Vie pratique

… Et elles divorcèrent et eurent plein d’incidents !

Dans leur bande dessinée, La révolte des mères. Quand le conte de fées vole en éclats, Marguerite Dégi et Francesca Fattori soulignent toutes les inégalités du couple hétéronormé

Dans leur bande dessinée, La révolte des mères. Quand le conte de fées vole en éclats, Marguerite Dégi et Francesca Fattori soulignent toutes les inégalités du couple hétéronormé. Un ouvrage informatif et humoristique qui a le double mérite de prévenir et de guérir.

Un homme qui quitte le foyer pour une autre femme, c’est d’une « affligeante banalité ». Pourtant, lorsque cela vous arrive… c’est la fin du monde !
Marguerite Dégi :
« C’est le point de départ de ce livre. On a l’impression que ce cataclysme ne concerne que nous, mais on s’aperçoit rapidement qu’on n’est pas du tout seule dans cette situation. Au contraire, beaucoup de femmes se retrouvent confrontées, après la séparation, à toutes les difficultés pratiques, matérielles et économiques qui découlent d’un certain nombre d’inégalités. Celles-ci étaient déjà en germe en début de relation, mais sont mises en exergue avec l’arrivée des enfants. Ces histoires intimes révèlent les travers de la société et du couple hétérosexuel. Dans mon cas, mon ex-compagnon m’a quittée pour une femme de dix ans de moins. Le cliché : l’homme assure ses arrières en trouvant une nouvelle intendante prête à gérer sa vie. Et dans les cas où c’est la femme qui quitte l’homme, c’est souvent parce qu’elle n’en peut plus d’avoir un troisième ou quatrième enfant à la maison (leur conjoint) ! »
Francesca Fattori : « Il n’y a pas de chiffres sur les raisons de la séparation, ce qui serait pourtant intéressant. Ce constat, nous l’avons fait empiriquement autour de nous. Cela dit, il est important de préciser que ce n’est pas l’arrivée de l’enfant qui cause la séparation, mais bien la situation au départ : ce que l’on a permis de s’installer qui cause le clash. »

Vous pointez la déresponsabilisation des pères institutionnalisée par la société. Pourquoi l’évolution sur le partage des tâches parentales est si lente ?
M. D. :
« Parce qu’il n’y a pas de volonté politique à gommer cette inégalité. Prenons, par exemple, la différence entre le congé de paternité et celui de maternité. En France, actuellement, la mère a droit à 16 semaines de congé et le père, 28 jours (ndlr : en Belgique, les mères ont droit à 15 semaines tandis que les pères n’ont encore droit qu’à 20 jours, depuis 2023 !). Pour celui du père, il est intéressant de voir qu’on le formule en jours et non en semaines… Sinon, cela nous sauterait aux yeux que c’est quatre fois moins qu’une femme ! On nous parle d’instinct maternel, mais la mère a quatre fois plus le temps de développer ces compétences. Tout se met en place de manière insidieuse, et c’est socialement accepté. Un père qui part plus tôt pour s’occuper d’un enfant malade, ce n’est pas encore bien vu ! C’est une déresponsabilisation institutionnalisée, ce n’est pas juste un comportement individuel à modifier. On peut le comparer aux écogestes… »

« À qui profite le flou ? » est une question que vous posez souvent pour inciter les femmes à communiquer dans leur couple. Mais comment évoquer le partage des tâches sans passer pour une « chieuse » ?
F. F. :
« On continuera à apparaître comme des ‘chieuses’ tant qu’il n’y aura pas plus de personnes, tant hommes que femmes, qui s’insurgent pour faire changer les mentalités. Quand un père emmène ses enfants au parc, ce n’est pas un super papa, non, c’est un papa normal. C’est un travail collectif. Vu ce que cela coûte à la famille et à la société, on a tous et toutes à gagner à ce changement de mentalité. Cela dit, on aperçoit les prémices du changement. Dans mon entreprise, de plus en plus de pères, y compris à des postes élevés, assument le fait de prendre des congés parentaux de plusieurs mois. Mais cela ne peut pas être géré de façon individuelle, c’est un vrai changement de mentalité qui doit s’opérer. Par exemple, en maternelle, si un garçon pouponne, il faut arrêter de dire qu’il ‘joue à la maman’. Tant qu’on n’aura pas plus d’allié·es en dehors des cercles féministes, cela sera compliqué. Mais la question est simple : voulons-nous discuter de ces choses (quitte à passer peut-être un mauvais moment) en début de relation ou laisser le flou s’installer et y être confrontée plus tard ? Car on le sera, c’est clair et net. »
M. D. : « On était les premières à accepter le flou : nous sommes tellement nourries par ces inégalités qui sont romantisées dans les contes et dans notre éducation, que cela paraît normal. Pourtant, ce sont des discussions salutaires. Comme l’argent dans le couple, un autre grand tabou, la question de l’enfant et de ses modalités est capitale : ce sont des questions à se poser avant même de les fabriquer. »

Pourquoi avoir choisi le format de la bande dessinée pour démystifier ces inégalités ?
F.F. :
 « Au départ, on n’avait pas forcément pensé au format BD. Mais nous voulions raconter nos histoires de façon incarnée pour toucher un public plus large, non averti. Grâce au dessin, on pouvait mettre de l’autodérision et rendre la valeur pédagogique plus ludique. »
M. D. : « Très rapidement, c’est apparu comme une évidence. Audrey Lagadec, la dessinatrice, avait les compétences pour mettre en scène les datas, puisqu’elle travaille pour le Monde comme illustratrice scientifique. C’est sa première BD, elle a un trait précis, drôle et tendre. Quant à l’humour, c’est l’ADN de notre projet : c’est déjà assez dur et pénible, pas la peine d’ajouter du drama. Le rire, c’est ce qui sauve, c’est une puissante arme contre le désespoir. »

Quel est le meilleur retour que vous ayez eu sur votre ouvrage ?
F. F. :
« La fille d’une amie, 11 ans, a relevé les yeux durant sa lecture et a dit : ‘Mais, ça, c’est surtout les papas qui devraient le lire’. Elle a tout compris ! On voudrait ce livre dans les mains des hommes. »

  • La révolte des mères. Quand le conte de fées vole en éclats de Marguerite Dégi, Francesca Fattori et Audrey Lagadec (L'Iconoclaste).