Grossesse
Avant d’y participer, Rémy, Luan, Nathan et Tristan* n’attendaient rien de précis des rencontres sur le post-partum menées par le pôle Éducation permanente de la Ligue des familles. Mais, de leur propre aveu, ces papas en ont tiré beaucoup. Morceaux choisis.
Le post-partum est cette période chamboulée et chamboulante qui suit l’accouchement et qui, selon les définitions médicales et les vécus des mamans, est plus ou moins longue. Ce rappel est utile, d’autant que les clichés à son sujet sont tenaces. Ainsi, le post-partum ne se résume pas à la dépression du même nom, comme on le croit trop souvent. Et puis, si le post-partum concerne d’abord les mamans (et leur corps), il n’est pas qu’une affaire de femmes. Il implique aussi les papas.
Bon, d’accord, c’est sous l’impulsion de leur compagne que quasi tous les pères qui se livrent dans ces pages ont pris part à une rencontre initiée par la Ligue des familles (lire l’encadré). Mais ils l’assurent aussi d’une même voix : au-delà de leur réalité forcément singulière, cela leur a fait un bien fou de se sentir moins seuls à vivre ce qu’ils vivent. « On s’est retrouvés entre papas qui galéraient un peu ». Les témoignages qu’ils ont partagés (« presque entre intimes ») se sont fait écho. Avoir pu dire ou entendre des « moi aussi », cela les a confortés dans leur réalité, cela les a réconfortés. Comme du côté des mamans, en fait…
► Rémy : « On se sent un peu comme un titre-service »
« On sait qu’un enfant, ça chamboule la vie, mais le vivre, c’est autre chose ». Pour Rémy (40 ans), papa d’une petite fille née en juillet 2022, « le post-partum est une période totalement centrée sur le bébé, une période de déséquilibre complet pour le couple ».
Selon le modèle qui l’habite, le père se doit d’être « fort et stable ». « Il doit assumer l’arrivée de ce petit être dans la famille, et tous les changements qui vont avec – les sautes d’humeur de la maman, ses inquiétudes, très fortes… ». Au papa le strict aspect exécutif : « On se sent un peu comme un titre-service, ose Rémy. On n’est bon qu’à faire les courses ou la vaisselle et on se limite à de l’organisationnel quand on s’occupe du bébé ».
Une posture pas simple à tenir. « Car on risque tout le temps de mal faire les choses… du point de vue de la maman. Comme changer un lange, par exemple. La fatigue s’accumulant, cela crée des disputes dans le couple ». Et le serpent se mord la queue !
« Forcément, je culpabilise. Pour éviter toute engueulade, je fais les choses comme je pense qu’elle veut que cela se fasse ou j’en fais moins. Elle finit par me reprocher de ne plus prendre aucune initiative. Sans compter que ma personnalité s’efface complètement. Elle ne me reconnaît plus (et moi non plus) : ‘Je n’ai pas épousé un robot ou quelqu’un d’aussi mou’. »
La fatigue est énorme, insiste Rémy. Côté maman. Et côté papa. « Parce que je suis là en support de la maman. Moi aussi, je me réveille les nuits ! Et puis, j’en prends plein la tronche. En plus de la fatigue physique, il y a toute cette usure émotionnelle ».
Sa place de papa, Rémy la façonne, dès lors, « à coup d’énervements, de larmes, de crises… et de dialogue ». Il s’agit, à un moment, de prendre du recul : « Il nous a fallu atteindre des situations extrêmes (avec menaces de séparation) avant de pouvoir aborder les choses de façon intelligente ». C’est-à-dire ?
« Il faut pouvoir assez vite nommer les choses et en reparler. Discuter est important, mais pour que cela ne parte pas en cacahuètes, la façon de discuter compte. Et donc, dialoguer de manière non violente, avec diplomatie, avec humilité aussi. Accepter de se remettre en question. Cela demande de la maturité de part et d’autre. »
Et Rémy de conclure : « Je comprends que des couples ne résistent pas à tant d’usure. Les reproches restent nombreux. Mais je les prends avec plus de distance. Le temps (quasi dix mois, dans notre cas) permet ce rééquilibrage. C’est un travail au quotidien ».
► Luan : « J’ai fait un déni de paternité »
Luan (35 ans) et sa compagne ont vécu l’arrivée de leur fils Tom*, en août 2022, « comme une surprise totale, de l’ordre du miracle », la maman étant jusque-là reconnue infertile. « On est très heureux que Tom soit là, mais on avait du mal à se projeter en tant que parents, on était démunis ».
« Quand mon fils est né, j’ai fait un déni de paternité, raconte Luan. Je ne m’occupais pas de lui comme il le fallait. J’avais envie de m’impliquer en tant que papa, mais j’avais du mal à le faire. En fait, je ne prenais que les bons moments avec lui. Je déchargeais le reste sur ma compagne qui était déjà surchargée et super fatiguée ». Luan avait alors un pied dans le plâtre, ce qui n’aide pas. Sans compter son travail, accaparant. « J’étais focalisé sur ‘mes’ priorités. C’est horrible à dire, mais mon enfant passait au second plan ».
Le papa et la maman sont suivis, d’abord individuellement puis en couple, par une psychologue, « du fait du passé de ma compagne et de notre parcours du combattant pour avoir un enfant ». « J’avais de moi une image de mauvais père. Au début, les discussions avec la psy étaient dures parce que je me confrontais à ce que je voulais être et que je n’étais pas. Elle m’a aidé à mettre des mots sur mes difficultés, à comprendre celles de ma compagne (elle avait beau me les exprimer, j’étais sur une autre planète !) et à prendre peu à peu mes responsabilités ».
« On a tout appris sur le tas avec Tom. On paniquait vite. Dès qu’on avait un doute, on se rendait aux urgences ». Comment Luan voit-il aujourd’hui son rôle de papa ? « J’essaie de prendre plus sur moi d’un point de vue logistique et de relayer ma compagne dès que je le peux. Mon enfant grandit, ses besoins changent. En tant que papa, je m’adapte. Même si on a toujours un train de retard par rapport à son développement ».
Luan a démissionné de son emploi. « Pour ma famille, c’était la meilleure décision ». Son fils a un problème de santé, « c’est assez lourd l’air de rien ». « Soudain, j’en ai eu ras-le-bol de mon travail. La fatigue de la maman est une évidence. Mais on oublie trop celle du papa qui doit à la fois gérer l’arrivée de l’enfant et sa carrière. D’un point de vue sociétal, la mère et le père ne sont pas reconnus de la même manière. Voyez le congé de paternité : il est très court ». Pour lui, tout s’est précipité : « Je n’avais rien planifié. Un jour, j’ai été contacté par mon nouvel employeur : il m’a proposé un job me permettant de mieux concilier ma vie familiale et ma vie professionnelle ».
► Nathan : le post-partum avec un bébé aux besoins intenses
Avec un premier enfant, « tout est découverte, on n’a pas d’échelle pour mesurer », rappelle Nathan (40 ans), papa d’Adam*, né en février 2022. Alors, fatalement, lui et sa femme n’ont pas saisi tout de suite qu’il s’agissait d’un bébé aux besoins intenses (selon le jargon psy), et donc hyper-sensible aux stimulations et ayant du mal à s’apaiser seul.
« Jusqu’à très récemment, dès qu’on le posait, il hurlait. Il fallait qu’il soit dans nos bras, illustre-t-il. Sa première année de vie, on a accumulé la fatigue, le stress, les énervements ». D’autant qu’à 40 ans, « j’ai moins d’énergie qu’avant ».
Nathan l’avoue : « Je n’imaginais pas que cela allait être si compliqué. Après, c’est peut-être dû au fait que notre fils est particulièrement ‘compliqué’ ».
Les constats difficiles se succèdent. « Il y a toute une période où le papa n’existe pas. Je m’occupais d’Adam, il suffisait que sa mère s’éloigne et c’était le drame. Ce n’est pas que je ne servais à rien, je faisais ce que j’avais à faire, mais je ne sentais pas de reconnaissance. Maintenant, cela va mieux : quand, le soir, je rentre du travail, mon fils est content de me voir ».
Autre exemple, quasi caricatural : « Ma femme voyait les choses d’une manière et moi, je les faisais d’une autre. C’est toujours un peu le cas d’ailleurs. Pour des bêtes choses : la façon de langer, ce qu’on dit ou ne dit pas à l’enfant… Alors, on discute. Des fois, le dialogue aide, des fois, on reste sur nos positions ».
Il y a la fatigue, inévitable. « Ma femme est épuisée parce qu’elle se charge des nuits. Et les nuits avec notre fils ne sont pas simples. On a essayé de les assumer ensemble, mais ça n’a pas marché. De mon côté, il y a la fatigue liée à mon travail et la fatigue d’aider à la maison. Au début, j’avais à peine franchi le pas de la porte qu’elle me tendait Adam pour que je m’en occupe et qu’elle puisse souffler. Mais moi aussi, j’avais besoin de souffler. Le problème, c’est que nos fatigues ne sont pas comparables. Mais on a, tous les deux, besoin de repos. Le soir, on est juste lessivés de notre journée. On se met devant la télé et on s’anesthésie comme cela ».
L’effet sur le couple ? « Explosif ! Cette naissance nous a changés. Il y a des choses sur lesquelles on était peut-être d’accord avant et pour lesquelles ce n’est plus le cas. On n’a pas encore trouvé notre nouvel équilibre. Il y a toujours des imprévus dans la vie, mais quand la semaine est remplie d’imprévus, tout se complique ».
Avoir pu dire ou entendre des « moi aussi », cela les a confortés dans leur réalité, cela les a réconfortés
► Tristan : deux enfants, deux post-partum « très différents »
Contrairement aux autres papas témoins, Tristan (35 ans) a assisté, avec son épouse, à une vidéo-rencontre sur le post-partum ouverte à tous les parents. Il était à deux doigts de se débiner. « Mais tant que les pères ne se sentiront pas concernés par le post-partum, les choses ne changeront pas », analyse-t-il après coup. Il était le seul homme présent. « J’étais très ému d’entendre les témoignages des mamans. Une trame les liait toutes. J’aurais aimé un tel partage d’expériences avec des papas ».
Tristan et son épouse ont deux enfants, Mila*, née en avril 2021, et Félix*, né en mars 2023. Soit deux post-partum, et ils sont « très différents ». Avec l’aînée, par exemple, « en plus d’accueillir un enfant, on est devenus parents. Soudain, je n’étais plus libre de faire ce que je voulais, comme je le voulais. J’en ai souffert ». Cette « cage qui m’enferme » l’a moins accablé avec son deuxième enfant. Autre élément faisant la différence : « Quand Félix est né, je me suis beaucoup occupé de Mila. J’ai passé moins de temps avec lui pendant ses premières semaines de vie qu’avec elle à la même période ». Et là, le papa fait un lien : « À l’accouchement, j’ai eu droit au premier regard de ma fille, cela m’a tout de suite connecté à elle. J’ai mis un peu de temps à me sentir en connexion avec mon fils ».
Tristan a hérité du vieux modèle du père qui part travailler et laisse sa femme veiller sur la maisonnée. « Un modèle contre lequel je me bats. Je suis tiraillé entre la nécessité d’aller gagner des sous pour ma famille et mon envie de m’occuper de mes enfants ». À la naissance de Mila, il était travailleur indépendant. Souvent présent à la maison, mais obnubilé par son boulot. Ces jours-ci, il débute comme salarié dans un poste de direction. « Il va falloir trouver un nouvel équilibre. Mais, au moins, le boulot ne me poursuivra plus en permanence ». Ce parcours explique son plaidoyer pour un congé de paternité obligatoire, plus long et rémunéré à 100 % quel que soit le statut du travailleur.
Tristan a vite pris sa place de papa. « J’ai la chance d’avoir une femme avec laquelle je suis sur la même longueur d’onde pour le comment faire, se réjouit-il. Elle n’estime pas faire mieux que moi. Ça m’a tout de suite ‘responsabilisé’. Avec notre aînée, au début, c’est même moi qui changeais ses couches. Parce que ce bébé était si fragile qu’elle avait peur de lui faire mal ».
Et la fatigue ? « Avec la première, on n’était pas fatigués. Elle a vite bien dormi. Avec le deuxième, c’est autre chose : les nuits sont courtes. J’apprends à ‘vivre fatigué’ ». D’où des tensions au sein du ménage. « Le bébé se réveille en pleine nuit ou il ne veut pas dormir, il pleure, et la tension monte, monte… Difficile de garder son calme ! Depuis que Félix est là, on ne dort quasi plus dans la même chambre. Le couple en pâtit ». Heureusement, « c’est évident qu’on soit ensemble : mon épouse et moi, on a une base solide qu’elle m’a appris à voir ».
Le temps du post-partum, selon Tristan ? « J’ai l’impression que tant que le bébé est allaité, tant qu’il y a ce lien très fort entre lui et sa mère, on est dans le post-partum. Et cela a un impact sur le couple. Avec Mila, le post-partum a duré un an, cela a coïncidé avec la fin de l’allaitement et son entrée à la crèche ».
* Tous les prénoms de cet article – ceux des parents et ceux des enfants – ont été modifiés. Histoire que les papas puissent s’exprimer en toute liberté
ZOOM
Une expo avec vous dès 2025
Les groupes auxquels nos papas témoins ont pris part font partie de la tournée de rencontres démarrée, début 2023, par le pôle Éducation permanente de la Ligue des familles. Pour rappel, celui-ci prépare, avec des parents, une exposition itinérante visant à informer et sensibiliser sur le post-partum ; elle sera lancée en 2025. À cette fin, quatre collectifs de parents sont actifs à Bruxelles, Louvain-la-Neuve, Mons et Liège.
Quel moteur anime les parents participant aux rencontres ou aux collectifs ? « Un engagement citoyen pour éveiller les consciences et faire bouger les lignes quant à une meilleure prise en charge du post-partum en Fédération Wallonie-Bruxelles. Ainsi que le fait d’être en collectivité, et cet élément est d’autant plus important qu’un certain nombre d’entre eux ont ressenti une forme d’isolement dans leur expérience du post-partum », explique Ingrid Desramault, chargée de projets d’Éducation permanente à la Ligue des familles.
Les témoignages des papas sont essentiels ; sans quoi la réalité du post-partum sera tronquée. Au départ, des groupes pour papas n’étaient pas prévus, relève Ingrid Desramault. « Sans surprise, il n’y avait que des femmes aux rencontres post-partum. C’est le reflet de ce qui se passe dans la société : le post-partum est encore fort focalisé sur les femmes ». D’où des rendez-vous rien que pour les papas. « Ils ont peut-être besoin de se retrouver juste entre eux ». Côté hommes comme côté femmes, les témoignages se livrent « de manière fluide, sans tabous, avec beaucoup d’émotions », commente encore la chargée de projets.
Vous retrouverez toutes les infos concernant les actions « post-partum » de la Ligue des familles sur son site.
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