Loisirs et culture

« Il y a de nombreux contenus queers, mais très peu qui me ressemblent »

Valentine Zhang

 Valentine Zhang est une artiste polyvalente. Le dénominateur commun de ses activités ? L’amour du récit. Tout a commencé ce jour-là, sa première bande dessinée, est née du besoin de raconter le sien.

Devant son jus pomme/poire, Valentine Zhang s’exprime d’une voix apaisante. À l’image des traits indigo de sa bande dessinée. Tout a commencé ce jour-là raconte un coming out, celui d’une personne bi, asiatique, qui redoute de perdre ses parents.
« C’est 100% l’histoire que j’aurais aimé lire. En tant que personne bi, pas gay, pas hétéro, tu es tout le temps dans cet entre-deux qui donne l’impression d’être une fraude ou une trahison. Si j’avais pu avoir accès à ce genre d’histoire plus tôt, j’aurais compris qu’il est normal de douter : le flou fait partie de cette identité. »
Valentine Zhang a grandi dans une famille chinoise ambitieuse en banlieue parisienne. « Mes parents sont arrivés en France pour leurs études. C’est une génération marquée par le 4 juin 1989 (ndlr : les manifestations violemment réprimées sur la place Tien-An-Men à Pékin), alors ils ont décidé de rester ».
À la maison, ses parents lui parlent en mandarin, elle leur répond en français. « Jusqu’à récemment, je ne voyais pas l’intérêt d’apprendre cette langue, maintenant je me rends compte que j’ai besoin de la cultiver ». À la naissance, elle a d’ailleurs reçu deux prénoms : Valentine et Ruiting (qui se prononce « Loeting »). Rui signifie sagesse et clairvoyance et Ting, élégance. « Un prénom riche en sens que je chéris. Plus jeune, j’avais un rejet ; aujourd’hui, je l’utilise comme nom de drag ». Rui performe régulièrement sur les scènes bruxelloises.

Tout a commencé ce jour-là

La nostalgie de chez soi

Lorsqu’elle a 3 ans, toute sa famille déménage à Boston, aux États-Unis. Si la jeune femme reconnaît aujourd’hui que c’est notamment grâce à cette expérience qu’elle possède des facilités pour naviguer dans différentes cultures et d’autres langues, sur le moment même, ce fut un choc culturel. « On n’y est resté qu’un an, mais c’était un gros déracinement. Cela a planté des bases, car, dans mon travail, j’explore beaucoup le home sickness, la nostalgie de chez soi ».
Cette expérience, elle l’a déjà vécue plusieurs fois du haut de ses bientôt 30 ans. Après sa formation aux Gobelins, en animation, elle quitte à 22 ans le cocon familial pour étudier la réalisation à Valence. Une année ambivalente : d’une part, elle souffre du racisme asiatique qui s’est révélé durant le covid, d’autre part, elle se lie d’amitié avec d’autres artistes queers racisées et rejoint le collectif Décolonisons l’animation. C’est également là-bas qu’elle s’autorise à être elle-même. « Quitter sa région natale, c’est un facteur assez marquant dans la liberté qu’on a de se réinventer. Surtout sur le questionnement queer ».

Double tendinite

Grâce à Bas les masques, un film d’une minute, queer, sensuel et humoristique, Valentine se fait repérer par un réalisateur. Elle déménage à Bruxelles le temps de la collaboration. « J’y avais déjà un soft spot, grâce à des ami·es. Il n’y a pas beaucoup d’endroits où je me dis ‘Je pourrais vivre ici’, Bruxelles en est un ». La graine est plantée...
En attendant, elle repart à Valence, pour refaire ses valises un mois plus tard, direction l’Irlande. Durant six mois, elle travaille pour un gros studio de façon intensive. « Un projet qui m’a mise proche du burn-out ». Entre deux contrats, Short box comic fair, une foire virtuelle, lui donne le coup de boost nécessaire pour réaliser enfin ce projet de BD qu’elle nourrit depuis longtemps.
« J’avais tellement besoin de faire quelque chose pour moi et de raconter cette histoire que j’ai terminé ce projet avec une double tendinite ! ». Son livre se vend à 120 exemplaires en version électronique. Valentine décide alors de l’autoéditer. « Pour pouvoir le faire circuler et respecter mon travail ». Aujourd’hui, elle en est à la seconde réédition. « Mais c’est la dernière. Car si je devais vendre le livre pour me rémunérer, il serait trop cher pour les personnes qui en ont besoin. 16€ est le prix le plus juste que j’ai pu fixer ».
Malgré les difficultés, les dépenses, les nombreuses démarches administratives particulièrement énergivores, elle retient surtout le positif de cette expérience : « C’est hyper formateur de faire un projet de A à Z. J’ai appris énormément de choses, notamment par le biais d’autres artistes et libraires enthousiastes. C’est une super communauté, il y a un côté DIY à certains égards. Et puis, c’est une belle carte de visite : vous pouvez présenter un objet où vous aviez une totale liberté et pour lequel vous avez tout assumé ». Ce qui lui a le plus plu ? Le retour immédiat du public. Comme l’ouverture pro que cela a créée : pouvoir donner son premier atelier.

Valentine Zhang

Le cliché de la propagande

Aujourd’hui, vivant à Bruxelles, elle propose notamment des ateliers sur toutes les étapes de la bande dessinée dans le collectif Bi Pan Bruxelles. De sa bande dessinée à elle, elle aimerait qu’on retienne « qu’il est important de prendre le temps de se connaître, qu’il n’y a pas d’urgence. Si tu es bien entouré·e, cela va bien se passer ».
De fait, après son coming out, les parents de Valentine Zhang ne l’ont pas rejetée. « J’ai même eu l’impression qu’ils l’acceptaient. Mais quand j’ai voulu leur présenter une relation sérieuse, ils l’ont rejetée en bloc ». Malgré sa déception, par amour pour eux, elle préserve leur lien. « Je ne les blâme pas, car il y a encore ce cliché que, si on parle de queerness, on parle de sexualité, on fait de la propagande et c’est inapproprié. C’est complètement faux. Une éducation saine, c’est donner l’information, la rendre accessible et laisser aux gens l’occasion de se définir ». Raison pour laquelle, Valentine/Rui œuvre dans ce sens.

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