Vie pratique

Belgique, terre de scouts en pénurie de lieux de camp

Les inondations de 2021 et des aspects économiques menacent les camps scouts estivaux

Début février, 420 groupes parmi les mouvements de jeunesse francophones cherchent encore un lieu de camp pour cet été, soit 18% toutes unités confondues et 17 300 enfants concernés. Une pénurie à facteurs multiples clairement aggravée par la modification des rythmes scolaires, mais également liée à une explosion du nombre de membres et une raréfaction progressive des lieux de camp.

Pendant la préparation de cet article, nous retombons sur un article du Ligueur daté du 17 janvier 2007. Il parle de l’enracinement du scoutisme sur la terre belge. Du fait que le Plat pays représente un des plus hauts pourcentages de jeunes inscrit·es dans un mouvement de jeunesse, ce qui est encore le cas aujourd’hui. La Belgique présente un des plus forts taux de pénétration du scoutisme dans le monde, le plus haut d’Europe.
En 2007 toujours, un économiste de l’Université de Liège (ULG), Jacques Defourny, estimait le poids des mouvements de jeunesse belges à 200 millions d’euros, tandis qu’un sondage rappelait qu’un·e Belge sur deux a été impliqué·e personnellement ou par l'intermédiaire de ses enfants dans un mouvement scout, guide ou patro.
Depuis, suivant les pas de Baden Powell (le fondateur du scoutisme), des centaines d’unités scouts ont avalé des kilomètres, accompagnées de leurs animateurs et animatrices. Et chaque été, véritable point d’orgue estival d’une année complète d’animations, des milliers de scouts plantent leurs tentes dans une prairie ou s’installent à proximité de la nature à l’occasion de leur camp.
Mais, le 9 février dernier, les cinq fédérations de mouvements de jeunesse en Belgique francophone tirent la sonnette d’alarme sur leurs réseaux sociaux. « Plus de 17 000 enfants sans endroits de camp cet été ! Aidez-nous à trouver des solutions », peut-on lire en introduction à un long post Instagram publié par Les Scouts. « Même si ce n’est pas nouveau, c’est la première fois que l’inadéquation entre l’offre et la demande pour des lieux de camp est aussi forte, regrette Gilles Beckers, porte-parole de l’asbl Les Scouts. Les autres années, les groupes s’arrangeaient toujours pour trouver. La masse à redispatcher sur le territoire était moins importante ».
Pour l’été 2023, c’est le grand écart. Une différence entre offre et demande qui n’est pas uniquement liée à l’actualité du calendrier scolaire comme on a pu le lire dans l’actualité.

Un engouement en croissance

Toutes fédérations confondues, le nombre de membres des mouvements de jeunesse ne cesse de croître. « C’est un modèle qui répond aux besoins des enfants de grandir, de s’épanouir, de passer plus de temps dans la nature, explique Gilles Beckers. Du côté des parents, on remarque une volonté de mettre son enfant aux scouts, soit parce qu’on l’a été soi-même, soit parce qu’on est convaincu·e de ce que l’enfant va pouvoir en tirer. Cette confiance pérenne est le témoin que l’on permet aux enfants de devenir les adultes de demain qui porteront des valeurs de vivre ensemble et d’intégrité ». L’engouement est là. De facto, la demande de lieux de camp grimpe, voire les besoins en termes de capacité d’accueil.
Si les années covid ont eu un effet bénéfique sur le nombre de membres - les fédérations de mouvements de jeunesse ont observé une explosion des inscriptions –, elles ont été, par contre, assez critiques quant à l’offre de lieux de camp. Les inondations de juillet 2021 ont aussi eu un impact, entre lieux adaptés ayant dû mettre la clé sous la porte pour raisons financières, endroits très prisés abimés par les inondations et réglementations communales déclarant une série de lieux en zone inondable, l’offre en a pris un coup.

Vous avez dit réforme du calendrier scolaire ?

Évidemment, ce qui impacte le plus la loi de l’offre et la demande en lieux de camp scouts cette année, c’est sans nul doute le changement du calendrier scolaire. Dans le modèle qui a été choisi, les vacances d’été commenceront le vendredi 7 juillet en fin de journée. Les quelque quatre cents camps qui partaient habituellement la première semaine de juillet doivent se relocaliser dans le temps.
« La plupart ont déplacé leur quinzaine de camp sur le reste du mois de juillet, pas au mois d’août, car les animateurs et animatrices sont pour la plupart étudiant·es dans l’enseignement supérieur et doivent faire avec les secondes sessions ou les examens préparatoires, précise le porte-parole de l’asbl Les Scouts. On se retrouve donc avec un véritable effet d’entonnoir. »

Inondations, crise économique, règlements administratifs ont limité le nombre de structures d’accueil estivales disponibles

Depuis leur appel à l’aide sur les réseaux sociaux et au moment où nous nous entretenons (le 28 mars), une soixantaine d’unités chez Les Scouts ont trouvé un lieu pour l’organisation de leur camp d’été. À la Fédération Nationale des Patros, on parle d’une dizaine. Les Guides et Les Faucons rouges n’ont pas encore fait les calculs et chez Les Scouts et Guides Pluralistes de Belgique, une grosse dizaine d’unités sont également assurées d’avoir un lieu. Une estimation raisonnable ? « Une bonne centaine de groupes ont donc trouvé un bâtiment ou une prairie et peuvent confirmer l’organisation de leur camp, poursuit Gilles Beckers. Ce qui en laisse encore trois cents sur le carreau ».

Scouts toujours

Les solutions apparaissent, mais pas assez rapidement. Petit à petit, les unités scouts en arrivent tout simplement à annuler leur camp pour cet été. Notamment, pour permettre aux parents de s’organiser en amont des vacances. Pour endiguer la pénurie, aucune solution unique ou miracle. On ne peut pas imaginer ouvrir toutes les écoles de la Fédération Wallonie-Bruxelles pour régler le problème. Encore faudrait-il que ces écoles soient adaptées à l’organisation d’un camp et aient une capacité d’accueil suffisante.
L’exemple typique concerne les Patros et Les Faucons Rouges où la pédagogie n’est pas divisée par tranches d’âges comme au sein des autres fédérations. Tout le monde part ensemble. Les plus grandes unités Patros doivent ainsi trouver des lieux de camp pour presque trois cent cinquante jeunes. Les fédérations ratissent donc large pour trouver des solutions rapidement et cherchent des lieux adaptés aux camps, de tous types et partout : infrastructures sportives, salles communales, anciennes fermes, prairies inutilisées chez des agriculteurs ou agricultrices…
Initialement développée pendant la crise de la peste porcine africaine en 2018 et 2019 qui avait forcé la relocalisation d’une série de camps, la plateforme SOS camp a été réactivée. Toutes les unités sont également invitées à réfléchir dans quelle mesure elles peuvent partager leur endroit de camp avec d’autres groupes. Le focus est mis sur la recherche et le développement de nouveaux lieux de camp dans des zones peu prisées : Hainaut, Brabant wallon, nord des provinces de Liège et de Namur, pays limitrophes… Et la Flandre.
« On est en contact avec nos homologues flamands chez qui les rythmes scolaires n’ont pas été modifiés. Même si quelques camps scouts sont chaque année organisés à la mer, il faut promouvoir l’organisation des camps de l’autre côté de la frontière linguistique », insiste Gilles Beckers.
Chez Les Scouts, on plaide pour un alignement entre les calendriers scolaire et académique. « Cela ferait coïncider les périodes de disponibilités des enfants et des animateurs et animatrices, explique le porte-parole de la fédération des Scouts. On pourrait, pourquoi pas ?, imaginer beaucoup plus de camps étalés sur le mois d’août, mais aussi pendant les vacances d’automne ou de printemps ».

POUR ALLER + LOIN

Et à long terme ?

La fédération des Scouts espère pouvoir étaler les camps dans le temps, ce qui permettrait de relâcher un peu de pression sur la demande de lieux de camp, l’emprunt ou la location de matériel et de tentes, ce qui permet de tirer les prix à la baisse plutôt qu’à la hausse comme c’est le cas pour l’instant.
Selon les chiffres de février 2022, sur quelque 750 endroits de camp pérennes et structurels, 232 lieux étaient reconnus sous le label Atouts-Camps. Un label qui plafonne le coût de participation à 3,5 € par jeune et par nuit en bâtiment et 1,5 € en prairie. Mais l’inflation est passée par là pour tous les autres lieux.
« Ça impacte directement l’accessibilité financière de nos activités, regrette Gilles Beckers. Malheureusement, plusieurs groupes nous ont remonté que certain·es propriétaires profitaient de la situation avec des pratiques assez limites, comme des mises en location au plus offrant ». Des pratiques qui, bien que marginales, se trouvent à l’opposé des valeurs portées par le scoutisme.

MAIS AUSSI…

Pro et anti-scouts

Une raison supplémentaire pour expliquer la raréfaction des lieux de camp ? Un mouvement anti-scoutiste qui, rassemblant ses contradicteurs et contradictrices après chaque saison de camps, s’enracine chez nous depuis quelques années. Sur les réseaux sociaux, les réactions anti-scouts ne manquent pas de pleuvoir : tapage nocturne dans les villages, consommation d’alcool, intoxications alimentaires…
Si les activités estivales des mouvements de jeunesse divisent le pays, peut-être faut-il remettre l’église au milieu du village et rappeler que les cadres existent. Les animateurs et animatrices de chaque fédération sont ainsi soumi·es à divers codes qui établissent les règles de base et de bonne conduite d’animations. Et d’autres règles communes à l’ensemble des fédérations belges de scoutisme régissent également un bon vivre ensemble en interdisant le porte-à-porte, les nuisances sonores ou les virées entre camps.