Loisirs et culture

Des jeux, oui, mais alors de façon collective

Le jeu, un média familial par excellence

DU JEU AU NOUS

Le début de l’automne, ce sont les arbres qui changent de tenue, les champignons qui se multiplient, à peine cachés au fond des bois. C’est une lumière, « Une brume dans sa robe blanche. Des nuages pris jusqu’aux antennes ». Mais plus que tout, pour le Ligueur, c’est d’abord synonyme de rencontres, que ce soit, cette année, à Arlon, Bruxelles, Namur, sans oublier la capitale du jeu, le Spiel, à Essen. Avec des familles où le dialogue se fait par le jeu, par la réflexion, la stratégie, la rigolade, le laisser-aller, l’union.
Ouvrez donc la boîte, et découvrez-y tous les trésors qu’elle contient. Tous ces moments joyeux, ces confidences au bord d’un plateau de jeu. Jouez. Inventez. Réinventez. Allez-y, vous n'avez rien à craindre. Ouvrez donc la boîte. Ne la refermez pas. Pas tout de suite. Elle contient tant de belles choses. Tant de moments, de rires partagés, de joie. Ce sera en plus l’occasion de prolonger ce bout d’automne.

On le redécouvre à chaque fois : il se passe des rencontres formidables autour du jeu. Cette année, notre sélection jeux-jouets a démarré au Brussels Game Festival (Le BGF pour les initié·es), puis s’est poursuivie en plein centre de Namur, à la Bourse, à l’occasion des Rencontres d’été de la Ligue des familles, pour nous mener ensuite à Arlon, au Canard Paon, repaire de joueurs et joueuses insatiables, et enfin terminer chez nos copines de la Biblif, lieu de résistance et carrefour de tous les possibles, à Forest.
Les familles rencontrées ont toutes en commun d’être poussées par la curiosité. La même lueur s’allume lorsque l’on apporte une boîte. Le même tressaillement. La même gourmandise. À quoi sont-elles attentives ? En discutant, on se rend compte que si les appétits sont divers et variés, les exigences, elles, restent les mêmes. « On ne veut pas être pris·es pour des idiot·es, nous dit une famille à Namur. Si c’est trop neuneu ou trop gnangnan, ça ne nous intéresse pas ».
Ailleurs à Arlon, les yeux rivés sur les règles du jeu, une autre tribu nous dit : « Vous voyez, un jeu bien expliqué comme ça, quand on a les enfants qui s’agitent autour et que l’on sait que l’on a cinq minutes pour débuter la partie sans quoi on les perd, c’est exactement ça que j’aime ». Leila Duchenne, chargée de communication chez Geronimo Games, ne dit pas autre chose. Les familles sont attachées à deux critères : du simple et du rapide. C’est en effet une des constantes cette année. Une parmi d’autres, car de nouveaux critères s’invitent.

La ludothèque déborde

D’abord, le format. C’est ce qui nous a frappés au moment de classer les jeux dans notre chère ludothèque à la rédaction : tous ces titres ne prennent pas de place. Nos familles joueuses veulent du nomade. Du jeu que l’on dégaine dans le bus, dans une salle d’attente, au resto… Nous avons même élaboré une théorie que nous avons soumise à nos spécialistes sans qu’elle ne trouve de contradiction. Depuis 2020, année marquée par la coronacrise, les ludothèques se sont vite et bien remplies. À présent, les familles ne veulent plus être envahies, elles misent sur des valeurs sûres qui ne vont pas les encombrer.
Quelques tribus nous ont confié pudiquement, dans un mélange de fierté et de culpabilité : « Oui, on a beaucoup, beaucoup, de jeux à la maison ». Ça ou sa variante : « Disons que la ludothèque déborde légèrement… ». Des propos en lien avec les réflexions de Fabienne Wilkin, vendeuse au Canard Paon, à Arlon, qui met en garde : « Il faut faire attention à ne pas pousser à la consommation pour la consommation. Jouer et être dans une dynamique de jeux, super. Mais acheter pour acheter, ce n’est pas une bonne idée ».
En effet, le marché du jeu a tout ce qu’il faut pour rester dynamique sans se caler sur des modèles consuméristes qui ont fait leur temps. D’ailleurs, tous les professionnel·les que l’on a rencontré·es - éditeurs, distributeurs, créateurs et créatrices, revendeurs - ou les joueurs et joueuses invétéré·es, toutes et tous poussent paradoxalement à une forme de décroissance. On sent qu’il n’y a rien de plus triste à leurs yeux qu’un jeu qui dort sous une tonne de poussière.
Quand un jeu n’est plus adapté à la typologie familiale, qu’on l’a fini ou qu’on en a marre, qu’est-ce qu’on fait ? « On le remet dans le circuit, nous dit Amir, ludothécaire rencontré au BGF. Il existe plein de façons de le faire. Des dons à l’école, aux ludothèques improvisées, dans les boîtes à livres, les recycleries, aux ami·es, aux anniversaires des enfants… À l’inverse, je combats avec force la pratique de plus en plus répandue du resell, cette tendance qui consiste – comme on le fait pour les baskets, les fringues ou les disques – à acheter un jeu neuf, à attendre qu’il soit épuisé pour le revendre plus cher que sa valeur d’origine. Ça, c’est de la haute trahison ».

Ludo-révolution

Leila Duchenne pointe un autre critère, non sans importance : celui du prix. « Le panier moyen du jeu est en berne. Les familles veulent des jeux moins onéreux », déroule-t-elle. Côté famille, on nous confirme. « Avec les factures qui augmentent, le coût de la vie qui explose, c’est vrai qu’on consacre au jeu un budget moins important qu’il y a encore trois-quatre ans », développe un papa, presque gêné, à voix basse. À côté, à une autre table, une maman joue seule avec son fils et rebondit sur les propos de son voisin : « Oui, nous aussi, on doit faire un peu plus attention à nos dépenses et les petits jeux qu’on aimait tant acheter par ci par là, on fait une croix dessus ».
Le budget vient à manquer, raison de plus pour pousser les portes de ces lieux qui œuvrent à démocratiser le jeu. Pensez aux ludothèques structurelles, le plus souvent rattachées aux bibliothèques et médiathèques, aux tables de jeux qui s’improvisent à droite, à gauche, pourquoi pas à l’école, pourquoi pas à votre initiative. Intéressez-vous également au prix Jokers qui propose de venir emprunter les jeux dans les magasins participants.
Le jeu se partage, va à l’encontre de toute forme d’individualisme. Il doit être l’expression d’un mouvement collectif. Au Ligueur, nous martelons depuis des années l’idée qu’il est objet culturel. En cela, il doit rester populaire, accessible, lutter contre toute forme d’élitisme ou de consumérisme morbide source de gaspillage. Dans cette optique, de plus en plus d’éditeurs réfléchissent à leur impact écologique, en recyclant et en utilisant des ressources locales, des matériaux respectueux de l’environnement. On peut citer nos chouchous suisses d’Helvetiq, par exemple, ou BioViva.
Le jeu peut également servir les prises de conscience, nous le démontrerons avec Ecosystem. On peut donc être jouette et s’inscrire dans une démarche engagée et collective. Celle d’acheter, non pas pour amasser, mais bien pour transmettre par la suite. La révolution par le jeu, en voilà une idée réjouissante, non ?

EN COULISSES

Une sélection 100% parent, ça veut dire quoi ?

Testée et approuvée par les parents depuis maintenant quatre ans, notre sélection est faite par les parents, pour les parents. Nous faisons au préalable notre marché auprès des distributeurs, éditeurs, créateurs et créatrices (que l’on remercie infiniment pour leur aide). Puis, nous trouvons des lieux intéressés par nos rencontres ludiques. Médiathèques, magasins de jeux, évènements, festivals… Là, nous rencontrons les familles à qui on assigne des titres. On ne leur donne aucune explication. Elles ouvrent la boîte. Elles jouent. On entend des éclats de rire. De l’excitation. De la joie. Parfois, ça râle. Elles aiment. On garde. Elles n’y trouvent pas ou peu d’intérêt, on laisse de côté. Parfois, on repêche.
Tout ce que l’on souhaite, c’est une sélection validée par le plus de familles possible. Elles se prêtent les jeux, se les échangent.