Développement de l'enfant
Cette fois, ça y est, l’oiseau quitte le nid. Si le départ des enfants du domicile parental est une étape attendue, elle n’en est pas moins déstabilisante. Comment traverser cette épreuve tout en douceur ? Pistes de réflexion.
« À 18 ans, ma fille est partie en kot, mais elle rentrait le week-end, on se téléphonait tous les jours, et j’avais encore le ‘petit’ à la maison. J’ai eu un peu mal au cœur, mais cela se passait plutôt bien, raconte Mélanie, maman d’Émilie, 23 ans, et d’Alexandre, 19 ans. La vraie séparation a eu lieu il y a deux ans. La grande a voulu s’installer avec son petit copain pour vivre sa vie et mon fils, estimant qu’il n’avait plus besoin de nous, a décidé qu’il ne rentrerait pas le week-end, alors qu’il avait à peine 18 ans. C’était très dur parce que les choses sont arrivées soudainement. J’ai dû digérer le fait que, d’un coup, je n’avais plus d’enfant à la maison. »
Durant deux mois, Mélanie ne parvient pas à se rendre dans sa maison vide. « Je n’avais pas envie d’y dormir, ni de m’en occuper. Je suis restée vivre tout l’été chez mon amoureux, ça m’a tenue ». Pour réinvestir sa maison, Mélanie revient avec le projet de troquer sa chambre contre celle, plus grande, de son fils.
« Quand je lui en ai parlé, il m’a répondu : ‘C’est ma chambre’. J’ai donc décidé de ne pas toucher à leurs chambres tant qu’ils ne seront pas stabilisés ». Mélanie a vu juste. Quatre mois plus tard, suite à une rupture, sa fille rentre au bercail. « Curieusement, ça n’a pas été évident de la voir revenir au quotidien. Nous avions déjà pris de nouvelles habitudes… », s’amuse-t-elle.
Freins et leviers
Selon les données d’Eurostat d’avril 2025, l’âge moyen des Belges qui quittent le domicile parental est de 26 ans. C’est dans la norme européenne, plus rapide qu’au Monténégro (33 ans), mais plus tardif que chez les Scandinaves (21-22 ans). Ferions-nous donc face à une génération de Tanguy ?
« Non, ça, c’est une construction sociale, répond Clotilde Visart, psychologue clinicienne et formatrice dans l’Aide à la jeunesse. Le report de cette prise d’indépendance peut s’expliquer par des enjeux culturels, comme l’évolution des normes ou l’allongement des études. Mais il ne faut pas se leurrer, c’est essentiellement économique ». Le marché du travail étant saturé et les loyers exorbitants, l’indépendance financière est devenue plus compliquée à atteindre.
Le moment du départ dépendra donc du contexte. Pour cibler le moment opportun, Clotilde Visart invite les familles à s’interroger sur les freins et les leviers de chacun·e. « Si le jeune a envie de partir et que les parents ne veulent pas, on peut être amené à se demander pourquoi. Et inversement, si les parents estiment qu’il est temps et que le jeune n’est pas prêt, là aussi, on peut se demander pourquoi. L’idée est de pouvoir en discuter ».
Comme l’ensemble de l’équilibre général va changer, l’objectif est que la famille reste autant une base de sécurité qu’un espace de solidarité. « La valeur à leur transmettre pour permettre aux enfants de partir, c’est de leur donner de l’audace, explique la psychologue Mireille Pauluis. Ils doivent se sentir suffisamment en sécurité pour pouvoir vous quitter et revenir si nécessaire. La porte reste ouverte. La base de sécurité, la figure d’attachement, c’est quelque chose qui se construit depuis la naissance ».
Pression sociale
Esteban, 30 ans, serait bien resté encore chez ses parents. « C’est une vie assez facile, je me réfère à eux pour les décisions importantes. Mais, au bout d’un certain moment, il y a une pression sociale à partir de ‘chez soi’. En même temps, c’est une pression saine : il est normal de partir, pour avancer ».
Pourtant, c’est à reculons qu’il se rend dans sa nouvelle coloc’ ! Cela fait un mois qu’il repousse l’échéance, par le biais de différentes excuses : la canicule, une maladie et, dernièrement, le chat de son coloc’ qui l’attaque. Au point que, pour sa première nuit, il est retourné dormir chez ses parents…
« Une séparation réussie, c’est lorsque chacun·e continue à exister dans la tête de l’autre »
« Ce qui est marquant, quand il faut quitter un espace d’appartenance, c’est que ce n’est possible que lorsqu’il y a un autre espace d’appartenance, de repères et de soutien, explique Clotilde Visart. Ces jeunes ont-ils eu la possibilité de construire un réseau social, ont-ils un carnet d’adresses sur lequel ils peuvent compter, ont-ils d’autres relais ? ». Le rôle du parent peut être de suggérer des pistes, d’aider à établir un budget, de poser des questions pertinentes.
Dans le cas d’Esteban, une forme de loyauté familiale le retient également. Son départ va obliger ses parents à déménager, puisqu’ils ne pourront plus se permettre leur loyer avec 800€ de rentrées en moins. « Quand je leur en ai parlé en début d’année, ils m’ont dit ‘Ne t’inquiète pas pour nous’. J’ai l’impression qu’ils sont dans le déni. Ils ont reporté le problème d’un an ou deux ».
« L’angoisse de la séparation est une question fondamentale qui existe de la naissance jusqu’à la mort, explique Mireille Pauluis. On vit pour apprendre à se séparer quand on sera au bout du chemin. Ce qui permet la séparation, c’est de trouver un moyen de rester dans un rapport suffisamment présent pour accepter qu’on soit séparés ». Certain·es se téléphoneront tous les jours, d’autres n’auront besoin que d’un petit mot tous les six mois.
Apprendre à se réajuster
Développer la confiance est une bonne façon de préparer la séparation. Confiance dans les compétences de son enfant à pouvoir prendre son autonomie, confiance dans les siennes à pouvoir recréer quelque chose sans lui, mais aussi et surtout confiance dans le lien qui unit parent et enfant.
« Depuis le départ de ma fille aînée, la dynamique a changé. Je passe plus de temps en aparté avec ma fille cadette. Cela crée un lien un peu différent, puisque, dorénavant, nous sommes plus souvent un duo qu’un trio », raconte Isabelle, maman de Luce, 17 ans, et Chiara, 21 ans, qui vit depuis deux ans la grande majorité du temps chez son amoureux.
« Je suis surtout très contente pour elle, qu’elle trouve son chemin. Un enfant qui quitte le nid, cela fait partie de l’ordre des choses. Je ne fais pas peser mon bonheur sur mes filles : elles ne sont pas des extensions de moi. Je les aime de façon incommensurable, mais j’ai construit mon bonheur sur d’autres choses qui m’épanouissent ».
Isabelle reconnait que Chiara joue un rôle dans le fait que cela se passe bien. « Je me sens connectée à elle. Je n’ai pas besoin de la voir physiquement tout le temps. Elle vit sa vie, mais elle revient régulièrement. Quand cela ne va pas, elle m’appelle. En fait, elles savent toutes les deux que la maison est un refuge ».
Être à l’écoute des un·es et des autres, apprendre à se réajuster et se laisser le temps d’y parvenir. Voilà la combinaison gagnante. À l’inverse, reprocher à son enfant de ne pas appeler, de ne pas venir assez souvent – « après tout ce qu’on a fait pour lui, pour elle » – est probablement la meilleure façon de le ou la faire fuir.
« Lorsqu’on crée une dette affective, qu’on pense que nos enfants nous doivent quelque chose, on suscite chez eux de l’agressivité et du rejet », explique Mireille Pauluis. Selon elle, l’humour est une meilleure façon de faire entendre son point de vue. « Et on garde comme principe de base – pour les familles qui ne vivent pas de drames familiaux - qu’on prend tout au sérieux, mais rien au tragique ».
Première étape : reconnaître que ce départ, ce n’est pas rien. « Tous les grands moments de transition (mariage, déménagement, retraite…) ont un impact sur l’ensemble du système familial parce que cela nécessite de redéfinir les places, souligne Clotilde Visart. Par exemple, est-ce que moi qui te considérais comme un enfant, je vais te considérer comme un adulte parce que tu pars ? Le tout est de reconnaître que l’autre a pris une nouvelle place, une autre posture, un autre rôle. Aujourd’hui, nous n’avons plus de rites de passage aussi marqués qu’avant, mais la réalité se joue toujours et l’enjeu est de reconnaître cette nouvelle place dans la communauté à l’individu. »
Forcément, lorsqu’un·e membre de la famille change, les autres doivent se réajuster. « C’est un déséquilibre nécessaire, un système a besoin de basculer pour changer, poursuit la psychologue. Le but d’un système familial, c’est de permettre à chaque individu d’être lui-même, en appartenance avec son système, mais aussi à l’extérieur de celui-ci ». Comment faire pour que tout se passe au mieux ? En essayant de se retirer la pression de devoir « réussir » ce départ. « La vie, c’est la nécessité de faire des essais/erreurs. C’est super important de s’accorder cette possibilité », conclut la psychologue.
À LIRE
Besoin d’aide ?
Pas envie de jouer non-stop au service après-vente pour votre enfant parti récemment ? Le livre Facile, le guide pratique de la vie d'adulte (Casterman) va vous sauver la mise ! Face aux innombrables questions de sa fille ayant fraîchement quitté le nid, l’illustratrice Margaux Motin s’est rendu compte que prendre son indépendance comportait aussi une sérieuse dose d’inquiétudes, d’interrogations et d’embarras. Elle a donc créé une sorte de Bible pour le jeune adulte où elle élabore tous les fondamentaux du quotidien.
Divisé en neuf chapitres, de la santé à la gestion du budget en passant par les astuces de nettoyage, ce guide offre des conseils pour se lancer dans la vie d’adulte de façon sereine. D’ailleurs, soyons honnêtes, même adulte et parent, on y a aussi appris des trucs. On a beaucoup aimé l’humour qui se glisse dans ces pages et le graphisme moderne qui a bien saisi la Gen Z. Seul hic : une petite mise à jour « à la belge » sera nécessaire avant d’offrir à votre progéniture ce livre doté de références françaises. Mais l’objet devrait malgré tout s’avérer utile.
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