Loisirs et culture

12-18 ans : gaga de mangas

Le manga reste de loin le support de lecture préféré des ados et grands ados

« Dévorer les livres «, jamais cette expression ne fera autant sens que dans le rapport que nos enfants entretiennent avec les mangas. Ouvrons les portes d’un univers que vous ne soupçonniez peut-être pas. Attention, cet article se lit dans le sens de la lecture originale.

À peine ouvre-t-on la brèche que les parents se glissent dedans. Un appel informel sur une plateforme virtuelle : « Quel parent ou quel ado veut témoigner de son amour assidu pour ce genre ? ». Dans la minute, des mails de toutes parts affluent, bien souvent avec des photos de bibliothèque à l’appui.
Lorenzo, papa d’Eliott, 12 ans, nous dit : « Interrogez mon fils, il a de la matière pour plusieurs articles ». D’emblée, les un·es et les autres nous dressent des listes longues comme un Nyoï Bo (le bâton magique de Son Goku dans Dragon Ball). Allons à la rencontre de ces êtres étranges qui tournent les pages de façon étrange.

Mangamaniaques

Provenance, âge, milieu social… les profils d’ados qui suivent sont tous très différents les uns des autres. Outre les personnages dessinés avec des gros yeux, nos lectrices et lecteurs ont une caractéristique commune, aucun·e ne se définit comme connaisseur ou connaisseuse. Ils et elles peuvent avaler jusqu’à septante tomes en un mois, il y aura toujours un copain ou une copine qui en a lu encore plus ou qui s’y connaît davantage. Humble, le mangamaniaque ?
On rencontre le plus geek d’entre tous, Elias, 14 ans, look kawaii (mignon, en japonais), qu’il réfute illico. « L’esprit kawaii est surtout très féminin. Moi, je suis plus à m’inspirer des héros que j’aime bien. Je me sape comme eux. Je me coiffe comme eux. Comme j’adore ça, je veux qu’on m’identifie direct. C’est aussi une façon de rencontrer d’autres fans et d’échanger avec eux ».
Des fans ? Des gamins qui sortent peu le nez de leurs… tiens, de leurs quoi ? Comment notre sosie du capitaine Monkey D. Luffy de One Piece définirait ce qu’est un manga ? Il rigole. « T’as deux jours devant toi ? Bon… Alors, c’est pas de la BD comme chez nous. Pour moi, c’est du dessin en mouvement qui permet de raconter des tonnes d’histoires. On peut raconter des scènes de fou avec peu de mots. C’est pour ça qu’on s’avale des séries entières en une nuit. Après, on peut rentrer dans le détail, si ça intéresse tes lecteurs et lectrices. Les plus gros succès dont tout le monde va te parler, One Piece, Naruto, qui sont, genre, les mangas les plus vendus de tous les temps, ce sont des mangas shōnen. Ça veut dire garçon adolescent. Il y a un genre soi-disant destiné aux filles, les mangas shōjo (petite femme, ndlr). Mais, en vrai, c’est un peu sexiste de penser comme ça. Mes copines détestent ça. Elles lisent des shōnen ou des seinen (jeunes hommes), parce que ça ne parle pas que d’histoires d’amour un peu cliché ».
Pour les gamin·es des années 80, comme votre serviteur, qui ont grandi avec les dessins animés, des séries comme Candy, Sailor Moon illustrent cette veine shōjo. On en discute avec un libraire de Slumberland à Bruxelles. « On essaie de se maintenir au courant, mais il y a une telle production qu’on peut vite se retrouver dépassé. Les mangas geeks sont vite beaucoup plus experts que nous, il faut être honnête. Sur ce que vous dit Elias, je nuancerais. Les shōjo ne sont pas tous à l’eau de rose, on les confond un peu à la hâte avec les fameux Boy’s love, qui mettent en scène des histoires d’amour entre garçons, destinés à un public plus midinette. Justement, aujourd’hui, beaucoup de jeunes filles et même quelques jeunes hommes vont y puiser une source d’inspiration. Ce sont de vraies supers héroïnes nées d’auteures féministes. Je pense à toute l’œuvre de Moto Hagio, au Pavillon des hommes de Fumi Yoshinaga et, bien sûr, à tout ce que fait Junko Mizuno. Ce sont de grandes œuvres à mettre dans toutes les mains. Y compris celles des parents ».
Tiens, en parlant de grandes œuvres, voyons ce qui pousse nos lecteurs et lectrices geeks à se jeter à corps perdu dans cette production qui a généré pas moins de 5,5 millions de ventes d’albums en 2021, hors vente numérique (GfK market Intelligence).

Tu deviendras otaku, mon enfant

Otaku ? Le terme pour désigner un·e lecteur/lectrice de manga. On demande à Juliette*, 12 ans, au hasard d’une conversation, si elle lit des mangas et si c’est une grande passionnée. Elle nous répond que non, pas tant que ça, elle n’en a lu « qu’une petite cinquantaine ce mois-ci »…
Comment y est-elle venue ? « En fait, moi, contrairement à mes copines, j’ai commencé à lire les mangas de mes parents. J’avais 9 ans et j’ai lu Ranma ½. Un garçon qui, quand il tombe dans des sources d’eaux chaudes, se transforme en fille et redevient garçon avec le froid. Après, j’ai lu Dr Slump, les aventures d’une petite fille robot, super forte et super drôle. J’ai adoré les dessins. Les histoires étaient trop drôles. Mais comme ce sont de vieux trucs des années 80, je voulais lire des choses plus actuelles. Comme j’aimais le format, j’ai lu chez mes copines toutes les histoires les plus connues : One Piece, Fairy Tail, My Hero Academia, Naruto, One Punch Man, L'attaque des titans, Dragon Ball Super, Assassination Classroom. Tout ça, ce sont des histoires que tout le monde a lues et que tout le monde connaît ». On a vérifié les dires, en effet, ce sont des classiques. De vraies portes d’entrée à un univers sans fin. Et c’est rien de le dire.
Tous nos jeunes otakus et otakettes nous ont cité différentes plateformes en ligne qui proposent des catalogues illimités de titres à lire sur différents supports numériques. Certains ne sortiront jamais en livre, un modèle porteur quand on sait combien la pénurie de papier risque de faire des dégâts. Une offre qui fait peur aux libraires ? De nouveau, on pousse les portes de Slumberland.
« Je me trompe peut-être, mais j’ai le sentiment que ça ne supplée pas (encore) la lecture sur support papier. J’ai l’impression que c’est un moment qui empiète sur le temps d’écran, jeux vidéo ou séries. Néanmoins, profitons de cet article pour redire aux parents que c’est à eux de rappeler l’importance d’un vrai livre. Et tous les enjeux autour. Auteur·es, illustrateurs, illustratrices, graphistes, maisons d’édition, imprimeurs, libraires, distributeurs… c’est tout un écosystème qui vit autour du support papier et de chouettes métiers menacés ».
Les parents justement, de quel œil voient-ils leurs enfants se muter en otakus ? On pose la question à Julien, papa de deux otakettes de 14 et 16 ans. Chez eux aussi, le manga est affaire de transmission familiale.
« Vers 10 ans, Lola, ma fille aînée, pioche un Akira dans la bibliothèque. ‘J’ai jamais lu un truc aussi violent papa’, dit-elle après avoir avalé la série en deux jours. ‘Je lis quoi après ?’. Je lui propose d’autres titres. ‘Et après ?’. Puis, sa sœur a suivi. Aujourd’hui, je suis largué dans ce qu’elles lisent. J’essaie de me maintenir à jour, seulement ça ne me passionne pas. Je déplore un manque de diversité. Quand on était gamin, on avait des titres qui allaient de Nausicaa à Ken le Survivant, en passant par des Kenshin et des Cowboy Bebop. Variés au niveau des histoires, de l’univers, du dessin. Là, je ne peux pas m’empêcher de me dire qu’on est dans quelque chose de très industriel. Les histoires sont étendues, les dessins sont uniformes. Ou, alors, je ne lis pas les bons trucs, je ne sais pas. Je mets mes filles en garde contre une forme d’uniformisation des procédés. »
Un propos que l’on a soumis aux différent·es geeks interrogé·es et qui se transforment en guerriers Super Saiyan dès qu’on leur relate.

Quand le manga ouvre des portes

On retrouve Elias : « C’est souvent comme ça avec les parents, non ? Les dessins animés étaient mieux de leur temps. La musique, les objets, les fringues. Les mangas n’échappent pas à la règle. La diversité, elle existe, je suis désolé. Vous avez des trucs d’auteurs hyper stylés, des choses très expérimentales. Par exemple, je lis des grosses séries comme Elusive Samourai et je suis ultra fan de mangaka comme Shintaro Kago ou Waita Uziga qui font des choses dingues ».
Vous nous avez relaté ce que le manga apporte à vos enfants. Un premier pas vers les livres ou le dessin. Alisha, 17 ans, explique qu’elle a appris à dessiner parce qu’amoureuse de Black Butler.
« On présente les mangas comme faciles à dessiner, dit-elle. Mais il y a tout un gros travail de proportions. Cette série m’a appris les notions de perspective, d’expression corporelle, mais surtout l’étude du mouvement. Aujourd’hui, je veux vivre de ça. Pas nécessairement du manga, mais je sais que, dans tout ce que je ferai, il y aura toujours une dynamique japonaise. »
Même révélation pour Sonia*, qui connaît une variation du genre. Le manga lui a appris à exprimer, à accepter et à comprendre une féminité qu’elle a toujours revendiquée. Les salons made in Japan et autres cosplay (se déguiser en personnage) sont l’occasion pour elle de retrouver des personnes qui partagent cette quête identitaire.
Enfin, on peut saluer l’initiative de la maison des jeunes de Stavelot qui a mis en projet un groupe de jeunes fans de mangas pour qu’ils aillent jusqu’au bout d’un rêve de beaucoup d’otakus : pousser les portes du pays du Soleil levant. Une sorte de pèlerinage obligé dans cette Mecque qui, à peine le pied posé, vous accueille avec... Astro, le personnage de Tezuka. Une vraie terre promise, en somme.

*prénoms modifiés