Grossesse
En 2018, Ingrid Bayot, sage-femme et formatrice en périnatalité et allaitement, sortait Le quatrième trimestre de la grossesse aux Éditions Érès. Surprenante, l’expression a capté l’attention. Elle renvoie aux trois mois qui suivent la naissance, trois mois d’une intensité folle pour les mamans et pour les bébés. Un temps qui, « entre le rose tendresse et le noir ténèbres », est coloré de mille tonalités. Le livre, actualisé, vient d’être réédité. L’occasion d’échanger avec l’autrice installée de longue date au Québec.
Post-partum, après-naissance, retour de couches… Pour Ingrid Bayot, ces mots ont le défaut de faire de l’accouchement l’événement principal, et de ses suites, une simple formalité. Or, écrit-elle dans l’intro de son livre, « les semaines qui suivent une naissance sont intenses et décisives, aussi ‘initiatiques’ que la naissance elle-même. Elles constituent une période à part entière, une tranche de vie significative, exigeante, transformatrice et fondatrice ».
Aussi, en sage-femme foncièrement attachée à la physiologie (c’est-à-dire au « déroulement biologique normal »), l’autrice préfère, à ces termes, le quatrième trimestre de la grossesse. Une étape importante, qui demande du temps, de l’attention et des soins.
Post-gestation et dégestation
Les particularités de ce quatrième trimestre ? Deux phénomènes biologiques, objectivement descriptibles, s’observent chez toutes les mères et chez tous les bébés, éclaire Ingrid Bayot.
Il y a la post-gestation. Un maternage intensif, comprenant l’allaitement (pour les mamans qui font ce choix), le contact peau à peau mère-bébé, la proximité en journée et pendant la nuit, leurs multiples interactions sensorielles, les réponses immédiates données au nouveau-né…
« On a affaire à un fœtus extra-utérin, sa gestation se poursuit en quelque sorte, mais en dehors de l’utérus. C’est vraiment un temps où le bébé a énormément besoin d’être porté, collé, enveloppé, touché », souligne la sage-femme.
Et puis, il y a la dégestation. Après s’être complètement adapté à l’état de grossesse, le corps féminin chemine vers un nouvel équilibre. « Ce n’est pas un retour au corps d’avant. Ce n’est pas une guérison ou un rétablissement, parce que la grossesse et l’accouchement ne sont pas des maladies. Cela dit, certaines femmes vivent, en plus, un rétablissement, mais celui-ci est en lien avec les circonstances de leur accouchement ou des accidents de parcours », dit Ingrid Bayot. Attention, défend-elle encore, « ce n’est pas parce que ce processus de dégestation est physiologique que les femmes n’ont pas besoin de soins et de soutien ».
L’autrice établit quelques synergies entre la façon qu’a la maman d’être tout à son nouveau-né et ce qu’elle vit dans son corps. Autrement dit, post-gestation et dégestation, quand elles sont bien vécues, se facilitent mutuellement. La démonstration est fascinante.
Ingrid Bayot fait l’éloge des initiatives citoyennes et plaide pour des micro-tribus transitoires
« Ainsi, si, juste après l’accouchement, on laisse le bébé et la maman ensemble, la présence du bébé augmente l’ocytocine chez la maman, ce qui favorise l’expulsion du placenta. Les saignements sont limités, cela prévient l’anémie, qui est cause d’épuisement. Autre exemple : l’allaitement maintient le taux de prolactine haut chez la maman, ce qui augmente par trois son sommeil lent profond, donc sa récupération. »
Un tabou brisé ?
Quels changements Ingrid Bayot observe-t-elle en sept ans, entre la première et la nouvelle édition de son livre ? « Franchement, je pense qu’un tabou a été levé. Le silence a été rompu. Le post-partum, tout le monde en parle désormais, ouvertement… même si, parfois, on en parle encore mal, en termes de catastrophes inéluctables – ‘On vous aura prévenues’. En tout cas, le rose bonbon obligatoire, c’est fini ! Maintenant, est-ce que les femmes sont plus écoutées ? Est-ce qu’il y a plus de moyens pour soutenir les parents ? », s’interroge-t-elle. Pas sûr…
Désormais, les ouvrages sur le post-partum abondent. « Une bonne partie d’entre eux donne plein de conseils aux mamans afin qu’elles le vivent au mieux, note Ingrid Bayot. On leur dit : ‘Prenez soin de vous’, et on leur explique comment y parvenir. De nouveau, on charge les femmes plutôt que leur environnement, et c’est dommage. D’autres livres rassemblent des témoignages de jeunes mères, souvent douloureux. La parole des femmes se libère, c’est très bien. Cela aide les mamans à se sentir moins seules, moins coupables, peut-être. Mais tout se passe comme s’il n’y avait quasi rien entre le bonheur et le désastre. Oui, il y a des moments difficiles, il faut savoir qu’ils existent. Mais il y a aussi des moments extraordinaires ».
Autre constat posé par la sage-femme : à la suite du Rapport français sur les 1 000 premiers jours, en France, mais aussi ailleurs, comme en Belgique, l’attention collective reste fortement portée aux bébés – « ce qui est, bien sûr, une excellente chose » –, « mais pas une minute de congé de maternité de plus n’a été octroyée aux femmes ! On fait miroiter un idéal parental en phase avec le développement des tout-petits, mais sans en fournir les moyens aux parents. Ce décalage est dangereux ».
Et Ingrid Bayot d’insister : « Le corps féminin est assez puissant pour porter la vie, accoucher, materner, allaiter… Mais notre culture véhicule un curieux dilemme : ou ces processus sont vus comme des souffrances, et alors les femmes obtiennent le droit de se plaindre et de réclamer du soutien, ou il s’agit de physiologie et d’accomplissement, et là, mesdames, il n’y a plus aucun mérite, débrouillez-vous ! Or, toutes ont besoin d’être entourées et soutenues. Il y a un vrai déni de cette réalité. Le tabou est plutôt là maintenant ».
Les micro-tribus transitoires
Dans la première partie de son livre, Ingrid Bayot, puisant notamment dans les apports de la paléontologie, propose un éclairage à partir de nos origines. « Ce qui a permis l’avènement de notre espèce, dans des conditions très rudes, avec des bébés qui naissent très immatures, c’était l’organisation sociale tribale. La tribu prenait soin des mères et se préoccupait de la survie et du développement des bébés. Cet esprit tribal a disparu. On ne revivra plus en tribu. On est devenus trop individualistes pour cela. Les lois et les institutions (hôpitaux, écoles…), qui ‘tamponnaient’ les inégalités sociales, sont en voie de désagrégation, vu les autres priorités de nos gouvernements ».
Face à ces manques, l’autrice fait l’éloge des initiatives citoyennes et plaide pour des micro-tribus transitoires. Cela peut être la sage-femme qui passe à domicile pendant quelques semaines. Le groupe « portage de bébé » où on rencontre d’autres mamans. Les parents de la crèche avec lesquels on papote tous les soirs. Les voisin·es qui conduisent, pendant un temps, les enfants plus grands à l’école. Un groupe Facebook de jeunes parents, accessible jour et nuit… « En s’additionnant, ces mini-tribus créent un filet de sécurité sur lequel les parents pourront vraiment compter ».
Bien sûr, les relations privilégiées solides sont tout aussi précieuses. Les mamans solos en savent quelque chose. « La présence d’un partenaire apporte un regard différent, un certain recul, de la confiance – ‘Tu fais cela bien, tu vas y arriver’ –, et ça, c’est salvateur ».
C’est certain, le quatrième trimestre de la grossesse est une traversée. Un voyage. « Où les transformations se font sur les plans physique, psychique, avec la mémoire du passé qui, parfois, ressurgit… On s’y prépare, mais on rencontre plein d’imprévus. Quand on y plonge à fond, on se perd et on se retrouve, dans une nouvelle version de soi ». Un sacré voyage !
« Aujourd’hui, ce quatrième trimestre est mieux connu, et les couples s’y préparent mieux. En revanche, il reste énormément à faire sur le plan collectif : santé publique, lois sociales, ‘congés’ de maternité et de paternité, conclut Ingrid Bayot. La priorité est là ».
ZOOM
Et les pères là-dedans ?
Dans son livre, Ingrid Bayot s’intéresse surtout aux femmes. Sans oublier les pères. Et la dimension du couple.
Au quatrième trimestre de la grossesse, les papas traversent, eux aussi, des temps d’adaptation, d’ajustement, d’improvisation, de tâtonnement. Mais, par rapport aux mères, ils ont peu de repères et se retrouvent, parfois, devant des modèles paternels obsolètes.
Mais, pour l’autrice, « ce peut être à la fois un handicap et une opportunité. Parce qu’ils sont moins encombrés que les femmes par les stéréotypes, qu’ils ont la possibilité d’être plus créatifs, de devenir pères à leur manière ».
ET ENCORE…
- À (re)lire : Ne zappons pas le quatrième trimestre de la grossesse !, notre interview d’Ingrid Bayot réalisée lors de la sortie de son ouvrage en 2018.
- À vivre : Que du bonheur ? L’expo sur l’après-naissance sans tabou. Itinérante, elle est portée par le pôle Éducation permanente de la Ligue des familles.
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