Société

[Infantisme] « On considère encore que la parole des enfants n’a pas de valeur »

Discussion autour de l'infantisme avec Laelia Benoit, pédopsychiatre et sociologue

Pour aborder le vaste sujet de l'infantisme, nous toquons à la porte numérique de Laelia Benoit, pédopsychiatre et sociologue au Yale Child Study Center (États-Unis) et au Centre de recherche en épidémiologie et santé des populations de l'Inserm (France), autrice du livre Infantisme. Avant toute chose, nous lui demandons comment elle expliquerait l’infantisme à des parents qui n’en ont jamais ou peu entendu parler ?

Laelia Benoit : « C’est l’ensemble de discriminations et de préjugés liés à l’âge, spécifiquement destiné aux enfants. On le retrouve donc sous plein de formes différentes. J’étais très frappée au moment de l’écriture de mon livre par la façon dont on a déconsidéré les jeunes en faveur du climat, notamment Greta Thunberg, son symbole sur la scène internationale. La détermination de cette jeunesse à lutter pour une planète habitable a suscité une telle violence que cela traduit à quel point on accepte l’enfant, l’adolescent·e, tant qu’il ne gagne pas de terrain sur les luttes de pouvoir. »

Si vous écriviez ce même livre aujourd’hui, sur quels faits d’actualité vous appuieriez-vous pour illustrer vos propos ?
L. B. :
« J’appuierais davantage sur les faits d’inceste. Comme je m’attarderais plus sur les abus physiques et sexuels. Je trouve, par exemple, que tout ce qui a été mis en lumière autour de Bétharram est glaçant. Les enfants ont tenté d’alerter, mais n’ont pas été entendus. (NDLR : on parle d’une affaire de châtiments corporels scolaires et d’abus sexuels subis par des élèves de l’institution Notre-Dame de Bétharram, en France, étouffée par François Bayrou, Premier ministre au moment où l’affaire explose médiatiquement, trente ans après les faits).
Je m’attarderais également sur tout le champ éducatif promu par Caroline Goldman, que je qualifierais de psychologue réactionnaire, experte autoproclamée qui n’a aucun aval scientifique, absolument pas soutenue par la recherche. Ce qui ne l’empêche pas d’avoir beaucoup de succès dans les médias, où elle délivre pourtant une parole violente. Par exemple, sa recette prétendument miraculeuse du Time Out qui consiste à isoler l’enfant ‘en crise’, arbre qui cache la forêt de toute une smala adepte d’un retour au bon vieux temps. Avec des positions très affirmées sur les enfants à haut potentiel intellectuel, sur le TDAH, sur le rôle du père et de la mère, sur la psychanalyse… Un enfant en crise ? Enfermons-le dans sa chambre. Avec le même systématisme que celui qui consistait à taper sur sa femme dans les années 50. Voilà qui montre l’infantisme latent de cette société. Cette personne se permet de banaliser les violences éducatives ordinaires. »

Est-ce que ça ne répond pas à une certaine appréhension sociétale du parent possédé par son enfant ?
L. B. :
« Alors que ça démontre justement l’inverse. On y sous-tend l’idée que le parent dispose de son enfant. Qu’il peut le contraindre, l’empêcher, à sa guise. Ce qui pose problème, c’est le continuum de la violence. Si, aujourd’hui, on accepte de faire le cheminement avec le féminisme, on s’y refuse avec l’infantisme. Par exemple, il est presque majoritairement admis que mettre la main aux fesses d’une femme dans le métro s’inscrit dans un continuum, une graduation qui mène jusqu’au féminicide. On refuse ce parallèle avec les enfants. On considère encore que leur parole n’a pas de valeur, que leur corps appartient aux adultes. Tout du moins à ses parents. On a encore ce cheminement à entreprendre. »

Comme si l’enfant était la propriété de sa famille en quelque sorte ?
L. B. :
« On attend du parent qu’il choisisse ce qu’il y a de mieux pour éduquer son enfant. Il doit imposer. Il va s’enorgueillir quand l’enfant est modelé à son image. Il conspue celui qui ne l’est pas et s’empresse de critiquer ses pairs s’ils optent pour des modèles éducatifs différents. Pourquoi ? Plusieurs études tendent à expliquer la peur que le parent a d’être remplacé. Modeler l’enfant, c’est avoir son mot à dire sur le futur. Ce futur, cette idée de ‘l’après nous’, qui ne sont supportables que si on y retrouve un peu de nous-même. À travers cet enfant, donc. Tout ceci renvoie aux travaux de Marion Cuerq, autrice spécialiste des droits de l’enfant et de la culture suédoise. Elle parle de ‘filtre de confiance’, s’appuyant sur les fondements de la psychologue américaine Becky Kennedy, autrice du bestseller Good Inside. Elle défend l’idée que, chez l’enfant, le fond est bon, là où, dans notre culture, notre stratégie éducative repose sur un filtre de méfiance. Cela s’inscrit dans des petites remarques comme ‘Bah, voilà, il m’a encore fait de la fièvre’. Ou encore avec les tout-petits, ‘Oh, il est gentil, il fait ses nuits’. Sous-entendu que s’ils ne les font pas, ce n’est pas sympa, c’est vouloir aller à l’encontre du parent. On entend encore à propos d’un enfant qu’il est ‘facile’ ou ‘difficile’. Plus tard, on procède de la même manière avec les ados. ‘Il m’a encore vidé le frigo’. On va le railler. Même pas forcément en sa présence, mais pour souder le groupe adulte. Comme deux mecs pourraient dire entre eux, ‘Ah, les bonnes femmes’. On renforce ainsi la culture infantiste qui repose là-dessus. Tout cela est très prégnant dans la culture populaire et repose sur des tensions réelles. »

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« On érige ainsi ses souvenirs comme normes. Il est toujours compliqué de réinterroger ce que l’on a vécu et tellement plus évident de critiquer ce qui est différent de ce que l’on a connu »

Ce qu’il y a de déroutant, c’est que l’infantisme est une discrimination perpétuée par une catégorie de personnes – les adultes – qui ont été enfants. Pourquoi est-ce que l’on perpétue ce que l’on a subi ?
L. B. :
« Parce qu’on entend massivement que ‘si j’en suis là’, c’est que ça n’a pas trop mal marché pour moi. Il y a un peu du syndrome de Stockholm. ‘Oh, ça va, j’ai reçu des gifles, ça ne m’a pas empêché de devenir l’adulte que je suis’. On érige ainsi ses souvenirs comme normes. Il est toujours compliqué de réinterroger ce que l’on a vécu et tellement plus évident de critiquer ce qui est différent de ce que l’on a connu. ‘C’était mieux avant’. En fait, non. Avant, on élevait les enfants de façon violente, mais dans un meilleur système économique, donc dans des conditions matérielles plus confortables ! »

L’éducation n’échappe pas au clivage, à la polarisation de l’époque. Les forces conservatrices s’érigent vivement contre cette idée d’infantisme, qu’est-ce qui dérange tant dans l’idée de vouloir repenser la place de l’enfant ?
L. B. :
« Paradoxalement, cela se fait au nom de l’amour sans borne que la société porte aux enfants. Vous comprenez, ‘C’est pour leur bien’. Tenez, j’ai un exemple récent. Je croise une maman à la sortie de l’école, tout ébranlée, qui me dit que ‘Ce matin, ça a été la crise’. Sa fille de 5 ans a refusé de porter les chaussettes que sa mère lui avait préparées. Elle, elle voulait porter sa paire rose. Résultat, grosse bagarre entre les deux, ça pète dans la maison. Elles arrivent en retard, la petite portait deux chaussettes différentes… l’angoisse. Vous comprenez, cette paire de chaussettes, c’était ce qu’il y avait de mieux pour sa fille. Pour qu’elle soit plus belle, qu’elle présente mieux. Nous sommes en plein dans un infantisme narcissique. ‘Mon enfant doit correspondre à l’image que j’en attends et que je veux renvoyer’. Dans le cas contraire, le parent se sent atteint dans son autonomie et sa dignité. Se gâcher une matinée, arriver en retard, dans un état de nervosité total… est-ce que l’enjeu en vaut la peine ? À une autre époque, on aurait collé une baffe à l’enfant en lui disant, ‘C’est comme ça et pas autrement’. Aujourd’hui, on essaie de comprendre que l’intensité des réactions de l’enfant dépend davantage de ses émotions que de la ‘gravité’ de l’acte. Et dès qu’il y a changement, il y a toujours une frange réactionnaire pour s’inquiéter de ce nouveau paradigme. »

enfants qui dessinent librement dans la rue

Vous pouvez nous donner un exemple ?
L. B. :
« Revenons sur la fameuse controverse No Kids, cette tendance réactionnaire. On est revenu trente ou quarante ans en arrière. Le pacte, c’était : ‘Si tu fais trop de bruit dans le train, je te fous une baffe’. Parce que l’idée qu’on se faisait d’un enfant, c’est qu’il doit être sage. Qu’il ne bouge pas. Qu’il ne fasse pas de bruit. Une vraie société pour les adultes, par les adultes. En termes d’éducation, donc, l’idée que, si jamais il y a une situation d’autorité, le résultat de la façon dont j’ai élevé mon enfant – son obéissance – est immédiat. Jadis, ne pas faire montre de son obéissance signifiait que l’on avait été mal éduqué. C’était intolérable. Un enfant qui se roulait par terre parce qu’il voulait un bonbon dans un supermarché ? L’emprise sociétale nous renvoyait alors l’idée qu’on n’était pas un parent compétent. Il fallait en plus de dépasser la frustration de l’enfant, l’engueuler pour se venger de cette honte infligée. Dans une société qui pèse sur le parent, le regard compte. Aujourd’hui, avec les courants dits positifs qui crispent tant de monde, l’idée n’est pas de céder sur le bonbon. Jamais. Mais de reconnaitre la frustration. Le grand changement – et ce n’est pas rien ! – porte sur les violences éducatives ordinaires. Il faut donc l’expliquer par la recherche. Les sciences de l’éducation soulignent les bienfaits des renforçateurs positifs – la valorisation de l’enfant, par exemple – et blâment l’inverse. Humilier, violenter, il n’a jamais été démontré nulle part que ça avait la moindre vertu. »

Comment on procède, alors ?
L. B. :
« D’abord, il me semble intéressant de bâtir sa stratégie éducative à partir d’un filtre de confiance. Utiliser des renforçateurs positifs, comme on vient de le dire. Limiter les punitions parce qu’on sait que ça ne marche pas. Accepter les émotions, la frustration. Ça ne veut pas dire ne pas cadrer, cela signifie procéder à une structure éducative différente. Le glissement complotiste réactionnaire, c’est de faire croire qu’au lieu d’être un projet cadré, les parents qui procèdent de la sorte et coconstruisent avec leurs enfants seraient des monstres démissionnaires et que l’on se dirige vers une société chaotique et anarchique. Je renvoie vos lecteurs et lectrices à Alice Miller, psychanalyste suisse à l’avant-garde de ce type de pratique. Dans son ouvrage C’est pour ton bien (Flammarion), elle revient sur les conséquences désastreuses de pratiques dures et d’éducation violente qui conduisent à des comportements autoritaires et fabriquent des citoyen·es séduit·es par des modèles tyranniques. Construire une stratégie éducative avec ses enfants, c’est aussi une façon d’en faire des adultes, des citoyen·es épanoui·es et outillé·es. À titre personnel, j’ai le sentiment qu’on avance. De plus en plus de parents sont conscients que les idées de domination et de violence sont à dépasser. La polarisation est surtout agitée pour servir des intérêts privés et politiques. »

Justement, est-ce que vous voulez bien revenir sur cette histoire de No Kids et nous expliquer ce que ça dit de notre société ?
L. B. :
« Je suis invitée dans pas mal de médias pour en parler. Ce qui me frappe à chaque fois, c’est de mesurer la haine qui se déclenche dès qu’on parle de réfléchir à la question de place des enfants dans notre société. Encore une fois, de la part d’adultes qui ont subi des violences et qui se disent donc que c’est tout à fait acceptable. D’adultes qui protègent les actes de leurs parents pour garder une meilleure image de leur enfance. C’est ça qui fait barrière au changement aussi. Cette idée de wagons de train No Kids, interdits aux enfants, s’appuie sur une stratégie commerciale auprès d’une clientèle qui n’a pas ou n’a plus d’enfant et veut donc s’éviter l’encombrement, donc le désagrément des familles. Le confort y est vendu comme un droit. C’est une démarche purement individualiste : moi, mon trajet, mon confort. Plutôt que nous, société. On nie les rapports d’interdépendance de notre société. L’infantisme fait ça, il déshumanise, il va à l’encontre de la dimension collective. L’idée consiste avant toute chose à prioriser l’adulte consommateur. Et ça passe auprès d’une certaine partie de la population qui a certainement intégré l’idée que, puisqu’elle était enfant, elle était inférieure. Un peu comme un stigmate incorporé dont on veut se débarrasser. On le répète, on le répercute, comme on répète et on répercute la violence. On essaie de se distinguer de ce qu’on a été. C’est finalement un phénomène de société narcissique. »

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« Aujourd’hui, je me dis qu’il faut accorder le droit de vote quand l’enfant en exprime le souhait, qu’il s’y implique par son propre cheminement »

Parmi les nombreuses mesures que vous proposez pour sortir de cet infantisme latent, l’idée de donner le droit de vote aux enfants est très séduisante. Pouvez-vous nous l’expliquer ?
L. B. :
« Un cinquième de la population n’est pas représenté. Ça dit beaucoup de notre conception de la démocratie représentative. Sont élu·es des représentant·es choisi·es par des catégories d’individus pour représenter le plus possible leurs intérêts. Avec l’idée que le plus de personnes possible de la société puissent s’exprimer. L’âge tranché est donc de 18 ans, avec un droit de vote qui va jusqu’au bout de la vie. D’ailleurs, on va tout mettre en place pour que ces votant·es – même à l’aube de leur mort – puissent voter. La seule catégorie qui n’est pas représentée ? De nouveau, les enfants. Alors, j’ai un tout petit peu évolué sur cette question. Dans le livre, je soutiens qu’il faut confier le vote des bébés aux parents. Comme une procuration pour le 4e âge, mais à l’autre bout de la vie. Aujourd’hui, je me dis qu’il faut accorder le droit de vote quand l’enfant en exprime le souhait, qu’il s’y implique par son propre cheminement. J’en ai pas mal parlé avec des enfants et ils pensent qu’ils ne sont pas à la hauteur pour comprendre les enjeux. On est justement dans ce que je qualifiais plus haut de stigmates intégrés. Cette idée de droit de vote aux enfants souligne aussi qu’il faut trouver comment les impliquer, ce qui changerait complètement le paysage citoyen. Imaginez plutôt des personnes impliquées politiquement dès le plus jeune âge. Ce serait aussi une manière de repenser notre rapport au scrutin. »

Existe-t-il un mode électoral qui s’approche de cette idée ?
L. B. :
« Je pense qu’une manière d’impliquer concrètement les enfants électeurs, ça pourrait se faire en s’alignant sur les votations, cette spécificité exécutive communale et cantonale en Suisse pour lesquelles on revient régulièrement avec des concertations très locales. Concrètes. Budgétisées. Par exemple, ‘Est-ce que l’on s’attaque aux travaux de rénovation de la piscine, qui vont couter à la ville x centaines de milliers de francs, ou, alors, est-ce qu’on construit une passerelle au-dessus de la rivière pour la même somme ? L’un ou l’autre, les deux sont hors budget’. Ce genre de système serait adapté au vote des enfants. Leur donner la voix prend tout son sens démocratiquement parlant. L’idée étant donc de ne pas les forcer à se positionner, mais de leur donner la possibilité de s’impliquer. Les quelques initiatives lors de conseils communaux me semblent, hélas, beaucoup trop symboliques. »

Autre idée séduisante : des cours de parentalité prodigués dès l’école. Pouvez-vous la développer ?
L. B. :
« Je ne vais pas l’apprendre à vos lecteurs et lectrices, la parentalité est jalonnée de plein d’informations pratiques, mais nous ne recevons aucune forme d’éducation à la parentalité. Pourtant, il me semble indispensable d’avoir quelques bases : combien de temps doit dormir un bébé ? Comment gérer quand on est soi-même épuisé ? À qui faire appel dans telle ou telle situation ? Pourquoi ne pas l’enseigner aux enfants, aux adolescent·es, de façon à en faire des parents parfaitement outillés au moment où ils et elles se mettront en projet ? Ce serait, bien sûr, la porte d’entrée aux différents courants éducatifs, ce qui permettrait d’être plus solides sur ses acquis. On éviterait peut-être le chant des sirènes, type ‘C’est parce que vous ne les avez pas assez matés que vous vous retrouvez démuni·es. Ils sont odieux et ingérables. Voilà pourquoi ils refusent de porter les chaussettes que vous leur donnez ou qu’ils se roulent par terre à cause d’un bonbon dans un supermarché !’. Non, les parents n’en peuvent plus parce qu’ils sont dans une société qui ne les aide pas, ne leur apporte pas assez de relais et ne crée pas suffisamment d’espaces sur lesquels ils peuvent s’appuyer. Une société qui vise toujours moins de communautés, moins d’idées collectives. Le parent combine avec le sentiment de devoir se débrouiller seul. Soit, la meilleure façon qui soit de céder aux recettes éducatives toutes faites. D’envisager l’enfant comme un rival, de vouloir donc le soumettre, le contenir ou toute autre prescription punitive. On se raconte des histoires. Rappelons au parent qu’il n’est pas tout seul. Pas jugé. Et redisons combien il est important de se référer à sa propre enfance, à ses émotions. Plus on est au contact de l’enfant, plus on arrive à sentir ses besoins, les nôtres. C’est tout cela qu’il nous faut aujourd’hui renforcer. »

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