Loisirs et culture

Chers frères, chères sœurs…

« Frères et sœurs, des liens à soigner », un captivant livre que Stéphanie Haxhe sort chez Érès

Les relations entre frères et sœurs méritent d’être choyées, cultivées, réparées. Dans l’enfance comme à l’âge adulte. Tel est le message fort de Frères et sœurs, des liens à soigner, le captivant livre que Stéphanie Haxhe sort chez Érès. Entretien.

Stéphanie Haxhe est docteure en psychologie clinique et thérapeute de famille, à L’Ardoise pivotante à Liège et au Service de santé mentale de Verviers.
Son intérêt pour les fratries (formées de frères et sœurs, d’après la règle du masculin l’emportant sur le féminin, ou uniquement de frères), les sorories (groupes de sœurs), les adelphies (« un joli mot qui désigne l’ensemble des enfants d’une famille, sans distinction de genre », à populariser selon elle) remonte loin. Elle a toujours été marquée par le parallèle entre son état de cadette de deux filles et celui de sa mère. Celle-ci, aussi, avait une sœur aînée et se plaignait d’être toujours comparée à elle. Avec, dans les deux cas, un lien fort. « Ma sœur a été un lieu de sécurité affective pour moi », confie-t-elle, comme sa tante l’a été pour sa maman. Cet « effet miroir » lui a donné envie de creuser cette matière dès ses études en psychologie. « J’ai été frustrée de voir à quel point ce sujet semblait un non-sujet pour les psys. Et j’ai décidé de m’y consacrer ». Merci pour ce manque comblé : les liens adelphiques (faisons plaisir à l’autrice !) ne sont-ils pas, quand on y songe, les plus longs de nos vies ?

Des liens vivants

Passionnée par son sujet, Stéphanie Haxhe nous le rend passionnant. Les liens entre frères et sœurs existent à part entière, et pas uniquement par rapport aux parents. Ils sont un laboratoire fou d’expériences, et ce, bien au-delà de l’enfance.
« Ils peuvent constituer une incroyable ressource, un lieu de solidarité, de confiance. Ils peuvent aussi être le lieu de mésententes, de disputes, d’injustices », souligne la psychologue. Prenez des enfants qui subissent des injustices répétées de la part de leurs parents. « Dans certaines familles, ils vont se faire payer entre eux ces injustices. Dans d’autres, au contraire, ils vont se souder et entretenir des relations chaleureuses et positives ». Bref, voilà des liens vivants !

Chaque membre d’une fratrie a, dès son plus jeune âge, un besoin vital de donner et d’être reconnu pour ce qu’il donne

Dès lors, comme le titre du livre le suggère, il est bon de les soigner… dans tous les sens du terme. « Dans le sens thérapeutique : il n’est jamais trop tard pour soigner un lien qui a souffert. Mais aussi dans le sens préventif : comme on prendrait soin d’une plante pour qu’elle grandisse bien ». L’ouvrage s’adresse ainsi aux thérapeutes et au grand public.
Son sous-titre est, lui, énigmatique : Clinique contextuelle de l’adelphie. Mais, avec ses explications détaillées et ses récits cliniques, l’autrice nous immerge sans effort dans la thérapie contextuelle, fondée par le psychiatre d’origine hongroise Ivan Boszormenyi-Nagy.

Travailler les injustices

Quelques points forts. Chaque membre d’une fratrie a, dès son plus jeune âge, un besoin vital de donner et d’être reconnu pour ce qu’il donne. « L’enfant a besoin de donner pour construire son estime de lui et sa valeur personnelle. S’il sent ses parents fragiles, il voudra les aider. Le piège, c’est quand il a l’impression qu’il est seul avec cette préoccupation. S’il croit que ses frères et sœurs s’en fichent, la méfiance s’installera entre eux. S’il réalise qu’eux aussi ont cette préoccupation, la solidarité peut naître ».
Dans l’ouvrage, il est beaucoup question d’injustices, de celles ressenties à l’égard d’un autre membre de la fratrie, « alors qu’elles sont vécues ailleurs, le plus souvent dans le rapport aux parents », observe Stéphanie Haxhe. Elle poursuit avec ardeur : « En tant que thérapeute, je me rends compte qu’un sentiment d’injustice vécu dans l’enfance ne disparaît jamais s’il n’a pas été discuté, élaboré, traité. Il va s’enkyster et, éventuellement, s’importer dans d’autres relations ».
Autre idée forte : on croit souvent savoir ce qu’un frère, une sœur vit, pense, ressent, et on est à côté de la plaque. « Parce qu’on ne se donne pas la peine de vérifier. On n’ose pas demander, ou on projette, on est persuadé de savoir, alors qu’on ne sait rien du tout ».
« La thérapie contextuelle est l’attention portée à la façon dont nous prenons soin de nos liens, à l’équilibre entre ce qui est donné et ce qui est reçu, aux blessures de confiance et aux moyens de les réparer », résume Stéphanie Haxhe.

Pour la génération qui suit

À l’âge adulte, les liens entre frères et sœurs dépendent de leur volonté. En même temps, pour que cette volonté soit là, « il faut que quelques graines aient été semées dans l’enfance ». Selon la psychologue, les parents ont deux moyens pour soutenir le lien adelphique. Le premier, « c’est le discours qu’ils portent sur le potentiel de la relation. Un discours positif, pour aujourd’hui et pour le futur. ‘Il ne fait pas attention à toi’, ‘Arrête de le chercher’, ‘Ils ne se sont jamais entendus’, cela n’a pas le même effet que ‘Soutenez-vous’, ‘Essayez de régler vos conflits’, ‘Vous aurez besoin l’un de l’autre plus tard’ ». Second moyen : « favoriser le lien direct entre les enfants, sans que les parents ne soient toujours au centre de la communication ».
Les demandes de thérapies de fratries adultes sont devenues une part importante des consultations de Stéphanie Haxhe. « Certains parents disent : ‘Nos enfants sont témoins de nos tensions entre frères et sœurs. Pour eux, nous aimerions entamer un travail’. Cela peut être une motivation : ‘pour la génération qui suit’ ». Il y a aussi ces parents qui se plaignent que leurs propres parents privilégient les enfants d’un frère ou d’une sœur. « Ils s’autorisent à dire : ‘Pour moi, je tolérais l’injustice, mais pas pour mes enfants’. La nouvelle génération devient un moteur puissant pour réclamer justice ».