Santé et bien-être
L’Office de la naissance et de l’enfance a récemment dénoncé l’abus de frénectomie, cette pratique qui consiste à couper les freins de langue chez les nourrissons. Le communiqué de l’institution a vivement fait réagir le monde professionnel, mais aussi les parents interpellés sur le sujet.
Le frein de langue... Si on nous avait dit que ce sujet ferait couler autant d’encre, nous n’y aurions pas cru. Et pourtant, à peine l’appel à témoignages lancé sur notre page Facebook, les commentaires pleuvent. Sur les réseaux sociaux, par email et par téléphone, plus de 150 parents partagent leur expérience. Du côté des professionnel·les, les interpellations et les réactions face au communiqué de presse tombent également en rafales.
De quoi parle ce communiqué de presse pour faire autant réagir ? Publié fin mars, il est titré par l’Office de la naissance et de l’enfance (ONE) : Freiner l’abus des sections de freins de langue ! Par ce biais, l’organisme de référence de la Fédération Wallonie-Bruxelles entend dénoncer l’abus de cette pratique présentée trop souvent comme une solution miracle aux différents maux des nouveau-nés.
« En tant que pédiatres, nous sommes interpellés par nos confrères et consoeurs ou des généralistes qui s’interrogent sur cette pratique de plus en plus fréquente, explique Philippe Lannoo, pédiatre et conseiller à l’ONE. Cette augmentation fulgurante pose question. »
« Depuis quelques années, on assiste à une augmentation exponentielle du nombre de frénectomies. En 2020, l’Inami a recensé le double de frénectomies réalisées chez les enfants de moins de 2 ans par rapport aux chiffres de 2019 », précise l’ONE.
Près de 700% d’augmentation en cinq ans
Nous avons frappé à la porte de l’Inami (l'Institut national d'assurance maladie-invalidité) pour vérifier cette information. En 2019, 1 731 frénectomies ont été réalisées pour 3 171 en 2020, soit une augmentation de 83%. Si l’on étend le curseur historique à 2017, l’augmentation est fulgurante. Il y a cinq ans, 551 interventions étaient réalisées, soit une augmentation de 695% entre 2017 et 2021.
Quid du ratio d’enfants concernés ? Le communiqué de presse fait état de 4 à 10% des nourrissons qui naissent avec un frein lingual restrictif. Ce chiffre nous a été confirmé par les différent·es expert·es consulté·es. L’ONE poursuit et estime que « c’est seulement chez 2% d’entre eux, soit entre 0,8 et 2 nouveau-nés sur 1000, que ce frein peut entraîner des difficultés d’allaitement et justifier une intervention ».
Nous avons soumis ces chiffres à Yves Hennequin, pédiatre néonatologue qui pratique la frénectomie. « Sur la proportion de 4 à 10% d’enfants concernés par un frein restrictif, je suis tout à fait d’accord. Par contre, je ne comprends pas du tout comment ils estiment que seuls 2% d’entre eux justifient une intervention. Chez les enfants avec un frein restrictif, environ la moitié va nécessiter une frénectomie ».
Avis partagé par Charlotte Van Belle, dentiste, qui pratique également la frénectomie. « Je reçois des patient·es qui ont déjà été vu·es par des consultantes en lactation, des ostéopathes ou des logopèdes. Lorsque les mobilisations ou les exercices de rééducation ne suffisent pas, ces patient·es sont renvoyé·es chez moi et je les opère quasi tou·tes car le tri a déjà été opéré en amont ».
Consultante en lactation, Jessica Véris fait partie des professionnel·les qui renvoient vers Charlotte Van Belle. « Pour nous, la frénectomie est vraiment la dernière carte à abattre. Dans 75% des cas, la rééducation et les séances logo ou ostéo suffisent. Pour le quart restant des patient·es, l’intervention est recommandée, car les autres pistes n’ont pas permis de réduire les symptômes ».
Quant à l’augmentation du nombre de frénectomies, Caroline de Ville, médecin généraliste et consultante en allaitement, l’interprète d’une manière positive. « Depuis quatre, cinq ans, de nombreux et nombreuses professionnel·les du monde entier se sont intéressé·es aux freins buccaux. On compte de plus en plus de conférences et formations à ce sujet, ce qui explique en grande partie pourquoi le nombre de frénectomies augmente selon moi ».
Critères trop généralistes et diagnostic trop rapide
Emmanuelle Kadz, pédiatre et conseillère auprès de l’ONE, revient sur l’intention du communiqué de presse. « On a voulu jeter un pavé dans la mare pour dénoncer le fait que des professionnel·les qui gravitent autour des jeunes parents attribuent au frein de langue toute une série de difficultés communes aux nourrissons ».
Les indications pour évaluer la nécessité d’une intervention manquent de précision, poursuit la pédiatre. Jaunisse, reflux gastrique, difficulté à téter, résidu de lait sur la langue, asymétrie du visage, conjonctivite… les symptômes mentionnés sur certains sites internet de professionnel·les interpellent la spécialiste.
« Avec une liste aussi exhaustive, on peut retrouver quasi tous les nouveau-nés. Ce sont des symptômes communs à la mise en route de la vie et qui ne sont pas d’office pathologiques, ils peuvent aussi être transitoires. »
Autre facteur pointé par l’ONE expliquant la nette augmentation des interventions : le séjour raccourci en maternité. « Si l’allaitement n’est pas bien lancé, le parent se retrouve livré à lui-même », estime Emmanuelle Kadz.
« Nous avons quitté la maternité avec un allaitement qui n’était pas mis en place. La sage-femme qui est passée à la maison soupçonnait un frein de langue et nous a orientés vers une orthodontiste spécialisée dans les frénectomies. Le diagnostic était sans appel : il fallait opérer. Je blâme la courte durée du séjour en maternité qui ne permet pas d’attendre la montée de lait. J’ai eu le sentiment de rentrer chez moi sans rien savoir »
C’est ce qui s’est produit pour Valérie. « Nous avons quitté la maternité avec un allaitement qui n’était pas mis en place. La sage-femme qui est passée à la maison soupçonnait un frein de langue et nous a orientés vers une orthodontiste spécialisée dans les frénectomies. Le diagnostic était sans appel : il fallait opérer. Je blâme la courte durée du séjour en maternité qui ne permet pas d’attendre la montée de lait. J’ai eu le sentiment de rentrer chez moi sans rien savoir ».
Parents perdus
Il arrive aussi que les avis des professionnel·les divergent et créent de la confusion. Clarisse, maman d’un petit garçon né en mars 2021, en a fait les frais. Pour elle, aucun problème d’allaitement. Mais la sage-femme qui se rend à son domicile recommande de consulter un·e spécialiste pour regarder de plus près le frein de langue.
Clarisse se rend donc chez une logopède qui lui conseille toute une série d’exercices pour faciliter la mobilité de la langue. « Elle nous a aussi avertis de toutes les conséquences d’un frein de langue pris en charge trop tard. Distorsion de la mâchoire, défaut esthétique, problème de prononciation, maux de tête, ronflement, ça nous a fait peur », confie la maman. Même discours chez l’ostéopathe qu’elle consulte dans la foulée. « Il nous a dit qu’à notre place, il ferait couper le frein de langue, qu’il l’avait d’ailleurs fait pour son fils et ne le regrettait pas ».
Un peu perdue, Clarisse décide de s’en remettre à sa pédiatre pour trancher. « Elle m’a directement alertée sur la mode de la frénectomie qu’elle considérait comme une espèce de business. Tout en étant d’accord sur le fait que le frein de mon bébé était important, sans être pour autant problématique ». La pédiatre renvoie Clarisse vers une stomatologue pour prendre un autre avis.
« Elle nous a remballés après cinq minutes en expliquant qu’à partir du moment où il n’y avait pas de problème d’allaitement, elle ne couperait pas par prévention ». Peu après ce dernier rendez-vous, Clarisse commence le sevrage. Son fils met environ trois mois avant d’accepter le biberon. La diversification alimentaire est aussi compliquée avec une courbe de poids qui diminue. « Je n’arrive pas à sortir de ma tête cette histoire de frein de langue. Se renseigner, c’est bien, mais trop se renseigner peut aussi semer le doute », conclut la maman.
Nombreux sont les parents qui ont témoigné dans ce sens. Des parents perdus. Qui ne savent plus à quel avis s’en remettre, tant ceux-ci divergent d’un·e professionnel·le à l’autre. Des parents inquiets quant aux effets secondaires sur les risques d’un frein de langue qui ne serait pas retiré à temps.
Après des mois de galère à peser le pour et le contre, Valérie partage ce constat lucide. « Derrière les freins restrictifs, il y a un tableau clinique beaucoup trop vaste que pour être fiable. Lorsqu’on a envisagé la frénectomie, les professionnel·les consulté·es nous ont parlé de troubles de l’oralité, d’élocution, de concentration, de psychomotricité, de dépression et j’en passe. J’ai l’impression qu’il y a un business qui s’est installé qui joue sur la corde sensible de la culpabilité parentale ».
Le son de cloche n’est pas très différent pour Louise, à la fois maman de de deux enfants avec des freins restrictifs, mais aussi professionnelle de santé puisque sage-femme : « Ce que je retire de mon expérience personnelle, c’est que parallèlement aux problèmes de freins, il y a un vrai problème de formation des professionnel·les de la petite enfance sur cette question. Chacun y va de son avis subjectif ».
Parmi les témoignages reçus, nombreux sont ceux qui relate que le frein de langue a été coupé à la maternité dans la foulée de la naissance sans aucune explication sur la rééducation de la langue à faire en amont et en aval de l’intervention.
L’atout de la prise en charge multidisciplinaire
Comment remettre l’église au milieu du village après une telle diversité de points de vue ? Parmi les témoignages reçus, plusieurs noms sont ressortis. Des praticien·nes formé·es aux problématiques des freins de langue et d’autres aguerri·es à la pratique de la frénectomie auprès desquel·les nous sommes allés chercher de l’info.
Coordinatrice de Well-naissance, un centre d’accompagnement périnatal et familial, et consultante en lactation, Jessica Véris se réclame d’une approche pluridisciplinaire. Un moyen selon elle d’écarter les cas qui ne nécessitent pas une frénectomie.
On pratique la frénectomie seulement lorsqu’on estime que c’est un passage nécessaire pour solutionner les problèmes d’allaitement
« En tant que consultante en lactation, je dresse un premier bilan complet sur base d’un échange d’une heure et demi avec les parents. J’évalue la fonction de la langue, la succion sur le doigt, j’observe un boire ou un manger. Les parents repartent avec des exercices à réaliser à la maison avant de consulter un ostéopathe pour libérer les tensions et chaînes musculaires qui pourraient aussi être à la source du problème. »
Lorsque le travail de rééducation et de libération des tensions ne suffit pas à régler le problème, une frénectomie est alors envisagée. « Pour nous, la frénectomie, c’est vraiment la dernière carte à abattre ».
Le docteur Yves Hennequin travaille également en équipe aux côtés de Laurence Grevesse, consultante en lactation. En duo, ils proposent des exercices d’assouplissement et de mobilisation de la langue. S’ensuivent une ou plusieurs séances d’ostéopathie pour régler les problèmes de tensions et raideurs. Trois semaines plus tard, le duo reçoit à nouveau les parents pour réévaluer les bénéfices de la rééducation.
« Pour couper le frein de langue, il faut un ensemble de symptômes qui persiste. On teste différentes portes que l’on ferme au fur et à mesure. On pratique la frénectomie seulement lorsqu’on estime que c’est un passage nécessaire pour solutionner les problèmes d’allaitement », explique le duo.
Sophie a accouché en janvier. De retour à la maison, la maman a des difficultés pour allaiter. Elle fait donc appel à une consultante en lactation, qui identifie un frein de langue et un frein de lèvres restrictifs. Sur ses conseils, la maman consulte également un ostéopathe qui confirme le diagnostic, tout en libérant certaines tensions chez sa fille. La consultante en lactation conseille quelques exercices à Sophie pour assouplir la langue avant une rencontre avec Yves Hennequin, qui confirme l’intérêt de recourir à la frénectomie.
« Lors de la consultation, il nous a montré de nouveaux exercices à faire pendant six semaines quatre fois par jour. Nous sommes trois semaines après la frénectomie et j’ai remarqué directement une amélioration de la prise au sein. Iris tète beaucoup mieux et les douleurs ont disparu pour moi. »
La dimension pluridisciplinaire est aussi évoquée par Charlotte Van Belle comme un moyen de croiser les regards et d’écarter les cas qui ne nécessitent pas une frénectomie. Du côté de l’ONE aussi, la dimension pluridisciplinaire est vue comme un bon garde-fou contre des pratiques abusives. Emmanuelle Kadz émet toutefois une réserve.
« Il y a pluridisciplinaire et pluridisciplinaire. Un dentiste qui collabore avec une logopède et un ostéopathe pour parler de la qualité d’un allaitement, ça me pose problème. Pour moi, on ne peut pas envisager une intervention comme la frénectomie sans associer le pédiatre et le généraliste qui reste l’acteur principal du suivi de l’enfant. »
Autre répercussion pointée par l’ONE : la douleur occasionnée par l’intervention et le caractère invasif des exercices de rééducation conduisent parfois à l’apparition de troubles alimentaires ou de l’oralité.
Des recommandations pour mettre tout le monde d’accord
Une pratique abusive selon l’ONE. Une intervention analysée en pluridisciplinaire et envisagée en dernier recours de l’avis de celles et ceux qui la pratiquent. Les avis divergent pour trancher si la frénectomie est trop pratiquée ou non. Le communiqué de presse de l’ONE a en tout cas le mérite de mettre ce sujet sur la table et de questionner les pratiques des professionnel·les.
Pour Emmanuelle Kadz, les pédiatres ou médecins généralistes doivent être impérativement associé·es à la prise de décision. « Les pédiatres sont en colère et se sentent court-circuité·es et mis·es de côté d’un débat qui les concerne. Une recommandation claire serait d’associer systématiquement le médecin traitant ou le pédiatre qui suit l’enfant dans la prise de décision ».
Pour ce faire, la pédiatre pointe la nécessité d’un vrai trajet de soins qui accompagne la frénectomie et formalise les différentes étapes et acteurs ou actrices à associer avant d’envisager une intervention. Philippe Lannoo rejoint sa consœur sur la nécessité de formaliser des pratiques qui mettent sur la route des parents des professionnel·les formé·es.
« L’important, c’est vraiment de pouvoir évaluer tout ce que l’on fait, ajoute Yves Hennequin. Et à l’évaluation, il faut ajouter la formation, ce sont les piliers essentiels d’une bonne prise en charge ». Caroline de Ville confirme cet enjeu de mettre face aux parents des professionnel·les compétent·es qui se forment en continu, restent connecté·es à la recherche sur ce sujet complexe qui évolue sans cesse.
EN SAVOIR +
Qu’est-ce qu’un frein de langue restrictif ?
Le frein de langue est la membrane qui relie la face de la langue au plancher de la bouche. Comme toute partie du corps humain, il peut être sujet à malformation. C’est là que les choses se compliquent.
« Il n’y a pas de consensus pour décider ce qu’est un frein de langue restrictif, avance Caroline de Ville, médecin généraliste et consultante en allaitement. Le diagnostic et la prise en charge doivent se faire en équipe car il faut prendre en compte différentes composantes : anatomique, fonctionnelle, respiratoire, posturale et émotionnelle. Les professionnels formés peuvent s’appuyer sur des protocoles validés pour évaluer les restrictions buccales. » Les expert·es s’accordent par contre pour dire que ce n’est pas tellement l’aspect anatomique qui compte, mais plutôt la fonction et la mobilité de la langue.
« Pour se nourrir, un bébé doit pouvoir faire toutes sortes de mouvements, sa langue doit être forte, mobile et faire preuve de coordination. Ça ne sert à rien de faire une frénectomie si la langue ne bouge pas », explique la dentiste Charlotte Van Belle qui se dit en accord avec l’ONE sur le fait que la frénectomie ne peut être présentée aux parents comme une solution miracle.
Plus largement, on parle de freins restrictifs buccaux pour désigner une corde de tissu, non musculaire, qui se situe dans la bouche et qui empêche la structure de fonctionner correctement. Ils peuvent être de trois types :
- Frein de langue : membrane entre la partie inférieure de la langue et le plancher buccal.
- Frein de lèvre : membrane entre la lèvre (majoritairement la lèvre supérieure) et la gencive, pouvant parfois s'insérer sur le bout de la gencive (entre les dents quand elles ont poussé).
- Frein de joue : membrane entre la joue et la gencive. On peut en retrouver d'un ou des deux côtés, on peut également en avoir plusieurs d'un côté.
EN PRATIQUE
Une approche pluridisciplinaire qui a un coût
Dans son communiqué, l’ONE mentionne un coût qui varie entre 350 et 1 000€, en majeure partie non remboursés par les mutuelles. Parents et pros font état de coûts qui varient entre 300 et 700€, hors remboursements de la mutuelle.
Si la nécessité d’une approche pluridisciplinaire met d’accord tou·tes les professionnel·les, reste que la démarche peut être difficile à tenir pour les parents. En effet, si le fait de croiser les regards permet d’écarter les cas pour lesquels la frénectomie ne se justifie pas, cela représente un coût certain qui n’est clairement pas à la portée de toutes les bourses.
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