Vie pratique
Prix du New-York Festival Radio Award 2020 dans la catégorie Best Audio Book for Children, pour sa fiction radiophonique jeunesse Au rythme endiablé de la bomba, Chloé Despax a un joli curriculum vitae. Autrice, programmatrice, animatrice et productrice radio, elle est aussi DJ, sous le nom de La Sirocco, faisant danser les foules sur des rythmes du monde entier… Et voyageuse !
Toulousaine installée à Bruxelles, Chloé Despax réside pour un mois au Maroc, dans la région de Casablanca. Je rêve d’un voyage rédactionnel pour la rencontrer. Hélas, il se limitera à un échange par Skype, mais je ferai une fabuleuse escapade au pays des sons. Depuis j’écoute différemment mon environnement.
Figuier et mémoire sensorielle
Pas de vacances au Maroc pour la jeune trentenaire, mais la création d’une pièce sonore pour l’Atelier de l’Observatoire dans le cadre du Musée collectif de la mémoire de Casablanca. Pour un cycle sur la mémoire des plantes et des insectes, Chloé Despax a choisi de s’intéresser au figuier de Barbarie menacé depuis 2014 par un parasite, la cochenille blanche.
« Le figuier de Barbarie, appelé ‘drag’ dans le dialecte darija, est un des trésors du Maroc. Sa disparition est une catastrophe sanitaire et agro-alimentaire. Ce qui m’a intéressée, c’est de trouver un dispositif pour capter le rapport instinctif des habitant·es à ce cactus, en réactivant leur mémoire sensorielle. »
La réalisation de cette pièce sonore, qui devrait s’intituler Jnane el karmouss (Verger aux figues), passe par l'enregistrement de voix des villageois·es évoquant la saveur de son fruit, son odeur, ses épines, ses couleurs, ainsi que des paysages sonores de la région et la recherche d'une composition électro-acoustique faisant suite à une exploration par micro-contact des possibilités sonores de la plante desséchée...
La passion de la radio
Cette activité de création radiophonique reste méconnue. Dans un monde encore dominé par l’écrit et l’image, le son semble un parent pauvre, hormis la musique. Dans la formation des jeunes, cette filière est aussi mal connue. La passion de Chloé Despax pour le son vient d’abord de la musique, quand sa mère écoutait sur vinyle John Coltrane, ensuite durant ses études lorsqu’elle découvre l’univers de la radio comme programmatrice musicale. D’abord sur Radio Grenouille à Marseille, ensuite sur Radio Panik et Campus à Bruxelles.
« Radio Panik, s’enthousiasme-t-elle, est un projet associatif fantastique, où il y a une réflexion collective sur le fonctionnement, de l’expérimentation à l'antenne, des prises de décisions horizontales… Un créneau particulier, L’Heure de pointe, est ouvert aux auteurs et autrices de créations radiophoniques. »
Ce petit monde se retrouve au sein de l’Atelier de Création Sonore Radiophonique (ACSR) à Bruxelles, où Chloé Despax s’est formée et professionnalisée. « Il s’agit d’un milieu foisonnant, se réjouit l’autrice, une référence dans le monde entier grâce à sa diversité et à sa créativité. Je me suis lancée dans la réalisation radiophonique à 100 % il y a cinq ans. Cela m’a demandé énormément de confiance en moi ».
Voyage sonore en Équateur
Parmi les réalisations à découvrir sur son site (chloedespax.com), une des plus remarquées a pour titre Au rythme endiablé de la bomba. Ce projet est né d’un livre illustré auto-édité en espagnol à Quito, capitale d’Équateur, et aujourd’hui traduit en français (lire encadré).
« À partir de cette histoire qui se transmet oralement, il s’agissait de favoriser la découverte d’un territoire reculé des Andes, la vallée du Chota, se souvient Chloé Despax, de sa diversité, de sa musique et de la vie quotidienne dans un village afro-équatorien, etc. La réalisation d’une fiction sonore, c’est complexe, et cela ne l’est pas moins quand elle s’adresse aux enfants. Un des enjeux était d’embarquer les habitant·es dans l’aventure, dont des enfants, y compris un adolescent sourd. Le résultat est au croisement de la fiction et du documentaire autour de la bomba, à la fois le nom d’une musique tantôt joyeuse, tantôt mélancolique et celui d’un instrument, un tambour venu d'Afrique. »
Pour cette pièce qui est aussi un acte politique du fait qu’elle donne à entendre des voix marginalisées, Chloé Despax a reçu le prestigieux prix du New-York Festival Radio Award 2020 dans la catégorie Best Audio Book for Children. Gros regret cependant : l’impossibilité de se rendre sur place pour le recevoir à cause de la pandémie de covid-19 et de vivre ce moment fort dans une ville qu’elle rêve de découvrir.
L’art de l’écoute
San surprise, les sons et l’oralité sont la grande affaire de sa vie. « Je suis sensible aux sons du quotidien, au grain d’une voix, à son accent, confie Chloé Despax. Une voix raconte beaucoup. C’est quand je me suis intéressée aux paysages sonores qu’il y a eu un déclic. En général, on les remarque quand ils sont polluants. Durant un enregistrement, je me mets à l’écoute pendant une vingtaine de minutes, dans une forme de méditation. Je demande souvent à des enfants les sons qui les marquent, ils parlent de ceux de la nature, des oiseaux, de la voix de leurs parents ou de leur fratrie. Leurs exemples ont souvent un rapport au calme ». L’écoute, l’autre face du son. Pas de sons sans écoute.
Y a-t-il des enjeux liés à l’écoute dans la société d’aujourd’hui ? « Dans la période actuelle, avec les épreuves à affronter, je pense que pouvoir écouter en fermant les yeux devient un luxe, explique Chloé Despax. C’est une pratique à développer, car le son offre un imaginaire immense. L’ouïe fonctionne à 360°, sans cadre, contrairement à la vue. L’écoute amène à un autre état. Quand je fais écouter une pièce sonore à des enfants, je leur propose de se mettre en condition, de fermer les yeux pour être dans un lâcher-prise des autres sens, devenir éponges et créer leurs propres images mentales. Parfois, je leur propose de les dessiner ».
Ces immersions sonores, Chloé Despax a eu l’occasion d’en réaliser avec des publics divers. Comme les bénéficiaires du CPAS d’Uccle autour de la présence de la nature en ville. « Souvent, les familles précaires vivent une inégalité aussi sur le plan de la mobilité et du bruit. Je leur ai proposé d’aller vers des rues où on se sent bien, des parcs, des marchés, d’être à l’écoute de leur environnement proche. Le but est de favoriser une prise de conscience, d’être dans un rapport joyeux à l’écoute. Être doux avec ses oreilles, c’est bon pour le moral ».
Même cheminement avec des élèves de 4e primaire de l’Athénée Royal de Lessines. Grâce à l’opération Art à l’École, portée à Bruxelles par Pierre de Lune et en Wallonie par Ékla, Chloé Despax a été accueillie comme artiste en résidence dans la classe de Valérie Trine durant trois années scolaires, pour partager son langage et son univers esthétique…
Élèves, institutrice, médiatrice culturelle et artiste ont découvert le paysage sonore lessinois, son hangar à bateaux et son ancienne carrière de porphyre, ont écrit le scénario d’une fiction radiophonique, Perle et le caillou magique, et l’ont enregistrée dans les studios de Ma Radio (à retrouver ici).
« Tous les enfants n’ont pas accès à une pratique artistique. C’est important que l’école puisse offrir ces possibilités de rencontres qui ouvrent les horizons ». Et cela commence dès le plus âge ! Lors d’une naissance, Chloé Despax offre aux futurs parents le vinyle de Francis Bebey, Psychedelic Sanza, une musique au piano à pouces avec un morceau pour les bébés (Forest Nativity) !u
Et vous, quel son vous marque, vous a marqué ? Et vos enfants ? Voilà les bases d’une chouette discussion en famille… qui pourrait faire du bruit.
EN SAVOIR +
Au rythme endiablé de la bomba
Ce récit de la tradition orale de la région afro-équatorienne de la vallée du Chota, peuplée de descendantes d'esclaves africains, s’inspire d’un célèbre joueur de bomba, José David Lara Borja, qui vécût au XXe siècle. Surnommé Davilara, il se lance dans un défi de percussions contre… le diable en personne ! Conformément à leurs habitudes, les éditions Esperluète ont soigné la mise en page des sérigraphies en trichromie d’Alice Bossut et Marco Chamorro qui rendent à merveille le mouvement de la danse et des rythmes.
Au rythme endiablé de la bomba, d’Alice Bossut et Marco Chamorro, traduction d’Anne Casterman (Esperluète éditions).
DES SONS EN FAMILLE
Les propositions d’écoutes de Chloé Despax
Comment illustrer un article sur la création sonore et radiophonique autrement qu’en vous invitant à découvrir quelques œuvres en famille. Chloé Despax propose cette petite sélection.
► Rascasse, le vieux marin de Zoé Suliko. Une approche écologique de l’univers marin. Dès 5 ans.
► Les aventures de Dolorès Wilson : performance radiophonique jeune public par la compagnie Les Belles oreilles.
►Piletta Remix : fiction radiophonique du Collectif WOW.
► ecoutebuissonniere.net : site ressource d’un collectif francophone qui propose quelques pièces en ligne pour tous les âges, y compris les bébés.
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