Société

Christian, de l’enseignement spécialisé aux Olympiades d’informatique

Christian, un jeune autiste, a un parcours remarquable en informatique

Christian, jeune autiste, cumule échecs et redoublements dans le spécialisé. Aucune école ordinaire ne lui ouvre ses portes. Sans alternative, Jean-Luc, son papa, commence l’école à la maison. Christian empoche son CEB, puis son CE1D. C’est finalement jusqu’à l’ULB qu’il ira.

« Il était une fois un petit garçon que l’on dit autiste et dont l’ancienne école le jugeait incapable de passer un examen du CEB. Le voici aujourd’hui à l’ULB pour la finale des Olympiades belges d’informatique ». C’est le message ému qu’ont pu lire les contacts de Jean-Luc Omé fin avril sur les réseaux sociaux.
Sous le message, une photo de Christian, 21 ans, qui pose fièrement. Le regard fixe l’objectif, mi amusé, mi impressionné. Pull à capuche, veste de sport, cheveu coupé court, Christian se fond dans la masse des jeunes. Impossible de soupçonner le parcours improbable du garçon. Pour en mesurer l’ampleur, il faut remonter à son enfance. Et l'histoire familiale, telle qu'elle se raconte, est d'abord celle d'un père et son fils.

Le diagnostic, un soulagement

Christian a 8 ans quand il répète pour la troisième fois sa 3e maternelle à l’école spécialisée de la Croix-Blanche à Bertrix. « Comme il ne parlait pas, l’équipe éducative ne pouvait pas évaluer son niveau de français et il stagnait », explique Jean-Luc, son papa. L’enfant s’ennuie. Le matin, le petit garçon rechigne à prendre le bus, l’envie n’y est plus. À force de persuasion, Jean-Luc convainc l’équipe de le faire passer en primaire.
Le diagnostic tombe au moment du passage en primaire : Christian est porteur de troubles autistiques. Il sera certainement « non verbal », complète le médecin. Un soulagement pour Jean-Luc. « Ça confirmait ce que je pressentais depuis des années. Je consultais des sites canadiens qui listaient vingt-et-un troubles caractéristiques de l’autisme, Christian en présentait dix-sept ».

« Je n’avais rien, je ne savais pas quoi lui donner. J’ai trouvé les épreuves du CEB des dix dernières années sur le site de la FWB, j’ai tout imprimé et construit mes leçons et exercices sur cette base »
Jean-Luc, papa de Christian

Même si Christian ne parle pas, il se fait comprendre grâce au système de pictogrammes (PECS : système de communication par échange d’images). Il apprend la langue des signes. Il écrit. Et, directement, il montre un intérêt marqué pour les mathématiques. En 1re année, il est capable de faire les exercices de son grand frère qui est en 6e.
Dès qu’il découvre l’ordinateur, il nourrit une passion pour l’informatique. « Je me souviens, on buvait une tasse de café chez nos voisins et leur fils de 20 ans avait reçu un nouveau jeu où il devait faire décoller un hélicoptère. Ça faisait une semaine qu’il essayait sans succès. Il a laissé la place à Christian qui a réussi en quelques minutes », raconte Jean-Luc.
À 12 ans, Christian intègre une 1re année différenciée à l’école secondaire de Virton, à une trentaine de kilomètres du domicile. Très vite, le trajet en bus scolaire devient un calvaire. Christian est nerveux, il n’aime pas être attaché avec une ceinture. Il faut compter deux heures de bus le matin et deux heures après l’école, le temps que le bus charge sur sa route les autres enfants de l’école.
Les problèmes de bus ne sont que la partie visible de l’iceberg. Christian stagne dans cette 1re différenciée. Lors d’une réunion à l’école, Jean-Luc découvre Christian qui erre dans les couloirs. « Le directeur de l’époque m’a dit qu’il ne savait plus quoi faire de lui, que l’école n’était qu’une garderie pour Christian. Il estimait qu’il avait un niveau équivalent à la 4e primaire et ne serait jamais capable de passer son CEB ».

L’école à la maison quand aucune alternative ne s’offre

Pour le papa, c’est la douche froide. Jean-Luc tente de changer son fils d’école, mais aucune de l’enseignement ordinaire n’est prête à le prendre sans son CEB et celles de l’enseignement spécialisé sont encore plus éloignées du domicile, ce qui ne solutionne pas le problème de navette.
« Si l’école ne veut pas le scolariser, je le ferai », annonce Jean-Luc qui quitte son emploi de régisseur dans un centre culturel. Le papa conserve son activité de sapeur-pompier ambulancier volontaire. Christian, âgé alors de 15 ans, est inscrit comme élève à domicile en 2016 avec un objectif clair : le CEB.
« Je n’avais rien, je ne savais pas quoi lui donner. J’ai consulté le site de la Fédération Wallonie-Bruxelles sur lequel j’ai trouvé les épreuves du CEB des dix dernières années. J’ai tout imprimé et j’ai construit mes leçons et exercices sur cette base ». Jean-Luc prend l’habitude de préparer le soir la matière qui sera étudiée par son fils le lendemain.
Informatique, maths et géo sont les matières de prédilection de Christian. En français et en histoire, le papa met les bouchées doubles. « Pour les sciences, je peux dire merci à Fred et Jamy. Qu’est-ce qu’on a utilisé les vidéos C’est pas sorcier ».
Installé autour de la table à manger, le duo s’en remet à l’horloge de la cuisine pour donner le tempo. Chaque jour, il se retrouve entre 9 et 16h, excepté le mercredi après-midi. Parfois, Jean-Luc doit s’absenter pour une urgence ambulatoire. Peu importe, Christian est fidèle au poste et se met à l’ouvrage. En juin de cette même année scolaire, à 16 ans, il obtient son CEB avec les félicitations.
Espérant que le CEB ouvre de nouvelles portes, le papa se remet en quête d’une école. Mais dès que Jean-Luc lâche les mots « troubles autistiques », tout se referme. Fin août 2017, Christian n’est admis nulle part. Jean-Luc rempile et prend une pause carrière chez les pompiers pour poursuivre l’enseignement à domicile de son fils. Heureusement, elearning.cfwb.be, le site de cours à distance de la FWB, fournit l’essentiel des ressources pour l’enseignement en secondaire. En 2018, Christian passe avec succès son CE1D devant le jury central. Le certificat en poche, Jean-Luc espère que son fiston puisse intégrer l’enseignement général. Nouvelle déception.
À ce stade, Jean-Luc se sent dépassé, il a déjà appris à Christian tout ce qu’il pouvait en informatique. Les bases MS-Office, HTLM, le javascript, l’élève dépasse le maître et s’ennuie. L’ado se sent seul et aimerait se faire des ami·es.

La connexion à l’informatique

En 2019, Jean-Luc voit passer sur les réseaux sociaux une publication de l’Institut Notre-Dame de Bertrix qui organise une conférence sur l’intégration et les élèves à besoins spécifiques. L’occasion est trop belle pour Jean-Luc d’alerter sur la situation de Christian via les réseaux sociaux. « L’école se vante de parler d’intégration alors qu’elle se permet de refuser mon fils sans même l’avoir vu », écrit-il. La direction lui demande de retirer son commentaire. Le papa tient bon et y va au culot : « Prouvez-moi que j’ai tort et je le retire ».
L’extraordinaire ténacité de Jean-Luc finit par payer. La direction de l’Institut est prête à accueillir Christian à deux conditions : qu’il soit inscrit dans l’enseignement spécialisé pour bénéficier de l’intégration et que l’école reçoive de l’aide extérieure. Le service d’accompagnement Alter & Go d’Arlon, qui suit déjà Christian à la maison, élargira son suivi à l’école.
À la rentrée suivante, Christian bénéficie de quatre heures d’intégration par semaine, avec une logopède venant de l’école Croix-Blanche de Bastogne. Au sein de l’école, une personne est aussi chargée des aménagements raisonnables. Des entretiens d’évaluation, auxquels Christian et son père participent, sont organisés tous les trimestres.
En deux ans, Christian a déjà avalé toute la matière de secondaire en informatique. Il a la chance d’être tombé sur un enseignant qui lui donne aussi accès à la matière du supérieur. Ce qui lui a permis de se qualifier pour les Olympiades d’informatique et de représenter à deux reprises son école (il a terminé 21e sur 56 lors de la dernière édition).
La suite ? Elle n’est pas encore écrite. Une fois le cycle secondaire bouclé, Christian envisage de se lancer dans la programmation, une compétence convoitée sur le marché de l’emploi. Quelle que soit l’issue, Jean-Luc est fier de son fiston. « Quand je vois d’où il vient, je me dis : quel parcours… Souvent les gens me disent que c’est aussi grâce à moi. C’est vrai que j’ai réussi à lui redonner le goût d’apprendre, mais c’est lui qui a travaillé ».

EN PRATIQUE

Quels soutiens pour les familles ?

À l’école

Différents dispositifs existent pour soutenir l’inclusion :

  • Les aménagements raisonnables : toute mesure (matérielle, pédagogique ou organisationnelle) concrète permettant d’ajuster l’environnement pour faciliter la participation d’un·e élève à besoins spécifiques.
  • L’intégration scolaire : via une collaboration entre une école de l’enseignement ordinaire et une école de l’enseignement spécialisé, l’élève peut bénéficier de périodes d’intégration, c’est-à-dire d’un détachement d’un·e professionnel·le de l’enseignement spécialisé qui l’accompagne.

En dehors de l’école

Des services d’accompagnement individualisé (SAI) proposent un accompagnement des enfants ou adolescent·es en situation de handicap pour rendre les milieux de vie mieux plus adaptés. Les demandes pour bénéficier d’une intervention doivent être introduites sur le site aviq.be