Vie pratique
Pour les grands-parents qui se sont beaucoup investis auprès de leurs petits-enfants et qui les voient s’éloigner, le cap de l’adolescence est parfois difficile à passer. Entretien avec Dorothée Feyers, psychologue spécialisée.
Dorothée Feyers est une psy un peu particulière : elle se déplace sur le lieu de vie de ses patient·es, qui ont pour la plupart plus de 70 ans. Il y a quelques mois, elle nous avait glissé qu’ils et elles lui confiaient régulièrement leurs difficultés à garder le lien avec leurs petits-enfants grandissants. Pensant que ses réflexions pourraient intéresser nos lecteurs et lectrices, nous l’avons recontactée pour en savoir plus…
Qui sont ces grands-parents et quel est leur ressenti ?
Dorothée Feyers : « Mes patients m’expliquent souvent qu’ils se sont beaucoup occupés de leurs petits-enfants, en les conduisant à l’école, à leurs activités… Et puis qu’arrivé le moment charnière de l’adolescence, leurs petits-enfants prennent plus d’indépendance, se tournent vers leurs amis, et ils ont l’impression de ne plus les intéresser. C’est parfois difficile à vivre. Ils ne leur en veulent pas, ils expriment plutôt de la tristesse, un sentiment de ne plus avoir d’importance. Inévitablement, en vieillissant, on vit de plus en plus de pertes et ils peuvent vivre cette étape comme la perte d’un rôle. Ne plus s’occuper de ses petits-enfants crée parfois un manque, un vide. Ce que j’entends aussi régulièrement, c’est que quand les ados viennent les voir, ils sont sur leur GSM et donnent l’impression de ne pas écouter. Ça coupe aussi un peu le lien. »
Comment les accompagnez-vous ?
D. F. : « Pouvoir poser les mots, c’est déjà important. Dans le travail, c’est l’occasion de revenir sur leur propre adolescence : est-ce que vous-même étiez proche de vos grands-parents ? Souvent ils réalisent : ‘C’est vrai qu’à cet âge-là, je ne m’occupais pas non plus de ma grand-mère’. Même si la société a évolué et qu’à l’époque, on habitait plus souvent près de chez ses grands-parents. Je leur rappelle aussi que l’adolescence est une période de transition, d’ouverture vers l’extérieur de la famille et que l’attitude de leurs petits-enfants n’est donc pas liée directement à eux.
Enfin, je leur dis toujours que pendant tout le temps passé à s’occuper de leurs petits-enfants, ils ont semé des petites graines qui germeront plus tard. Le lien créé n’est pas perdu. C’est ce dont témoignent mes patients plus âgés, qui me disent qu’une fois devenus jeunes adultes, leurs petits-enfants reviennent les voir. Je vois aussi qu’un lien se recrée souvent quand les grands-parents deviennent arrière-grands-parents. Comme si, une fois adulte, on se rendait compte à quel point ce lien était précieux. »
« Je dis toujours à mes patients que pendant tout le temps passé à s’occuper de leurs petits-enfants, ils ont semé des petites graines qui germeront plus tard. Le lien créé n’est pas perdu »
Avez-vous des pistes de solution à suggérer ?
D. F. : « Certains en trouvent spontanément. Si pas, on cherche ensemble des petites pistes pour recréer du lien, de l’intérêt. Je leur suggère de poser des questions à leurs petits-enfants, de s’intéresser à eux et à ce qu’ils vivent. Par rapport au GSM, je les invite souvent à aller chercher la compétence de leurs petits-enfants en leur demandant de leur expliquer et de leur montrer comment l’utiliser, quelle application télécharger... Je leur propose aussi de se mettre d’accord avec leurs petits-enfants pour que, lors des visites, le GSM soit mis de côté.
L’ado peut cultiver le lien, mais les grands-parents aussi peuvent mettre des choses en place. Je les encourage, par exemple, à lancer eux-mêmes l’invitation et à ne pas attendre que ce soit le ou la jeune qui vienne vers eux. En fonction de leurs possibilités, on peut leur proposer de manger un bout à la maison, de boire un verre en ville, d’aller au cinéma… On peut être créatif. Parfois, même faire le taxi crée du lien. On est dans la voiture, on papote, on se voit grandir… Et si on proposait de jouer ? J’aime beaucoup jouer, même avec mes patients, et je trouve que le jeu reconnecte. Il y a de nouveaux jeux qui sont chouettes, mais ça peut être le Rummikub, le Scrabble, les jeux de cartes… »
Et les parents, quel peut être leur rôle ?
D. F. : « En tant que parent, on peut proposer des petits rituels, comme manger ensemble une fois par mois. Je suis moi-même maman d’ados et je les encourage à envoyer un message, une photo ou passer un petit coup de fil à Papy ou Mamy. Je crois qu’ils n’y pensent pas, mais que si on le leur rappelle, ils le font plus facilement. Ils ne sont pas toujours conscients de l’importance qu’ils ont aux yeux de leurs grands-parents. Je dis d’ailleurs souvent à mes patients : ’Dites-leur que leur visite vous a fait super plaisir !’. On peut aussi encourager nos ados à poser des questions sur la vie de leurs grands-parents : quel métier tu as fait ? Est-ce que tu peux m’apprendre une recette ? En vieillissant, on craint parfois de ne plus être intéressant, d’être une charge. Mais même lorsque le rôle des personnes âgées n’est plus matériel, elles conservent très longtemps celui de lien de famille. On a tendance à l’oublier dans nos vies de parents qui vont vite et sont fort remplies, entre le basket d’un ado et la danse de l’autre… »
ALLER + LOIN
Le pouvoir des photos
« Au domicile de mes patients, je vois énormément de revues familiales de type Famileo et je trouve que c’est un support très intéressant que nous, les parents, pouvons mettre en place pour préserver le lien entre petits-enfants et grands-parents. Cela permet à ces derniers de dire : ‘Même s’ils ne m’appellent pas, je vois ce qu’ils font, je vois comment ils grandissent’. Ils ont quelque chose à raconter aux gens qu’ils rencontrent. À travers ça, je découvre moi aussi toute leur famille. Et on sent dans leur regard leur fierté : ‘Regardez comme elle est belle, ma petite-fille, regardez ce qu’elle fait’. »
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