Société
Ce drame remonte au 2 juin dernier. Les jours ont passé, mais pas l’état de sidération qu’il a suscité. Il hante toujours mes pensées, comme celles de nombreux collègues et ami·es. Fabian, un enfant de Ganshoren, a été renversé par une voiture de police. Cette voiture le poursuivait à travers le parc de Koekelberg. Fabian roulait sur une trottinette électrique. Fabian a été renversé à mort. Sous les roues d’un SUV de police. Dans un parc public. Il avait 11 ans.
Cela s’est passé à Bruxelles. Hélas, ce n’est pas un événement isolé. Il s’additionne à d’autres, similaires dans le déroulé disproportionné d’une décision policière : une course-poursuite dont l’issue fut fatale pour la personne poursuivie. Les prénoms de Mawda, Adil, Mehdi résonnent de manière brutale en nous rappelant que depuis leur décès, rien n’a changé au sein de l’institution policière.
Face au décès de ce jeune enfant, on est en droit de se poser des questions quant à l’intervention policière. Car si un enfant de cet âge ne peut pas rouler sur une trottinette électrique, c’est bien pour sa sécurité à lui, parce qu’il est trop jeune pour en faire usage. N’était-ce donc pas une raison suffisante pour ne pas le poursuivre et mettre sa sécurité, à lui, en danger ?
David face à Goliath
Tout d’abord, la question de la proportionnalité. Cette notion, définie dans la loi de fonction de police en son article 37, cadre le recours à la force pour le ou la fonctionnaire de police qui doit toujours vérifier que son intervention est adaptée, nécessaire et mesurée par rapport à la situation. Autrement dit, face à un danger à prévenir ou à réprimer, le policier ou la policière ne peut pas poser un acte disproportionné par rapport à la gravité de la situation. Fabian était en infraction. À 11 ans, ce n’est pas autorisé de rouler sur une trottinette électrique. Mais il ne s’agit pas d’une infraction grave : elle aurait coûté 58€ d’amende à ses parents.
En outre, la police ne doit pas faire plus de mal que la personne qu’elle essaie de maîtriser. Si quelqu’un ne met pas vraiment les autres en danger, l’intervention ne doit pas devenir elle-même un danger. La course-poursuite doit ainsi être utilisée en dernier recours, car les risques qu’elle engendre sont généralement trop élevés par rapport à l’objectif poursuivi par l’intervention policière. La police doit aussi tenir compte de la présence de piétons, de la densité de la circulation et des caractéristiques de son véhicule et de celui du suspect. Fabian était sur une trottinette face à un SUV, dans un parc public.
Moyens mis à disposition de la police
Après la proportionnalité, la question de la vulnérabilité de l’enfant. De nombreux acteurs réclament depuis longtemps qu’une formation spécifique en matière de jeunesse soit intégrée dans le cycle de formation continue des policiers et policières : droits fondamentaux, droits des enfants et des jeunes, législation anti-discrimination, psychologie de l’enfance et de la jeunesse, communication ou encore aspects psycho-sociaux de la jeunesse.
Ces mêmes acteurs réclament aussi depuis de nombreuses années que soit intégrée de manière explicite dans la loi de fonction de police la « vulnérabilité des mineurs d’âge » et d’adapter les modalités d’intervention en conséquence. En 2021, ces acteurs avaient travaillé aux côtés du SPF Intérieur pour implémenter une logique de déclic « droits de l’enfant » dans toute intervention policière (nommé Kindtoets). Quatre ans plus tard et malgré les autres drames similaires, rien n’a été fait en ce sens.
Pourtant, ces éléments de formation sont d’autant plus importants que beaucoup de policiers sont très jeunes. Les conditions pour participer aux procédures de sélection des policiers et policières sont peu contraignantes : posséder la nationalité belge, avoir les aptitudes physiques correspondant aux fonctions, jouir de ses droits civils et politiques et être âgé·e de 18 ans au début de la formation (ou avoir 17 ans au moment de l'inscription). Pour être agent de police, aucun diplôme n’est requis. La formation mêle enseignement théorique et pratique, en alternance. Les aspirants policiers sont sur le terrain dès le début de leur formation, qui dure entre six mois (pour les agents) et douze mois (pour les inspecteurs et inspectrices).
La jeunesse des policiers et policières induit la nécessité de les former pour qu’ils et elles puissent faire bon usage de ce privilège : celui du monopole de l’usage de la force qu’ils et elles partagent avec les militaires. D’où la nécessité de les encadrer et de les cadrer. Pour l’utiliser à bon escient. Ne pas mettre les moyens suffisants pour former les agents revient à les mettre en danger et à mettre d'autres personnes en danger.
On entend dire parfois que les policiers et policières devraient être les meilleur·es d’entre nous. Effectivement, il faut faire preuve d’une grande force mentale et d’une très grande maîtrise de ses émotions pour réagir pour le bien commun face à des situations stressantes. Il faut avoir une juste estime de soi-même pour ne pas se prendre pour Starsky et Hutch. Raison de plus pour leur donner tous les moyens nécessaires pour agir en toute clairvoyance.
Silence assourdissant
Ensuite, la réaction politique. Ce qui n’a, bizarrement, suscité que peu d’étonnement, c’est le silence de toute une partie de la classe politique face à la tristesse innommable de la famille de Fabian. Une des premières prises de position de la part d’un de nos responsables politiques fut son inquiétude face à un mouvement de police-bashing. Il aura fallu trois jours pour qu’une interpellation du ministre de l’Intérieur soit faite à la Chambre. Et enfin entendre la promesse d’une analyse approfondie des pratiques entourant les courses-poursuites impliquant des deux-roues et des usagers vulnérables en milieu urbain.
Une autre promesse a également été faite, celle de relancer le processus autour du « test enfant » (Kindtoets), pour le déployer avant la fin de l’année. C’est bien noté, il était temps ! Espérons que le corps policier suivra cette voie en favorisant l’angle de l’intérêt supérieur de l’enfant. Et que ne soit pas fait d’amalgame avec la volonté de création de brigade jeunesse opérationnelle prévue dans l’accord Arizona dont l’objectif est de détecter de manière précoce la délinquance juvénile pour la punir en conséquence. Le Kindtoets, ce n’est pas la poursuite des infractions juvéniles, c’est mettre au centre l’enfant pour que l’intervention policière tienne compte de sa vulnérabilité.
Mauvais parents
Le traitement médiatique de ce drame a mis en lumière le caractère abject de propos, partagés sous les articles relayés sur les réseaux sociaux. Et nos médias publics ne sont pas en reste. Au travers d’une émission en particulier, ils ont donné écho à la défense à tout prix du corps policier, sans jamais prendre compte la vulnérabilité de l’enfant. Ils ont mis en doute les parents dans l’éducation de cet enfant. Partant du principe que si cet enfant était sur une trottinette à 18h dans un parc, c’est parce qu’ils étaient des mauvais parents. On a lu que cet enfant l’avait bien mérité, que ses parents l’avaient mal éduqué, que les policiers avaient fait leur travail, que cet enfant avait joué et qu’il avait perdu !
Ces commentaires haineux sont inacceptables. Ils sont le reflet d’une société qui ne juge plus nécessaire de protéger ses propres enfants, où l’autoritarisme est une fin en soi et où on mérite tout ce qui nous arrive dans la vie. L’individualisme et la méritocratie deviendraient-elles les valeurs ultimes de notre société ? Cette haine ordinaire deviendrait-elle notre rapport au monde ? Sommes-nous d’accord d’accepter une telle polarisation entre les plus faibles d’entre nous et les plus forts ? Quel exemple de société voulons-nous donner à nos enfants et à nos jeunes ? Est-ce bien celle-là que nous souhaitons leur offrir ?
Il est urgent de remettre la place de l’enfant au centre de nos préoccupations. Elle doit constituer une valeur fondamentale autour de laquelle nous, adultes, faisons corps autour de lui. Pour le protéger, l’épauler, l’accompagner, lui indiquer la voie quand il ou elle flirte avec l’interdit. Il est aussi primordial de dénoncer les usages excessifs, arbitraires, abusifs ou illégaux de ceux et celles en qui nous devrions avoir pleinement confiance. C’est toute la démocratie qui est menacée quand les outils de l’État pour appliquer la loi deviennent illégitimes. Et ce sont toujours les plus faibles qui en sont les premières victimes.
Fabian était en 6e primaire. Il faisait peut-être des bêtises, insouciant. Il jouait peut-être à se faire peur dans la cour de récré avec ses camarades de classe. Peut-être se battait-il contre des méchants ? Peut-être se rêvait-il policier ? Cet enfant a fui face à un danger. Un SUV conduit par des policiers. Fabian a maintenant 11 ans. Pour l’éternité.
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