Loisirs et culture

« C’est l’événement le plus marquant et plus personne n’en parle »

Dans les coulisses de dix-huit vies chahutées par le covid

C’est un ouvrage où l’on découvre les coulisses de dix-huit vies chahutées par le covid. Un texte qui analyse ce trauma partagé et les traces laissées. Covid, les années oubliées ? Plongée dans la mémoire des Belges est un livre qui donne la voix à des témoins connu·es ou lambda pour qui cette prise de parole a été salutaire.

Le constat d’évitement est clair. Il s’est encore confirmé à la Foire du livre. Olivier Luminet, directeur de recherche au FNRS et professeur de psychologie de la santé et des émotions à l’UCLouvain et à l’ULB, y présente son livre Covid, les années oubliées ? Plongée dans la mémoire des Belges (Academia), co-écrit avec Vanessa Lhuillier et Ludivine Ponciau, toutes deux journalistes. « On a vu plusieurs personnes lever les yeux au ciel, un monsieur nous a même approchés de manière très agressive », rapporte Olivier Luminet.
Quelques mois plus tôt, les personnes contactées pour une demande d’entretien ne débordent pas d’enthousiasme à l’idée de parler du covid. Expert·es, professionnel·les du monde médical, jeunes ou seniors, personnalités politiques ou citoyen·nes lambda, toutes et tous accepteront de se prêter à l’exercice, mais pas forcément de gaieté de cœur. La plupart en reparlent pour la première fois.
Les entretiens qualitatifs d’une heure font ressurgir des souvenirs enfouis. Un restaurateur qui profite du jardin loin des contraintes horaires de l’Horeca. Un jeune en crise retranché dans son foyer. Une infirmière qui voit ses patient·es décéder les un·es après les autres. Une femme politique qui se coupe de ses émotions pour garder son cap… Les émotions affluent. Au fil des pages, hommes et femmes, marqué·es à jamais, se dévoilent. Des entretiens qui se déclinent en podcasts, à partir d’un QR code à télécharger à la fin de chaque portrait, et offrent une écoute intime de ces expériences singulières.

Pourquoi était-ce important pour vous d’écrire ce livre ?
Olivier Luminet :
« Ne plus pouvoir voyager, justifier ses déplacements, avoir un couvre-feu… Depuis la Seconde Guerre mondiale, c’est certainement la période la plus exceptionnelle que nous ayons connue. Ce n’est pas rien et pourtant, personne n’en parle. Et même quand on essaye d’en parler, les gens résistent. Ce tabou nous interpellait et méritait d’être creusé. »

Qu’est-ce qui explique que les gens soient si réticents à en parler ?
O. L. :
« Le covid a été vécu très différemment d’une personne à l’autre. Ceux pour qui ce fut difficile ont eu envie de passer à autre chose. Les autres ne s’autorisent pas à en parler, car ils se sentent un peu coupables d’avoir pu en profiter là où d’autres subissaient de plein fouet. Avec ce livre, nous souhaitions offrir un espace de parole quel que soit le vécu et rendre compte de cette diversité. »

Ce livre vous a-t-il permis de confirmer des hypothèses de votre travail de recherche ?
O. L. :
« Oui, à propos du contraste entre les deux confinements. Autant le premier a pu être vécu positivement, c’était le printemps, il faisait beau, c’était inédit, la population s’adaptait au jour le jour. Il y avait un bel élan de solidarité, on applaudissait les soignants aux fenêtres, on cousait des masques les uns pour les autres. Autant la seconde vague a engendré une fracture entre les vaccinés et ceux qui ne l’étaient pas, entre les secteurs essentiels et les non-essentiels… Le premier confinement s’apparente à un stress aigu pendant lequel on a pu mobiliser des ressources, contrairement au second, où le stress est devenu chronique et donc plus néfaste pour la santé mentale. »

Qu’est-ce que ce livre vous a appris que vous ne soupçonniez pas ?
O. L. :
« Un tiers des personnes a fondu en larmes pendant les entretiens. C’est assez étonnant, personne n’avait envie d’en parler, mais, une fois lancés, tous se sont pris au jeu et ont témoigné avec beaucoup d’authenticité. Le fait de disposer d’une heure a permis un échange de qualité, une prise de recul, un cadre proche du travail thérapeutique. Cela relève presque de la catharsis. »

 Les émotions libérées traduisent-elles des besoins qui n’auraient pas été pris en compte ?
O. L. :
« Un de nos témoins a perdu ses deux parents à quelques semaines d’intervalle, avec l’impossibilité d’être près de sa maman dans ses dernières heures, c’est extrêmement violent. On a négligé le besoin de disposer de lieux de commémoration. On a aussi ressenti un besoin de reconnaissance des efforts consentis par la population de la part des autorités publiques. Un discours, un moment, un lieu… tout ça a cruellement manqué. Mais ce n’est pas trop tard pour y remédier. Notre expérience nous a aussi confirmé le besoin de ces dix-huit témoins de parler du covid. Bien sûr, il faut trouver le bon moment et la bonne personne pour le faire, mais je pense que chacun aurait à y gagner. »

  • Covid, les années oubliées ? Plongée dans la mémoire des Belges (Academia), Olivier Luminet, co-écrit avec Vanessa Lhuillier et Ludivine Ponciau