Vie pratique

1948-1957 : faites des enfants, disaient-ils

Les débuts du Ligueur, à la sortie de la Seconde Guerre mondiale

Pas besoin de chercher bien loin le sujet qui marque la décennie. Il s’impose. NATALITÉ. Nous sommes au sortir de la Seconde Guerre mondiale. Le nombre de mariages et de naissances est en berne depuis de nombreuses années. « Il faut réagir ! », peut-on lire dans le Ligueur.

À l’époque, la Ligue des familles s’exprime directement dans les pages du Ligueur. Il n’y a pas encore cette distance journalistique qui peu à peu va s’installer dans le magazine. En fait, de 1948 à 1950, deux titres cohabitent à la Ligue des familles : la Ligue et le Ligueur. On y trouve du contenu semblable, mais le mode de distribution est différent, l’un est gratuit pour les membres, l’autre nécessite un abonnement. En 1950, ils fusionnent. Et c’est le Ligueur qui s’impose. La Ligue n’y mâche pas ses mots. Lorsqu’il est question de la natalité, elle s’écrie : « Il faut arrêter la chute ». Elle déplore le manque de courage politique et appelle de ses vœux une vraie politique démographique. Pour le syndicat des familles, c’est clair : pour que le pays vive, il faut en moyenne trois enfants par famille.

Trois, sinon la patrie périra

Le plaidoyer pro-nataliste se fait de plus en plus clair dans les pages du Ligueur sous la plume du père jésuite Valère Fallon. Il faut encourager la naissance de trois, quatre, cinq enfants par famille. Et plus encore si l’on tient compte des ménages qui ne pourront procréer. Son credo ? Si la famille prospère, la nation prospère. Reste à dégager des ressources pour motiver les troupes.
Un sympathisant interpelle : pourquoi défendre les familles nombreuses ? Parce qu’elles sont géantes par le nombre de leurs membres, mais naines par leurs ressources, répond le Ligueur. Il faut des services sur-mesure. N’en déplaise à certains, la Ligue des familles réclame une discrimination positive à l’égard des familles XXL.
Si le gouvernement est encore frileux, la Ligue des familles aligne les arguments et s’organise. Elle appelle ses responsables de section à défendre la cause auprès de leurs contacts communaux. Elle développe ses services (Fonds du logement et Fonds d’étude). Elle décroche une diminution auprès des chemins de fer. Elle obtient une allocation de la mère au foyer, un moyen qui permet de récompenser les « services rendus » par les mères se consacrant au soin de leur enfant et qui profitent à la société.
Mais c’est surtout au sujet des allocations familiales que la Ligue des familles concentre ses efforts. L’enjeu est de taille. Il le restera pendant des années. Si l’on veut remédier à la dénatalité, il faut contourner l’obstacle qui incite les époux à ne pas peupler leur foyer : le manque de ressources. La messe est dite ! Avril 1950 : les allocations familiales se généralisent et sont incorporées dans les institutions sociales.
C’est à nouveau Valère Fallon qui prend la plume pour revenir sur les propos d’un décideur politique lorsque celui-ci invoque la liberté de tout un chacun à avoir (ou non) des enfants. Cela reviendrait à dire que c’est au père de pourvoir aux besoins de sa famille. Il y a méprise, s’insurge Valère Fallon. « Une famille nombreuse de cinq enfants contribue cinq fois plus efficacement au relèvement de la natalité qu’une famille d’un enfant. Ce n’est pas avec des effectifs d’un ou deux enfants que nous renverserons la tendance au dépeuplement. Si l’on veut remédier au fléau de la dénatalité, il faut absolument faire un sort (positif) aux familles de quatre enfants et plus ».
Dans le même ordre d’idées, la Ligue des familles revendique des allocations familiales avec un taux croissant en fonction du nombre d’enfants. Parce que le déficit est proportionnel au nombre d’enfants, il faut pouvoir le combler. Le Ligueur prend l’exemple d’un père de famille de quatre enfants afin de saisir l’ampleur de l’obstacle économique. Pour faire vivre sa tribu, le paternel dépense 4 400 francs. Or, ses allocations familiales augmentées par celles de la mère au foyer s’élèvent seulement à 1 835 francs. Chaque mois, le déficit du patriarche se creuse de 2 565 francs. Un comble, s’indigne la Ligue des familles. Puisque ceux qui œuvrent au rajeunissement du pays sont économiquement punis, il faut réparer cette injustice.
À celles et ceux qui résistent à rejoindre la vision défendue par la Ligue des familles, le Ligueur mord (il avait prévenu qu’il le ferait dans son faire-part de naissance) : « Si la courbe n’est pas redressée, nos enfants seront les concitoyens d’un pays affaibli en pleine décadence qui aura mérité sa déchéance. Il est vain d’aspirer au progrès si la vie recule ».
Dans les rangs politiques et citoyens, on sent une résistance. Tous ne souscrivent pas à cette vision d’une patrie sauvée des eaux par une cohorte de familles nombreuses. La Ligue des familles le sent, elle se trouve à la croisée des chemins. Nous sommes en 1951 quand elle opère un nouveau tournant : s’ouvrir aux familles de trois enfants. Ses membres dépassent alors le quart de million, Ils sont exactement 251 113. Mais il faut encore grossir les rangs pour peser davantage dans les négociations.
Les années qui suivent sont marquées par une campagne pour le doublement des allocations familiales. Une manière de faire face au coût de la vie qui ne cesse d’augmenter. Des mères de famille s’insurgent : la motte de beurre grimpe d’un franc chaque semaine et le prix du lait a bondi de 10 % entre août et octobre 1953.
Cette année-là, il y a aussi un nouveau poste dans le budget de certains ménages : la télévision. Dans un encadré, un membre de la rédaction se questionne : « L’apparition du petit écran : pour le meilleur ou pour le pire ? ». Le Ligueur se doutait-il à cette époque que la thématique des écrans allait alimenter ses pages jusqu’au XXIe siècle ?

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Sans allocation pour la mère au foyer, c’est travail obligé

En 1954 et 1955, c’est l’allocation de la mère au foyer qui est en jeu. On sent un clivage quant à la place de la mère de famille. Le Ligueur réclame la liberté pour chaque mère de choisir entre le travail et les occupations maternelles. Sans allocation pour la mère au foyer, c’est travail obligé. Une mère de douze enfants se sent blessée. On lui avance que celui qui a des enfants les nourrisse lui-même. Son allocation de 1 150 francs en moins, elle se voit contrainte de renoncer aux études pour ses enfants les plus doués.
La Ligue des familles appelle ses membres à se mobiliser pour défendre l’allocation de la mère au foyer. Elle titre : Vous ne toucherez pas aux mamans. Le 20 novembre 1955, l’association appelle ses membres à descendre dans la rue avec pour slogan « Ne touchez pas aux mamans ». Le moment est venu de se compter, clame-t-elle à ses 330 000 membres. Et « si vous ne manifestez pas, affichez le visuel de la campagne à vos fenêtres ».

LA VIE DU LIGUEUR

Le Ligueur, un nouveau-né qui prend du galon

  • 9 mai 1948 : le Ligueur naît. Fait inédit, il sait déjà lire et écrire. C’est lui qui rédige son faire-part. Il y détaille sa ligne éditoriale : marcher dans les pas de sa mère Ligue avec pour unique devise « Famille d’abord ». Ni taille, ni poids ne sont mentionnés. En lieu et place, deux signes distinctifs : vigoureux et résistant. Le Ligueur parlera haut et ferme pour porter les combats de la Ligue. Le ton est donné.
    Dans ses pages, se mêlent joyeusement de l’information, un état des lieux des victoires, revendications et combats, un courrier des lecteurs, une sélection de livres, des petites annonces, des faire-part de naissance, des nouvelles des sections et de la publicité. Le tout pour la somme de 45 francs.
  • 1952 : Pour son quatrième anniversaire, le Ligueur, dirigé par Jacques Biebuyck, jusque-là bimensuel passe en hebdomadaire.
  • 1954 : le Ligueur prend du galon pour atteindre le calibre des grands quotidiens. L’équipe du magazine ne cache pas sa fierté. « Si l’on voulait estimer d’un coup d’œil l’étonnante progression de la Ligue, il suffirait d’étaler sur une table les différents spécimens de l’organe du mouvement : petit bulletin modeste, périodique mensuel puis bimensuel, hebdomadaire enfin et aujourd’hui ayant atteint la taille des quotidiens. Le Ligueur est lu dans 107 000 foyers ! ».
  • 1955 : Une nouvelle rubrique fait son apparition dans l’hebdomadaire. Elle s’intitule « Comment vivent nos familles ? ». De semaine en semaine, on suit les pérégrinations d’un membre de la rédaction qui sillonne la capitale et la Wallonie à la rencontre des membres de la Ligue des familles. La taille impressionnante des effectifs ne doit jamais être motif à leur anonymisation. Le Ligueur est une grande famille dont il est bon de prendre des nouvelles.