Vie pratique

50 millions de Téra, l’IA et moi et moi

En deux ans à peine, l’usage des intelligences artificielles génératives (IAG) s’est largement généralisé parmi les étudiant·es du 3e cycl

En deux ans à peine, l’usage des intelligences artificielles génératives (IAG) s’est largement généralisé parmi les étudiant·es du 3e cycle : plus de 86% y auraient recours dans le cadre de leurs études et 54% de façon hebdomadaire selon une enquête internationale de 2024. Une nouvelle pratique loin d’être anodine. Décryptage.

Si on travaille sur l’intelligence artificielle depuis 1943, et que son développement s’est accéléré avec des réseaux de neurones artificiels plus puissants en 2011, son usage nécessitait jusqu’ici des connaissances pointues. Le lancement en accès libre en novembre 2022 de ChatGPT, l’intelligence artificielle générative d’OpenAI, a changé la donne. « Dorénavant, des personnes sans expertise en IA peuvent l’utiliser. C’est à la fois fantastique et terrifiant, car on démocratise l’accès à la technologie, mais énormément de gens n’ont pas les compétences nécessaires, explique Benoît Frénay, professeur à la Faculté d’informatique de l’UNamur et expert en IA. Or l’intelligence artificielle vient avec des risques ». Et ceux-ci sont multiples : des problèmes de biais, d’hallucinations (voir encadré) et un impact environnemental élevé, notamment.

J’hallucine !

« Toute technologie suffisamment avancée est indiscernable de la magie ». Cette citation d’Arthur C. Clarke, l’auteur de 2001, l’Odyssée de l’espace, est sur le premier slide du tout nouveau cours IA : enjeux et opportunités, coordonné par Benoît Frénay. « Cette citation colle assez bien à l’IA. La plupart des gens voient cela comme un truc magique. Un peu comme l’électricité où il suffit de brancher la prise pour que ça fonctionne. Or, une étude récente montre que plus on en sait sur l’IA, moins on est susceptible de l’utiliser de façon systématique. Nous avons besoin d’éduquer les gens pour qu’ils l’utilisent à bon escient ». Et cette éducation urge dans le cas des étudiant·es, particulièrement friand·es de cette nouvelle technologie.
C’est le cas de Noa, 19 ans, étudiante belge en sciences et ingénierie à Maastricht. Elle utilise ChatGPT – la version payante grâce au compte de sa maman – « au moins tous les jours ». Essentiellement pour gagner du temps.
« Si je dois lire trois chapitres, je vais copier-coller et lui demander de me les résumer. Comme ça vient de mon TextBook (ndlr : manuel), je suis sûre des infos. Je l’utilise aussi pour apprendre à calculer des asymptotes et avoir de nouveaux exercices, ce qui permet de m’entraîner. Je lui demande rarement de me donner la réponse, en revanche, je vérifie les siennes sur Photomath (ndlr : une application mobile de vérification mathématique). »
Pour Benoît Frénay, demander à une IA de résumer un cours est risqué : « ChatGPT peut halluciner et introduire des erreurs, même quand il travaille sur base d'un cours. L'étudiant·e est un·e expert·e en devenir et peut ne pas le remarquer ».

ChatGPT m’a sauvée

Vân Anh Huynh-Thu, chargée de cours en informatique à l’ULiège, met en garde ses étudiant·es. « Le risque, c’est qu’ils ou elles prennent pour acquis ce que ChatGPT leur raconte. L’IA peut inventer… et le fait de façon convaincante ! Ce sont des outils hyper puissants, mais ils ne doivent pas être la seule source d’informations. Je le déconseillerais lorsqu’on apprend une nouvelle matière, parce qu’on n’a pas le recul nécessaire ».

Vân Anh Huynh-Thu - Chargée de cours en informatique à l’université de Liège
« Le risque, c’est qu’ils ou elles prennent pour acquis ce que ChatGPT leur raconte. L’IA peut inventer… et le fait de façon convaincante »
Vân Anh Huynh-Thu

Chargée de cours en informatique à l’université de Liège

À l’inverse, Noa n’a pas peur d’affirmer que ChatGPT l’a sauvée l’année passée : « Pour un cours de maths vachement compliqué, j’ai demandé à ChatGPT de m’expliquer la matière sur base des exercices pour savoir comment on faisait. Cela m’a beaucoup aidée ». Cependant, Noa admet qu’elle est contente de n’avoir découvert cet outil qu’après ses secondaires, « parce que j’étais déjà habituée à chercher les informations par moi-même ».

Nouvelle addiction ?

Les universités se sont rendu compte que de plus en plus d’étudiant·es utilisaient l’IA pour leurs travaux. « Avant, les rapports n’étaient pas parfaits, il y avait des fautes d’orthographe par ci, par là. Aujourd’hui, tout est écrit nickel, souligne Vân Anh Huynh-Thu. On remarque tout de suite que le vocabulaire utilisé n’est pas du tout habituel, mais bien celui des modèles de langage ».
Si dans les universités de Namur et Liège, les formations à l’IA ont démarré cette année pour l’ensemble des facultés, à l’ULB, les choses mettent plus de temps à se mettre en place. Bien que chaque étudiant·e ait reçu une licence pour Copilote, l’IA de Microsoft.
« Il est difficile de dégager des crédits spécifiquement pour cette formation », explique Mélody di Pietro, accompagnatrice à l’ULB des étudiant·es pour l'IA, qui donne un module d’initiation de deux heures à la demande des enseignant·es. Comme l’IA pose des problèmes de fiabilité et de plagiat, l’ULB a la volonté de sensibiliser ses étudiant·es à un usage éthique de l’information dispensée. Qu’ils et elles voient l’IA comme un outil, mais pas comme le remplacement de leur travail et de leur propre réflexion. »
Car, oui, certain·es, fraîchement diplômé·es, ont été incapables de répondre aux questions posées en entretien d’embauche… tellement habitué·es à demander des réponses à ChatGPT. Cette dépendance des jeunes aux IA inquiète la grande majorité des professeur·es (82% selon l’étude du Digital Education Council réalisé en 2025 sur les professeur·es).
Louise, 23 ans, étudiante en journalisme à l’IHECS, s’interdit de les utiliser pour cette raison : « J’ai été dégoutée de voir que certaines personnes l’utilisaient pour tout et n’importe quoi. Je ne voulais pas devenir comme ça, que la machine prenne le dessus. ChatGPT est devenu le nouveau Google. Je sais que je perds du temps sur certaines tâches par rapport aux autres, mais j’essaie de me creuser la tête par moi-même. Car, si un jour on n’a plus accès à ce Chat, il y aura un problème. Ils ne se rendent pas compte de leur dépendance ».

Se creuser la tête plutôt que la planète

Le grand paradoxe de la génération Z, sensibilisée à l’écologie par Greta Thunberg, c’est son usage intensif des IA… et leur coût environnemental colossal ! « On sait que sur ChatGPT, une requête requiert 50 cl d’eau et que, globalement, cet écosystème consomme l’équivalent du Grand Namur en électricité », confirme Benoit Frénay. À mesure que les modèles d’IA deviennent plus complexes, leurs besoins énergétiques continuent de croître. « Pour prendre un extrême, une des versions d'o3 d’OpenIA rejette en CO2 l’équivalent de cinq pleins de votre voiture par requête. Cela donne une idée de l’ampleur du problème ». Or, les spécialistes pronostiquent une augmentation des prompts (demandes aux IA) de 70% par an.
Sensibilisée à cette problématique, Noémie, 22 ans, étudiante en ingénierie de gestion, a choisi d’y consacrer son mémoire, avec la volonté de rendre le design des IA plus efficaces énergétiquement. « Pendant toutes ces années, on a essayé de rendre les IA plus efficace en termes de performance plutôt qu’en termes énergétiques. S’il y a enfin une conscientisation du côté scientifique, cela reste très abstrait pour l’utilisateur lambda ».
Noémie essaie de conscientiser son entourage : « Malheureusement, beaucoup pensent que si les autres ne font pas l’effort, cela ne sert à rien. Je reconnais que l’utilisation de ChatGPT peut être très utile pour certaines choses, mais je vise les gens qui l’utilisent pour tout et n’importe quoi alors qu’ils pourraient juste utiliser leur cerveau ».
Alors qu’elle avait d’abord totalement abandonné l’usage des IA, Noémie essaie à présent de le faire de manière parcimonieuse. « En rédigeant un bon prompt plutôt que dix petits, par exemple ». Ou en l’utilisant pour la correction orthographique, là où l’IA excelle. En attendant les améliorations, nos spécialistes conseillent un usage raisonné et raisonnable des IA.

EN SAVOIR +

Biais et hallucinations

Les IAG génèrent des problèmes de biais. Prenons un exemple : si vous demandez de générer l’image, en anglais, de « a nurse », vous obtiendrez l’image d’une femme. Alors que si vous écrivez « a doctor », vous obtiendrez celle d’un homme aux cheveux gris. « En reconnaissance faciale, la chercheuse Timnit Gebru a montré que les performances peuvent être moins bonnes pour une femme ou une personne d’une minorité. En effet, certains systèmes sont entraînés sur des collections d'images où les hommes blancs sont majoritaires », souligne Benoît Frénay. L’IA ne sert pas toute la population de la même façon.
Les IAG ont des problèmes d’hallucinations. « ChatGPT a été entraîné avec l’équivalent de trente fois Wikipédia (ce qui est énorme), explique Benoît Frénay, Mais lorsqu'on l'utilise, il n'a plus accès à ces données, comme un étudiant qui vient à l’examen sans ses bouquins. En plus, il ne comprend pas vraiment ce qu’il a lu ». Ce qui peut générer un résultat qui semble cohérent, mais erroné.

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