Santé et bien-être
Rencontre avec la coordinatrice du programme éducatif « Règles de 3 » et avec les créatrices du livret Rouge culotte. Deux initiatives de sensibilisation destinées à lever les tabous et informer les jeunes au sujet des règles et des protections menstruelles à l’école, dans le cadre et en complément de l’Évras.
« Quand on demande aux jeunes pourquoi les personnes menstruées ont leurs règles, on se rend compte que beaucoup d’idées fausses circulent, comme le fait qu’on a nos règles pour ‘nettoyer le mauvais sang’ », raconte Julie Leboutte, coordinatrice du programme éducatif « Règles de 3 », mis en place fin 2022 par l’asbl BruZelle. En quelques mois, ses collègues et elle ont déjà sensibilisé plus de 3 300 élèves de 12 ans et plus à la santé et à la sécurité menstruelle. Au fil des animations, elles constatent un grand manque de connaissance de ces sujets, autant chez les filles que chez les garçons.
« Un problème de filles »
Ce dont les élèves qu’elles rencontrent témoignent également, ce sont les craintes et les moqueries qui entourent les règles à l’école. « On l’a toutes déjà connue, cette peur de tacher nos vêtements si on sent nos règles arriver, mais qu’on ne peut pas sortir pendant le cours, qu’on doit faire la file aux toilettes ou qu’on n’a pas envie d’y aller... Certaines mettent des shorts en-dessous de leurs vêtements ou portent du noir pour masquer les éventuelles taches. On a tellement intériorisé que c’était notre responsabilité, un problème de filles, et que c’était à nous de le cacher, que certaines disent : ‘Mais c’est de sa faute, elle n’avait qu’à pas porter du blanc’. Il y a des jeunes qui restent pendant toutes leurs années de secondaire, avec l’image de la personne qui avait une tache sur son pantalon dans la cour ».
« Ce qui renforce ce malaise, cette gêne, c’est le tabou », continue Julie Leboutte. C’est pourquoi BruZelle a conçu une combinaison de modules interactifs visant à libérer la parole autour des règles et à informer les jeunes. On y aborde non seulement ce qu’il se passe dans le corps d’une personne qui a ses règles, mais aussi des choses pratiques comme le choix et l’utilisation des protections menstruelles. En général, l’animation dure deux heures.
« Cela peut sembler énorme, mais on a tellement de choses à dire que ça passe super vite, explique-t-elle. Et on se rend compte que ce temps est nécessaire pour que les élèves se sentent prêt·es à parler. Souvent, au début, on n’ose pas trop me regarder dans les yeux. Dans certaines classes, on n’ose même pas prononcer le mot ‘règles’. Au fur et à mesure, ça se détend. Un endroit bienveillant se forme où on peut poser ses questions sans se sentir jugé·e. »
Une place dans l’Évras
Ces animations exclusivement consacrées aux règles, BruZelle les considère comme complémentaires à l’Évras (éducation à la vie relationnelle, affective et sexuelle). Pour Caroline Désir, ministre de l’Enseignement en Fédération Wallonie-Bruxelles, l’Évras a même un rôle clé à jouer dans cette sensibilisation qu’elle juge indispensable.
« L’engagement du gouvernement autour de la généralisation de l’Évras est en phase de se concrétiser l’an prochain, rappelle son cabinet. Il fera une large part à l’étude des cycles menstruels, aux différents types de protections hygiéniques, ainsi qu’à leur bon usage ou aux risques de leur mauvaise utilisation. L’Évras abordera également l’identification des signes précurseurs des règles, les potentielles douleurs et les troubles qui y sont liés. »
Lola Clavreul, directrice de la Fédération des centres pluralistes de planning familial (FCPPF), apporte quelques précisions : « À partir de septembre 2023, l’Évras sera obligatoire en 6e primaire et en 4e secondaire, mais il va falloir le temps de la mise en route. À l’avenir, les profs devront également injecter du contenu Évras dans leurs matières. L’idée est que les animations viennent en complément de ce qui sera enseigné de manière plus transversale ».
La question des menstruations pourrait donc trouver sa place dans les cours de biologie, d’éducation physique, de citoyenneté ou même de français… « Idéalement, il faudrait qu’il y ait une sorte de référent·e dans l’école qui puisse accueillir les enfants qui ont leurs règles pour la première fois », ajoute Isabelle Donner, chargée de projets à la FCPPF, qui craint que les animations Évras ne suffisent pas, vu le grand nombre de sujets qui peuvent y être abordés.
Rouge culotte, un outil pour les pros
Pour outiller les professionnel·les qui souhaitent aborder la question des menstruations avec les jeunes (enseignant·es, personnel des centres de planning, des centres PMS et PSE…), la FCPPF a conçu Rouge culotte, un livret pédagogique accompagné d’un jeu de cartes à découper, reprenant des tas d’infos pratiques, questions-réponses et pistes d’animations (téléchargeables en ligne). Car le sujet n’est pas forcément évident à aborder pour les personnes qui ne sont pas spécialisées. « Derrière chaque professionnel·le, il y a une personne, qui a elle-même ses propres tabous », constate Julie Leboutte. C’est pourquoi BruZelle développe une version du programme Règles de 3 adaptée aux adultes qui encadrent les jeunes.
« Les garçons sont généralement très intéressés »
« On insiste beaucoup sur le fait que c’est un sujet qui concerne tout le monde, pas uniquement les filles, explique Isabelle Donner. C’est intéressant de savoir ce qui se passe chez l’autre, de voir comment on peut apporter son aide, être compréhensif, avoir de l’empathie. Pour créer une culture positive autour des règles. Après tout, c’est quelque chose qui jalonne la vie des jeunes filles et des femmes pendant de nombreuses années ».
Et chacun, chacune est susceptible d’y être confronté·e, même indirectement. Du côté de BruZelle, Julie Leboutte confirme que « les garçons se montrent généralement très, très intéressés » par ses animations, pour lesquelles elle prône la mixité. Comme le dit Camila Guzman, autre chargée de projets de la FCPPF : « Tout le monde connaît quelqu’un qui a ses règles ! ». Et la jeune femme de nous offrir cette belle conclusion : « Cultiver le mystère ne fait qu’amplifier les mythes. À partir du moment où on assume qu’une grande partie de la population a ses menstruations, ce n’est plus quelque chose que l’on cache et que l’on peut moquer aussi facilement ».
SUR LE TERRAIN
De plus en plus d’élèves ont leurs règles en fin de primaire
Lorsqu’elles se rendent dans des classes de 1re secondaire pour leurs animations « Règles de 3 », Julie Leboutte et ses collègues de l’asbl BruZelle constatent qu’un grand nombre d’élèves ont déjà leurs règles. Un constat partagé par les différentes personnes interrogées dans le cadre de la préparation de ce dossier, et qui a un impact important sur l’âge à partir duquel la sensibilisation et la mise à disposition de protections menstruelles doivent pouvoir débuter…
Cécile Brachet, médecin-directrice de la clinique d’endocrinologie pédiatrique de l’Hôpital des Enfants (H.U.B.), confirme qu’on estime à 12 ans et demi l’âge moyen auquel les petites filles ont leurs règles aujourd’hui, mais qu’il n’est donc pas rare qu’elles les aient (un peu) plus tôt. « L’âge de la puberté est très variable et en partie déterminé par des facteurs génétiques. Il y a des familles où les filles ont leurs règles plus tard, d’autres plus tôt. Mais sur les décennies récentes, on voit de plus en plus de jeunes filles qui ont leurs règles tôt », explique la spécialiste.
Pour expliquer cet avancement de l’âge de la puberté, différents facteurs entrent en cause, dont la corpulence, l’alimentation et l’exposition à des perturbateurs endocriniens – des substances chimiques que l’on retrouve dans des plastiques, des pesticides, des insecticides, des cosmétiques, mais aussi dans certains produits naturels (huiles essentielles de lavande ou de thé par exemple).
« On parle de puberté précoce lorsque les bourgeons des seins apparaissent avant 8 ans et les règles avant 10 ans », précise encore Cécile Brachet. Dans ces cas-là, elle conseille de consulter le ou la pédiatre de l’enfant (car certaines pubertés précoces sont dues à un problème médical), et pourquoi pas d’en informer son enseignant·e, qui peut être une personne de soutien. Pour ces toutes jeunes filles, la médecin voit d’un très bon œil l’arrivée des culottes menstruelles, qui permettent de tenir une journée d’école sans devoir changer de serviette. « Pourquoi ne pas prévoir leur remboursement pour les plus jeunes filles ? », s’interroge-t-elle.
À LIRE AUSSI