Grossesse
« Grossesse » et « gériatrique », voilà deux mots qu’on n’associerait pas spontanément. Pourtant, ensemble, ils forment une expression médicale qui recouvre une réalité précise et qui ne manque pas d’interloquer certaines mamans.
« Non, mais tu te rends compte. Là, on me dit que je rentre dans le cas d’une grossesse gériatrique. C’est un peu violent, non ? Je n’ai que 36 ans. Je peux te dire que j’ai pris un coup de vieux. En pleine face ». Lorsqu’elle raconte l’anecdote entre shampoing et rinçage chez sa coiffeuse, la jeune maman, qui vient d’accoucher, rit plutôt de l’anecdote. Mais, on sent bien que la chose l’a un peu travaillée. « Elle est quand même bizarre, cette expression médicale. En l’entendant, je me suis sentie un peu diminuée, un peu stigmatisée comme on dit ».
Cette scène de la vie quotidienne nous a amenés à nous attarder sur cette fameuse « grossesse gériatrique ». Tant dans sa réalité médicale que dans l’impact que peut avoir son appellation auprès de la future maman. Tout d’abord, c’est quoi une grossesse gériatrique ?
En fait, lorsque nous contactons gynécologues, sages-femmes et doulas, toutes et tous s’accordent pour définir celle-ci comme une grossesse « tardive ». L’âge moyen critique évolue un peu en fonction de nos interlocuteurs et interlocutrices, mais il se situe entre 35 et 40 ans. Vanessa Wittvrouw, présidente de l’Union professionnelle des sage-femmes belges, résume ainsi le concept : « La grossesse gériatrique est définie en obstétrique comme étant le fait d’avoir un premier enfant après un certain âge ». S’il y a une terminologie bien précise, c’est qu’elle a son importance. Au-delà de 35-40 ans, la grossesse soulève quelques points d’attention.
Une vigilance mesurée
« À partir de 40 ans, explique Anne-Cécile Cheron, gynécologue, des complications peuvent survenir au niveau des mamans. Il y a un petit risque augmenté. On tombe plus facilement sur un diabète de grossesse ou de l’hypertension. Il faut être vigilant quand ça se déclare. Par ailleurs, s’il y a quelque chose de pathologique qui se greffe à la grossesse, on est parfois obligé d’induire un travail plutôt que de laisser aller ‘en spontané’. Le fait d’induire ce travail augmente notamment les risques de souffrance par exemple. Mais bon, c’est bien loin d’être une règle. Généralement, les femmes plus âgées accouchent aussi bien que les plus jeunes. »
Une grossesse « gériatrique » ne nécessiterait donc pas plus de suivi ? Pas de façon excessive en tout cas, sauf si quelques éléments particuliers viennent compliquer la donne. « On considère qu’il y a un vrai risque, si ça se cumule avec un diabète, si on fume », détaille Nadège De Bonte, doula et accompagnante à la naissance. A priori, il n’est pas donc pas question de tests supplémentaires automatiques. Même pour les anomalies chromosomiques qui ont plus de chances d’apparaître lors de grossesses plus tardives.
« On ne va pas dire à une maman, vous êtes une grossesse gériatrique. C’est un terme utilisé dans le métier »
« Au niveau de ces anomalies, du dépistage de la trisomie, etc., précise Anne-Cécile Cheron, les tests proposés à toute la population sont aujourd’hui vraiment très fiables. Avant, on avait tendance à faire des amniocentèses (des prélèvements d’une petite quantité de liquide amniotique dans lequel évolue le fœtus), mais maintenant, on ne le fait plus. La batterie d’examens est la même pour les dames plus jeunes que pour les dames plus âgées. »
Bref, avoir un enfant après 35 ans demande une certaine attention, mais vraiment pas exagérée. « Si la maman part avec un bon bagage santé, ce n’est pas un problème. À l’opposé, on peut avoir des futures mamans dans la vingtaine qui fument, qui sont en surpoids, qui n’ont pas d’hygiène de vie et dont la grossesse, finalement, est plus à risque qu’une maman plus âgée qui a préparé sa maternité en étant attentive à sa santé ».
Un mot peu pertinent
Mais revenons au terme de gériatrique qui qualifie ce genre de grossesse et qui a fait tiquer notre maman en début d’article. Le petit Robert nous rappelle quand même que gériatrique, c’est ce « qui concerne la médecine de la vieillesse ». Lorsque nous évoquons cette anecdote, Anne-Cécile Cheron est plutôt étonnée. « C’est vrai que les grossesses après un certain âge, on les appelle comme ça entre nous. Mais on ne le dit pas aux gens. Vous êtes comique, vous ! On ne va pas dire à une maman, vous êtes une grossesse gériatrique. C’est un terme utilisé dans le métier. Mais on ne le communique pas ».
Vanessa Wittvrouw ajoute : « C’est un terme qui est utilisé en gynécologie, mais qui est assez malvenu parce que le mot peut sembler un peu péjoratif. Cela mériterait d’y réfléchir. J’y vois le symptôme d’une société qui évolue, parfois très vite, plus rapidement qu’une médecine qui peut prendre du temps à bouger ».
La société, effectivement, évolue au rythme des progrès scientifiques. On l’a vu, des précautions prises jadis ne sont plus de mise parce que les tests généraux pratiqués aujourd’hui sont plus efficaces. Il n’est donc plus nécessaire de faire subir des tests plus invasifs qui parfois n’étaient pas sans danger pour la maman. De plus, l’âge moyen de la maternité, avec le temps, recule de façon significative (voir encadré).
« Effectivement, relève Anne-Cécile Cheron, les femmes peuvent avoir des grossesses plus tardives. Il y a les femmes qui ont voulu construire une carrière avant de s’engager dans la maternité. Il y a les familles recomposées où des mamans ont eu des enfants plus jeunes et qui décident de faire un petit dernier. C’est certain, avec l’évolution de la société, des maternités tardives, on en voit un peu plus. »
Préserver les mamans
Le qualificatif de « gériatrique », accolé aux grossesses dès l’âge de 35 ans, semble donc franchement désuet par rapport à la maternité d’aujourd’hui. Mais au-delà de cet aspect décalé, presque anachronique, l’utilisation de ce mot peut, psychologiquement, être fort perturbant pour la future maman. « C’est vraiment la difficulté du jargon médical, analyse Nadège De Bonte, il est inscrit dans les protocoles, mais il faut se rendre compte, au niveau émotionnel, de l’impact que peut avoir l’utilisation de tels termes pour les personnes qui ne sont pas dans le milieu. Ça donne l’impression d’être périmée, alors que 36 ans, ce n’est pas très loin de la moyenne d’âge actuelle pour les maternités ».
Comme le disait Anne-Cécile Cheron, le terme n’est quasiment jamais lâché devant une future maman. Mais voilà, un moment d’inattention ou un cas plus complexe qui nécessitent un accompagnement plus pointu, l’adjectif peut survenir et faire l’objet d’un certain ressenti.
« Ce sont des choses qui ne sont pas intentionnelles, note Nadège De Bonte, mais qui peuvent être violentes dans la communication. C’est comme si on manquait de pédagogie, de communication adaptée. Si on se place au niveau des femmes, de leurs émotions, il faut pouvoir encaisser qu’à 36 ans, on est en grossesse gériatrique. C’est un petit truc, ce n’est qu’au niveau verbal, mais, après, cela peut être encore plus violent dans les faits, lorsque ça vient s’ajouter à un manque d’explication, d’accompagnement, voire de respect du consentement. Ce que je vois aussi dans l’utilisation de ce terme, c’est cette pression qu’on fait peser sur les femmes. C’est comme si on leur laissait entendre que les enfants, c’est mieux d’en avoir quand on est jeune et qu’à partir de 35 ans, il faut limite congeler ses ovocytes. Il y a des termes qu’il s’agit de manipuler avec prudence pour préserver les femmes. »
Très bien, mais quels mots pour remplacer « grossesse gériatrique » ? Généralement, c’est l’appellation « grossesse tardive » qui est avancée. Moins stigmatisante. D’autres propositions plus simples suggèrent d’utiliser le marqueur de l’âge et de parler de grossesse après 35 ans ou après 40 ans, ce qui serait finalement plus clair et moins sujet à déclencher des émotions contraires chez les jeunes mamans.
EN SAVOIR +
L’âge moyen à la naissance
Selon les derniers chiffres de Statbel, l'office belge de statistique, une maman a en moyenne 31 ans à la naissance de son enfant. Si on ne parle que du premier enfant, cet âge moyen est logiquement plus bas, il se situe très précisément à 29,3 ans. Ces deux chiffres sont en augmentation constante depuis des années. Dans les deux cas, si on prend 1998 comme année de référence, l’âge moyen a, depuis, grimpé de deux ans.
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