Développement de l'enfant
En dehors de l’école, l’enfant a besoin de bouger, d’imaginer, de s’évader, de créer. L’extérieur offre un terrain propice à la satisfaction de ces besoins. Mais encore faut-il que le besoin de sécurité des adultes n’inhibe pas les envies des enfants.
Grimper, sauter, escalader, tenir en équilibre… lorsqu’ils jouent, les enfants courent des risques. Ils les cherchent même. C’est ce qui confère de la valeur à leur jeu. Une notion avec laquelle notre société du zéro risque n’est pas à l’aise. Faites le test, postez-vous dans une cour de récréation ou une aire de jeux, vous entendrez vite un « Attention » fuser. « Attention, tu vas tomber ». « Attention, tu vas te blesser ». Les mises en garde ne visent pas que la sécurité, il en va aussi de la propreté. Ne pas salir ses vêtements. Ne pas abîmer ses nouvelles chaussures. Sans compter le risque que l’enfant se perde dans ses déambulations ou qu’il fasse une mauvaise rencontre.
Ajoutez à cela la peur du noir et les conditions météo qui ne sont pas toujours favorables ou encore la densification de la circulation routière, l’accaparement des écrans et vous arrivez au constat suivant : les enfants passent de moins en moins de temps à l’extérieur. Pourquoi ? Parce que les parents et les professionnel·les de l’enfance associent généralement le dehors aux risques et contraintes plutôt qu’à ses bienfaits. Un constat objectivé par une étude de l’ULiège réalisée en 2020 qui a donné naissance à la campagne de l’ONE « C’est dehors que ça se passe ! ».
Dehors pour expérimenter
Du côté de Poulseur en province de Liège, Katrien Vandemeulebroecke a fait sien ce parti pris pour l’extérieur. En 2013, avec son mari Martijn, ils créent l’asbl Jouer dehors en réponse à des manquements qu’elle constate chez ses élèves. « J’étais institutrice en 2e primaire et je me rendais compte qu’ils avaient de plus en plus de difficultés à basculer vers l’abstraction. Comme s’ils n’avaient pas eu suffisamment l’occasion d’être dans le concret ».
La pédagogue illustre avec un exemple de son enfance. « Derrière chez moi, il y avait un terrain vague avec une balançoire à bascule. On grimpait et elle basculait d’un côté ou de l’autre selon nos poids, notre nombre, notre position plus ou moins proche du centre. C’est ça, l’expérimentation concrète. Le fait de vivre et appréhender une réalité à travers son corps ».
« On est dans une société du risque zéro où la liberté de l’enfant passe souvent au second plan derrière le besoin de sécurité des adultes »
À la page 53 du dictionnaire des bienfaits du dehors publié par l’ONE dans la foulée de la campagne, on retrouve le mot expérience. On y lit ceci : « À l’extérieur, l’enfant expérimente le concret et le réel. De ses observations, il fait des découvertes qui l’aident à mieux comprendre le monde qui l’entoure ».
La création de l’asbl Jouer dehors s’est matérialisée par l’aménagement d’un jardin imaginaire. Les enfants y sont les maîtres d’œuvre. Atelier menuiserie avec scies, marteaux, clous, serre-joints, mur d’escalade avec plinth d’atterrissage, cuisine équipée, malle à déguisements, tables de jeux et coins lecture, toboggan incrusté dans la pente, pneu suspendu à une branche, cabane dans les arbres, corde à hisser… le jardin panache des constructions fixes créées par les animateurs et animatrices de l’asbl et des constructions temporaires réalisées par les enfants. « Le fait que les enfants font par eux-mêmes évite qu’ils accèdent trop tôt à quelque chose qui n’est pas adapté à leur âge. Pour pouvoir grimper à l’arbre et s’y suspendre, il faut déjà une certaine taille et une certaine force ».
Des freins à l’investissement
L’asbl organise des plaines et des séjours pendant les vacances scolaires qui sont agréés par l’ONE. Lors de la première visite, la coordinatrice accueil de l’ONE avait marqué sa surprise. L’atelier menuiserie avec toutes ces scies et le mur de deux mètres sans garde-corps, était-ce vraiment une bonne idée ? Grâce à ses différentes casquettes d’ancienne animatrice de plaines, d’institutrice, de coach scolaire, Katrien Vandemeulebroecke se sent confiante et légitime dans ses choix et l’aménagement de son espace.
« C’est vrai, le projet était atypique et nous a d’abord surpris, se souvient Vinciane Charlier, responsable projets à la direction Accueil Temps Libre (ATL) de l’ONE. Mais il a eu le mérite de susciter le débat et nous l’avons même relayé dans l’Infone, notre bulletin d’information interne. »
Dans les formations qu’elle donne pour le RIEPP (Recherche et innovation, enfants-parents-professionnels), Katrien Vandemeulebroecke sent une envie d’investir l’extérieur. Il est d’ailleurs connoté positivement dans les souvenirs des professionnel·les de l’ATL. Mais cette envie peut facilement être balayée par la peur de l’accident et la pression des parents, de l’école ou de la commune.
« On est dans une société du risque zéro où la liberté de l’enfant passe souvent au second plan derrière le besoin de sécurité des adultes », constate la créatrice de Jouer dehors. En conséquence, les aires de jeux communales et les cours de récréation sont de plus en plus contrôlées. Un frein à l’investissement des espaces extérieurs pointé par de nombreux acteurs et actrices de l’ATL. Certaines communes s’en remettent au guide édité par le SPW Économie pour les normes de sécurité, d’autres font appel aux services d’inspection de prestataires extérieurs. « Dans une des cours de récréation de la commune, l’organisme a estimé que la passerelle n’était pas suffisamment sécurisée, elle a été retirée sans qu’on propose d’alternative. Finalement, on supprime des opportunités d’investir cet extérieur », regrette Céline Kersten, coordinatrice ATL de la commune de Waimes.
Impliquer les enfants dans la gestion du risque
La commune où est implanté le jardin imaginaire a aussi demandé une inspection. Katrien Vandemeulebroecke a refusé, plaidant que son espace répond aux normes de sécurité reprises dans le guide du SPW. Les animateurs et animatrices de l’asbl misent aussi beaucoup sur la sensibilisation des enfants. « Quand on fait le tour du jardin avec eux, on passe en revue tous les espaces et on leur demande d’identifier et citer les zones à risque. Une manière de les rendre acteurs de leur propre sécurité ».
À l’ONE, Vinciane Charlier plaide aussi pour la prise de risque mesurée. Une notion qui se retrouve d’ailleurs dans le guide du SPW qui aborde les notions de risque acceptable et de pouvoir ludique des jeux. « L’ONE a des ambitions éducatives. Notre mission vise à ce que les enfants puissent vivre des moments épanouissants dans les lieux d’accueil supervisés par l’Office. Ce bien-être et cet épanouissement comportent forcément une certaine prise de risques. Prise de risques inhérente à la vie sous peine de s’asphyxier. Les mentalités évoluent, c’est ce qu’on essaye de faire avec nos outils en mettant le focus sur les bienfaits du dehors, et ça percole ».
Les formations « Sortir par tous les temps » et « Aménager des modules extérieurs » dispensées par le RIEPP portent aussi leurs fruits. À Limbourg, une cuisine mobile a été testée par les acteurs de l’extrascolaire de la commune. À Nivelles, des coins cabanes ont été construits dans une école communale. L’asbl Jouer dehors propose aussi de louer quelques semaines une remorque de bric-à-brac qui rassemble des objets qui stimulent l’imagination et la créativité des enfants. Une porte d’entrée vers l’extérieur pour de nouveaux acteurs.
« L’ATL n’est pas une garderie. C’est un temps hyper important dans la vie d’un enfant. Un temps où il n’est plus soumis aux apprentissages formels, un temps à lui où il peut rêver, s’évader, inventer et imaginer. Le dehors est le cadre idéal pour le faire, mais, pour cela, il faut accepter que les enfants reviennent parfois avec un bobo ou les fesses mouillées », conclut Katrien Vandemeulebroecke.
EN SAVOIR +
Retrouvez sur one.be une page dédiée à la campagne avec un lien vers la recherche réalisée par l’ULiège, les actions mises en place par l’Office (action salopette, kit allons dehors) ainsi que des vidéos.
ALLER + LOIN
L’ATL, toujours un parent pauvre
Parmi les outils développés par l’ONE pour promotionner le dehors, il y a aussi un poster qui donne à voir des enfants qui jouent en extérieur. Ici, un qui dévale une pente sur un traîneau, là, une autre qui se suspend à l’arbre. « C’est un bel outil, tout le monde valide en théorie, mais qui défendra encore la cause du dehors au premier accident ? », questionne Katrien Vandemeulebroecke, qui déplore le manque de reconnaissance et de légitimité dont souffre le secteur Accueil Temps Libre.
« C’est vrai, le secteur est peu valorisé, confirme Vinciane Charlier. Le personnel de l’extrascolaire qui travaille dans les écoles n’est pas toujours pris en compte comme un acteur éducatif à part entière ». Une précarité qui se traduit aussi dans les conditions de travail que ce soit au niveau du statut, du barème ou des horaires. Ce qui rend aussi le secteur peu attractif pour les professionnel·les.
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