Développement de l'enfant

Des histoires sans frein

L'impro et les enfants, une formule qui marche à merveille

Un spectacle entièrement inventé sur scène sur base des dessins et des interventions d’enfants présents dans la salle ? C’est le défi génial relevé par les compagnies d’improvisation théâtrale. Nous avons assisté à deux de ces spectacles.

« Oh là là, mes chers ogres, mais si vous faites peur à tout le monde, c’est probablement à cause de… votre très mauvaise haleine !, lance la comédienne à ses deux acolytes en se bouchant le nez. Ce qu’il vous faudrait, c’est un bon brossage de dents. Venez-les aider, les enfants ! »
Ni une, ni deux, la quinzaine d’enfants présents dans la salle montent sur la petite scène du café-théâtre le Trac, à Auderghem (Bruxelles). De façon instinctive, ils manient des brosses à dents géantes invisibles et simulent le nettoyage buccal des deux comédiens qui grognent de plaisir. Lorsque Camélia, la conteuse, sonne la fin de l’improvisation à l’aide d’une clochette, les minus regagnent leur place, sourire aux lèvres. « Vous aimez bien aller chez le dentiste, vous ? », leur demande-t-elle une fois installés. Un chœur de « Nooooon » résonne, tandis qu’un petit « Oui, parce que, si tu es sage, tu reçois un cadeau ! » se dégage. Rires des parents.
Camélia choisit un nouveau dessin, demande qui en est l’auteur : « C’est bien un clown avec une fleur ? – Oui. Avec une maison derrière. – Super. Ils vont s’inspirer de ce beau dessin… ». Et hop, deux jouteurs remontent sur scène pour démarrer une nouvelle histoire. La mécanique fonctionne durant toute l’heure de spectacle.

L’imaginaire des enfants à l’honneur

Surnommé la Maison de l’impro, le Trac propose des spectacles d’improvisation théâtrale quasiment tous les soirs depuis sa création en 2017. Pour les enfants, sept compagnies se relayent pour offrir deux spectacles, un samedi sur deux. En matinée pour les plus jeunes (3-10 ans) et en après-midi pour les plus grand·es (6-12 ans). « Tout est possible : les accents, les monstres, la possibilité de voler dans les airs… L’imaginaire des enfants est à l’honneur. Et nous, on redevient des enfants. Ça dédramatise l’adulte », explique Stéphanie Khouzam, la fondatrice.
Cette dernière n’avait que 7 ans lorsqu’elle a commencé l’improvisation théâtrale, elle n’a jamais cessé depuis. Cela se remarque d’emblée : son sens de la répartie est scotchant et rien ne semble la déstabiliser. Lorsque sa plus jeune fille est montée spontanément sur scène tout à l’heure pour réclamer ses bras, elle l’a instinctivement intégrée dans l’histoire et en a joué comme d’un accessoire… encombrant. Faisant rire à nouveau les parents.
L’improvisation est pour elle une seconde nature. Une passion qu’elle transmet en donnant également des coachings, notamment à une équipe d’ados. « Le jeu entretient leur créativité. On apprend aussi à créer les règles du jeu et non juste à les suivre. Ici, ce sont eux qui donnent les idées. On développe leurs forces pour qu’ils sortent de leur zone de confort. On travaille les personnages, puis les émotions. On apprend à observer et à expliquer ce que l’on voit, explique la comédienne. Généralement, les jeunes qui font de l’impro sont moins violents dans leurs gestes, parce qu’ils apprennent à reconnaître et nommer leurs émotions. Ils conscientisent leur état et ce qu’ils renvoient ».
Son plus beau retour, elle le doit à la stand-upeuse Alice Conard : « Elle a commencé l’impro avec moi, quand elle avait 14 ans. En interview, elle m’a citée comme étant celle qui lui avait donné la flamme et partagé qu'elle n'avait pas à choisir entre l'architecture et la scène. Elle est la preuve qu'on peut exceller dans deux passions ».

Poétique et rocambolesque

Le second spectacle de la journée, Les Défis des kids - la version réduite du spectacle IMPRO KIDS -, est donné par deux comédiens de la Ligue d’improvisation professionnelle (LIP - impro-lip.be). Ils sont accompagnés d’une musicienne au clavier. « La musique est omniprésente. Faire une œuvre scénique sans musique va donner le sentiment au public qu’il manque quelque chose, souligne Sébastien Marchetti, comédien et responsable des spectacles kids à la LIP. Je considère que cela amène plus qu’un habillage, c’est un partenaire de jeu ».
De fait, la magie opère dès que les improvisateurs présentent l’ensemble des dessins récoltés, sous un tapis musical joyeux. On sent les mini-torses se bomber de fierté dans la salle. En plus des dessins, les improvisateurs demanderont une autre forme de participation aux enfants : terminer leurs phrases, leur donner des accessoires pour se déguiser, faire des bruitages…

Stéphanie Khouzam - Fondatrice du Trac
« Généralement, les jeunes qui font de l’impro sont moins violents dans leurs gestes, parce qu’ils apprennent à reconnaître et nommer leurs émotions. Ils conscientisent leur état et ce qu’ils renvoient »
Stéphanie Khouzam

Fondatrice du Trac

« On a pour vocation de dynamiser leur imaginaire, explique le comédien. L’objectif est de les impliquer dans l’histoire. Cette connexion est vitale. Nos catégories favorisent cette interaction. En gros, on leur confie le pouvoir sur l’histoire qu’ils s’apprêtent à voir. Notre message est de dire que, si elle est cool, c’est grâce à eux. »
Le spectacle sera plein d’aventures rocambolesques, absurdes, mais aussi poétiques : durant l’heure de « pestacle », les enfants auront vu une bicorne (une licorne a deux cornes), une course automobile de véhicules carburant au chocolat, des pompiers presque noyés, un vendeur de sapins et de glaces et le petit-fils de Dirk Frimout ramenant une bouture de fleur de l’espace.
« C’est une très bonne découverte, pleine d’humour, expliquent, ravis, les parents de Loïc, 10 ans. Nous avions peur que notre fils soit trop grand, mais pas du tout. Il était déjà venu voir un spectacle d’impro pour adultes, mais n’avait pas du tout accroché. Là, le vocabulaire et les mimiques sont adaptés aux enfants. Et c’est participatif, on n’est pas juste assis sur une chaise. Ça change un peu des spectacles traditionnels, c’est pas mal. »

Welcome Scraboutcha

Les enfants qui désirent récupérer leurs dessins sont invités à le faire pour rejouer des scènes chez eux. « C’est un pli qu’on a pris depuis que l’un d’eux est venu nous dire qu’il voulait le récupérer pour refaire une histoire à la maison, raconte Sébastien Marchetti. Les autres dessins, on les garde pour les utiliser en entraînement. Parce que, mine de rien, parfois, quand mon fils de 3 ans et demi est dans la salle, par exemple, on se retrouve avec des scraboutchas. Alors, on apprend à observer et à nommer ce qu’on voit pour en tirer quelque chose à jouer ». Leur technique et leur talent font le reste.
L’improvisation théâtrale est riche d’apprentissages pour celles et ceux qui la pratiquent. « En termes de construction de la personnalité, l’impro t’amène à intégrer des outils tels que l’assertivité, l’écoute active, la bienveillance, la coopération, l’estime de soi et même la confiance et le travail d’équipe, énumère le comédien de la LIP. Toutes les valeurs portées par l’improvisation théâtrale sont, à l’échelle sociétale, des ciments extraordinaires ».
Autre avantage de la discipline, comme les jeux de société, elle est accessible de 7 à 77 ans. « Je dirais même de 4 à 144 ans ! », pinaille Sébastien Marchetti en backstage. Alors, venez, on va se raconter des histoires extraordinaires…

Improvisation et enfants, un spectacle qui fonctionne parfaitement

EN PRATIQUE

  • Le Trac, à Auderghem, propose deux spectacles un samedi sur deux (joué par sept compagnies différentes). Entrée : 10 € la place (elle est offerte à l’adulte courageux qui vient avec trois enfants !). Des stages pour ados sont organisés durant les congés scolaires.
  • La LIP, à Ixelles, propose un spectacle IMPRO KIDS.
  • Les Oh My God !, à Namur, organisent chaque année un spectacle gratuit où les enfants sont invités à amener d’anciens jouets. Ils seront utilisés dans les improvisations, puis donnés à une association caritative.
  • Improvise !, à Liège, organise des ateliers et des initiations pour des groupes de 8 à 16 personnes, dans les écoles ou chez les particuliers, dès 6 ans.
  • L’impr'os organise des spectacles pour enfants dès 3 ans. 
  • La compagnie Tadam, à Etterbeek, organise des Bingo Kids : une vraie partie de Bingo avec un tourliboule, mais entrecoupée d’improvisations inspirées par des interventions des enfants.
  • Improvisation.be, à Wavre, organise des stages pour ados et dans les écoles, ainsi que des matchs d’impro accessibles dès 8 ans.