Société

Inclusion : à Rivière, la vie de l’école n’est pas un long fleuve tranquille

Des travaux, la réforme des pôles territoriaux, un chouette projet, l'école de Rivière vit une rentrée peu ordinaire

Au bord du naufrage au début des années 2000, la petite école de Rivière a depuis hissé la grand-voile pour filer sur un océan de belles histoires entre enseignant·es, élèves et parents. Non sans avoir rencontré, hier et encore aujourd’hui, quelques vents contraires et écueils dangereux.

En ce lundi matin de mi-juillet 2022, la cour de l’école communale de Profondeville résonne d’éclats de voix enfantines et de joyeux rires. Depuis quelques jours, vacances scolaires obligent, c’est une plaine communale qui y a pris ses quartiers d’été. Normalement, les enseignant·es sont déjà loin, peut-être même en train de dorer au soleil d’une destination lointaine.
Pourtant, sur le parking de l’école, une voiture arrive, puis une deuxième et finalement une troisième. Au lieu de l’unique interlocuteur attendu, ce sont les trois quarts de l’équipe enseignante de l’école Les Coccinelles de Rivière qui se présentent. Une quinzaine de minutes plus tard, nouveau ronronnement de moteur, la pièce manquante arrive et le trio fait ainsi place à un quatuor. Avec, par ordre d’apparition sur le parking, madame Delphine, madame Mathilde, madame Sarah et enfin monsieur Benjamin.
C’est avec ce dernier que le premier contact avait été établi pour un bref article dans notre rubrique Pépites en vrac. L’objet : le chouette développement d’une classe inclusive à Rivière. Alors pourquoi ce rendez-vous dans les murs de l’école communale profondevilloise ? Tout simplement parce qu’à Rivière, on est encore en pleins travaux.
« Et encore pour plusieurs mois, précise Delphine Dubé. La crise sanitaire, les inondations, tout ça a ralenti le bon déroulement. On nous a annoncé la fin pour le printemps prochain, mais on préfère jouer la sécurité et dire qu’on reprendra possession de notre école pour la rentrée 2023. »

Fluctuat nec mergitur

Entre-temps, il va sans doute se passer encore mille choses dans cette école pas vraiment semblable à toutes les autres. Pour bien comprendre la philosophie des Coccinelles, petit retour en arrière, au début des années 2000, à l’heure où l’école navigue franchement en eaux troubles. « La fermeture était toute proche, faute d’enseignant·e pour s’occuper de cette toute petite structure qui avait toujours connu une classe unique, donc avec tous les niveaux du primaire réunis, raconte Benjamin Aiguille. On m’a sollicité pour relever le challenge, ça m’a intéressé… et je me suis lancé ».
Dès son arrivée dans l’école, monsieur Benjamin accueille en 1re primaire la petite Clémence, une élève autiste. Loin de s’en formaliser, monsieur Benjamin s’adapte et adapte sa pratique. Les années suivantes, arriveront dans l’école d’autres enfants à besoins spécifiques (syndrome de Down, infirmes moteurs-cérébraux…). Au plus fort de l’activité, la petite école des bords de Meuse comptera jusqu’à huit enfants dits « différents » au milieu des élèves qui suivent un cursus de l’enseignement ordinaire. Une réussite notamment due au partenariat avec l’école d’enseignement spécialisé de Fosses-la-Ville.

Benjamin Aiguille - Enseignant
« Notre rôle premier, c’est de préparer la vie de l’école et la vie de nos élèves, pas de remplir des documents administratifs »
Benjamin Aiguille

Enseignant

Petit à petit, au fil des années, l’équipe enseignante se renforce pour répondre aux besoins de ses élèves. Madame Delphine, madame Mathilde et madame Sarah ont rejoint monsieur Benjamin, mais surtout une belle aventure humaine et professionnelle. Et si cette aventure est aujourd’hui quelque peu chahutée par le Pacte d’excellence et la mise en place des pôles territoriaux, le quatuor n’envisage pas une seule seconde baisser les bras.
« L’objectif, c’est d’ouvrir une classe à visée inclusive à la prochaine rentrée. Pour cela, il nous faut cinq élèves inscrits, aujourd’hui (ndlr : entretien réalisé à la mi-juillet) nous en avons quatre. Les données sont donc simples, si on en reste là, on ouvrira une classe d’intégration, explique l’équipe. Pour nous, les enseignantes du spécialisé, ce ne serait pas si grave, on aurait moins d’heures ici et d’autres affectations pour compenser. Pour les enfants, en revanche, il y aurait un vrai impact, notre suivi ne sera plus aussi individualisé qu’aujourd’hui. Ce sera moins riche, c’est évident. »*

Une bataille de tous les jours

Parce que la richesse des Coccinelles, c’est bien celle-là : un enseignement sur mesure pour les élèves à besoins spécifiques. Dans son fonctionnement, l’école de Rivière a gardé quelques particularités liées à son histoire, comme les cours de français assurés pour tous les niveaux par madame Sarah, quand monsieur Benjamin fait de même pour les maths.
« C’est une manière de fonctionner qui permet de faire voyager les élèves dans les matières à leur rythme, précise Sarah Mignon. Un 5e peut aller suivre un cours de 3e dans une matière si on voit qu’il y a des lacunes ou des apprentissages qui ne sont pas maîtrisés. Mais ça fonctionne aussi dans l’autre sens s’il y a des facilités. Notre projet avec les enfants à besoins spécifiques, c’est au long cours. Dans un premier temps, on est là pour leur donner le goût de l’école - les voir arriver en classe avec le sourire, c’est génial -, puis de les accompagner jusqu’au bout en fonction de leurs capacités. »
Benjamin Aiguille prend le relais pour affiner encore l’objectif que se fixent les enseignant·es pour leurs élèves : « Qu’ils soient constructeurs de leur avenir quand ils sortent de chez nous. On leur donne le cadre dont ils ont besoin, on leur apprend à apprendre, on les emmène vers une prise de responsabilité citoyenne. Ils auront tous des niveaux différents en sortant d’ici, mais un socle commun : avoir leur avenir en mains ».

Gare au paquebot administration

Comme toujours, face à la théorie, la pratique n’est pas sans compter son lot de tempêtes, d’avaries et de changements de cap imposés. Mais si le bateau tangue parfois, jamais il ne coule, grâce à l’investissement et à la volonté de ses marins-instits. Si l’équipe est extrêmement soudée sur le plan pédagogique, on retrouve le même état d’esprit pour dénoncer l’ennemi n°1 : la technocratie qui touche le monde de l’enseignement.
« Notre rôle premier, c’est de préparer la vie de l’école et la vie de nos élèves, pas de remplir des documents administratifs, s’agace Benjamin Aiguille. On glisse de plus en plus vers des méthodes du privé où on doit justifier sans cesse notre travail, avec la possibilité de mettre les enseignant·es dehors si on juge que les résultats ne sont pas assez bons. On envoie dans les écoles des inspecteurs et des inspectrices qui ne connaissent pas le métier d’enseignant·e, et encore moins le nôtre dans ces classes spécifiques. Et pour couronner le tout, en réponse à nos demandes, à nos besoins, ce qu’on nous offre, c’est du matériel, ça ne peut pas aller. Ce qu’il faut pour que l’école puisse remplir son rôle, on le sait, c’est des moyens humains. C’est tout. »
C’est au tour de Sarah Mignon de prendre un simple exemple pour montrer comment le quotidien peut être parasité par l’administratif. « Si je suis ce qui m’est demandé par l’administration, je dois remplir le journal de classe de mes élèves pour la semaine. Le truc, c’est qu’avec mes élèves, les un·es avec des troubles de l’apprentissage, les autres avec des capacités intellectuelles ou physiques limitées, c’est vraiment de l’adaptation au jour le jour, au rythme de chacun·e. Donc remplir un journal de classe tel que demandé, c’est tout simplement impossible. Et quand il y a une inspection, devinez la première chose qui m’est systématiquement demandée… Bingo, le journal de classe ! ».
Si la petite équipe marque très fort son agacement vis-à-vis de cette technocratie, elle n’est cependant pas en pleine rébellion contre le système. Pour elle, le contrôle administratif est acceptable s’il reste dans une juste mesure et surtout s’il est associé à de la formation et de l’accompagnement du corps enseignant. Avec toujours en ligne de mire, ce même leit-motiv : apporter tout ce qu’il est possible d’apporter aux élèves pour leur permettre de bien vivre (à) l’école et après l’école.

Souquer ferme pour les élèves et les parents

« Finalement, ceux à qui nous devons rendre des comptes, ce sont les parents, souligne Mathilde Bruwier. Ce sont eux qui nous confient leurs enfants, ce sont eux qui ont les attentes les plus concrètes. Et ici à Rivière, comme c’est une toute petite école – nous accueillons entre 40 et 50 enfants -, il y a une vraie proximité. Les parents, on les voit tous les jours, week-ends compris parce que certains sont nos voisins. »
Face à ce modèle enthousiasmant, on pose évidemment la question de la duplication dans d’autres implantations, partout en Wallonie ou à Bruxelles. « Ce serait l’idéal, réagit Benjamin Aiguille, parce que c’est une réponse locale et durable aux besoins de nombreux parents et, à long terme, un super investissement au niveau sociétal puisque cela permet à des jeunes d’accéder à des métiers. Pour mettre en œuvre un projet de la sorte, il faut des enseignant·es formé·es, beaucoup d’échanges, tout cela ne se fait pas en un jour. Cette spécificité devient l’identité de l’école, il faut se battre pour la faire exister parce que ce n’est pas forcément un choix facile d’être petit et de vouloir le rester pour faire son job au mieux quand il y a de grosses machines en face. Ce n’est pas sans accrocs, mais c’est une expérience formidable à tous points de vue ». Disons-le, ce sympathique équipage a quelque peu navigué à vue, il est aujourd’hui bien maître à bord et connaît par cœur le cap à maintenir.

* Seulement quelques jours avant la rentrée, la bonne nouvelle est tombée, Rivière aura bien sa classe inclusive.