Société

Infan... quoi ?

repenser la place des enfants, tant dans notre éducation que dans notre société

Il serait de mauvais aloi de compiler des pages qui exhortent à repenser la place des enfants, tant dans notre éducation que dans notre société, sans leur donner la parole. Ouvrons donc ce dossier avec Idriss*, 9 ans. Nous lui posons cette question très simple : « C’est quoi un enfant ? ». Un sourire gêné, garni de dents d’une blancheur éclatante, laisse place à une moue difficile à interpréter. Réfléchit-il ? Est-il triste ? Son attitude serait presque une réponse en soi. Il ne parvient pas à répondre et ne cherche pas à le faire de façon empressée. On le comprend. Quelle question ! Comment vous y répondriez, vous ?

Tiens, le temps qu’Idriss réfléchisse, posons la question autour de nous. Chaque réponse semble teintée de trajectoire personnelle. Celles et ceux qui en gardent un souvenir féerique. Un moment de liberté absolu, nappé d’instants précieux, fondateurs, de plénitude pure.
Pour d’autres, être enfant, ça renvoie à une aventure chahutée, incertaine. Une échappée mouvementée où l’on s’en remet aux adultes référents pour tenter de comprendre le monde. Une maman. Un papa. Une grand-mère. Un grand-père. Des oncles et tantes, des profs, des ami·es, des parents. Avec ce sentiment si puissant, si sécurisant de pouvoir s’appuyer dessus. Même si, à l’inverse, cohabite ce sentiment d’être à la merci totale du monde adulte.
Être enfant, quand on est devenu·e grand·e, homme ou femme, ça renvoie à tout ce magma. À ce territoire passé qui nous a fait pousser, plus ou moins droit·e, plus ou moins de travers. Cet endroit que l’on revisite. Cet être avec lequel on renoue parfois et que l’on ne veut surtout pas trahir. Cet être avec qui on a établi un pacte : s’évertuer à ressembler à cet·te adulte qu’on a rêvé d’être jadis.
Alors, pour toi, Idriss, ça signifie quoi, être un enfant ? Il quitte sa moue énigmatique pour de nouveau nous exposer ses ratiches. « Ah, je sais. C’est voir des choses qu’on ne voit plus quand on est adulte ».

Infantisme, enfantisme, adultisme, misopédie… Ne pas se perdre dans la guerre des mots

Si nous évoquons tout cela, c’est pour réfléchir à l’idée de l’infantisme. Terme qui identifie un périmètre de discriminations comme masculinisme. Âgisme. Validisme. Racisme… Parce que, pour lutter contre les stéréotypes et espérer, un jour, les faire disparaître, il semble indispensable de les nommer.
Infantisme, donc, une notion dérivée de l’anglais childism, idée qui chemine depuis l’aube des années 70 dans une Amérique évidemment plus progressiste qu’elle ne l’est devenue. Le principe nait de courants alternatifs teintés de liberté absolue et de réinvention en tous genres. S’il est théorisé et qu’il est même sujet à des idées parfois hors sol et, paradoxalement, éloignées de ce qu’est un enfant, le terme est vite relégué. On donne la priorité à d’autres combats.
Puis, il renait progressivement en lien avec la protection de l’enfance. On s’y réfère vaguement durant la négociation qui précède la Convention relative aux droits de l’enfant en 1989. L’enfant devient une personne. L’enfant devient un sujet. L’enfant a des droits. Magnifique. Reste à les appliquer et les faire appliquer. Reste surtout à comprendre et définir la place de l’enfant dans ce monde adulte.
Retour en 2026 où, aujourd’hui, plusieurs courants traduisent diverses réalités. Un public avisé, puis une partie des médias, commencent à parler depuis peu d’infantisme, en partie grâce au livre Infantisme de Laelia Benoit, qui rend très accessibles les travaux de cette, pédopsychiatre et sociologue au Yale Child Study Center (États-Unis) et au Centre de recherche en épidémiologie et santé des populations de l'Inserm (France). C’est avec elle que nous allons longuement discourir de la place de l’enfant dans ce monde d’adulte. C’est d’ailleurs son livre qui est le point de départ de ce dossier.
Celui-ci a été le livre de chevet de personnes avisées et de professionnel·les qui s’y réfèrent à chaque fois que l’on aborde le domaine de la protection de l’enfance. Dans Infantisme (Seuil - 2023), son idée consiste à pointer les discriminations, les violences, les préjugés, les stéréotypes les plus pernicieux dans le rapport que les adultes entretiennent aux enfants.
Une autre vision commence à émerger, celle de l’enfantisme, terme fort proche d'infantisme, mais qui en est sa vision pragmatique. L'enfantisme est la dimension transformatrice. Être enfantiste, c'est combattre l'infantisme (vous nous suivez ?). Porté par un collectif en France, avec comme figure de proue Claire Bourdille, qui avance dans une démarche plus militante. Le propos, ici, est davantage centré sur les droits, l’égalité, en faveur de la dignité de l’enfant. L’enfantisme se réfère donc davantage au domaine des luttes. Il combat son corollaire, l’adultisme, avec cette vision que l’infantisme nuance : celle que tous les adultes participent à ce stéréotype. Ce qui conduit une partie de la recherche et de la militance à parler de misopédie, pendant de misogynie, qui s’attache à combattre la domination des enfants, seule population encore privée de droits fondamentaux, puisque cantonnée au statut juridique de « mineur », qui était encore celui des femmes jusqu’en 1965 en France et 1976 en Belgique.
Ce qui nous importe ici, c’est d’englober toutes ces idées, d’imbriquer les postures et d’aller vers un mouvement global au service d’une idée capitale pour le moment. Celle de changer notre regard sur l’enfant et reconsidérer notre place d’adulte, et même, plus précisément, notre place de parent. Ce qui est déjà un bon point de départ, non ?

Retrouvez ici l'interview de Laelia Benoit