Crèche et école

Harcèlement : « Ce jugement va faire jurisprudence »

« C’est la première fois que je vois un tel jugement ». Après avoir lu nos articles consacrés à ce dossier de harcèlement scolaire qui vient de se terminer, en justice, par une condamnation de la Fédération Wallonie-Bruxelles, le psychopédagogue Bruno Humbeeck se veut satisfait. Pour lui, cette décision peut vraiment faire avancer les choses, rendre plus efficace la lutte contre le harcèlement à l’école.

Lorsque nous contactons le psychopédagogue Bruno Humbeeck pour lui communiquer les conclusions du jugement rendu il y a quelques semaines au tribunal de première instance de Bruxelles (section civile), celui-ci pousse presque un « ouf » de soulagement. « Ce genre de jugement, franchement, me fait plaisir parce qu’il peut servir d’accélérateur. En trois ans, on peut régler le problème du harcèlement de façon structurelle, pas simplement conjoncturelle. Il faut mettre en place un plan harcèlement. Il faut contraindre les écoles qui n’ont pas de dispositif. Et la Fédération Wallonie-Bruxelles doit contrôler ». Cette position n’est pas neuve, Bruno Humbeeck l’avait justement déjà évoquée il y a quelques jours dans les pages du Ligueur.

« Cela va faire jurisprudence »

Pour rappel, la décision en justice dont il est question concerne un dossier de harcèlement qui a débuté à la rentrée 2015-2016. De septembre à décembre, Rosalie, alors âgée de 18 ans, a été malmenée par ses condisciples. Au point d’être mise en incapacité. Au point de tenter de mettre fin à ses jours. À la mi-septembre, un jugement, dont nous avons pris connaissance, a condamné la Fédération Wallonie-Bruxelles. Elle est considérée comme responsable du personnel de l’athénée où se sont déroulés les faits et donc responsable du manque de suivi mis en place dans le cadre de cette affaire de harcèlement.

+ À lire : La Communauté française condamnée pour un cas d'école

Une justice qui avance

« Je pense que ce jugement tombe à pic pour mettre la Fédération Wallonie-Bruxelles face à ses responsabilités. C’est à dire outiller l’école ». Bruno Humbeeck poursuit son analyse : « Généralement, on reste sur le devoir de surveillance de l’enseignant·e. C’est là-dessus qu’on appuyait, il s’agissait d’une responsabilité personnelle, professionnelle de l’enseignant·e. Ici, c’est différent. Selon moi, c’est la première fois qu’un pouvoir organisateur est placé devant ses responsabilités. Je ne connais pas de précédent. Cela va faire jurisprudence ».

« Il faut arrêter de faire du cosmétique ! »

Face à cette décision, le psychopédagogue met en avant le rôle de cette institution judiciaire qui se trouve au centre d’un paradoxe. D’un côté, elle freine souvent les changements parce qu’elle est lente dans son adaptation à la société, mais de l’autre, lorsqu’elle prend une décision qui va dans le sens du changement, elle solidifie celui-ci, lui donne de l’espace. C’est le cas ici. « Dans le cas présent, si la Fédération Wallonie-Bruxelles est inerte face à des condamnations de ce genre, eh bien, à ce moment-là, ça veut dire qu’elle accepte l’idée que ses responsabilités puissent être juridiquement évoquées sans que ça crée un mouvement de sa part ».

Vers des écoles labellisées ?

Mais quel est ce mouvement souhaité ? Bruno Humbeeck insiste. Il faut organiser une lutte structurelle, globale, efficace. « Aujourd’hui, ce qu’on voit, ce sont des écoles qui doivent se débrouiller, qui agissent comme elles veulent. Avec des 'trucs' cosmétiques, des petits modules, des présentations, des fresques, des pièces de théâtre… Mais il faut être beaucoup plus consistant que ça. Et de tels dispositifs, sérieux, globaux existent. C’est pour ça que je râle autant ».

« Il faut des modes opératoires clairs pour tout le monde, profs, élèves, parents » 

Selon Bruno Humbeeck, les outils, ils existent, mais il faut les activer et la Fédération Wallonie-Bruxelles doit faire le lien entre les endroits où les outils se trouvent. « Il faut aller au-delà des déclarations d’intention. J’entends qu’une jeune fille est décédée à Jumet. Je vois Télésambre qui fait une interview de la direction qui dit : ‘On va réactiver les espaces de paroles’. Je suppose donc qu’ils n’étaient pas activés. Le journaliste va interroger des élèves pour demander s’ils savent ce que c’est qu’un espace de paroles régulé. Rien qu’à voir la tête des enfants vous avez compris que pas un n’avait été organisé dans l’école. Or, c’est un des outils de base ».

Benoît Humbeeck plaide pour des écoles labellisées. Des écoles qui mettraient en place et appliqueraient scrupuleusement des systèmes validés par la Fédération. Espaces de paroles régulés, mais aussi conseils d’éducation disciplinaire pour suivre les étudiant·e·s, surveiller l’évolution des différents cas. Aujourd’hui, généralement, tout cela se fait un peu à la bonne franquette. « Il faut des modes opératoires clairs pour tout le monde, profs, élèves, parents ».

Le besoin de sanctions

Bruno Humbeeck insiste sur les conseils disciplinaires, « Il faut des sanctions pour montrer qu’il y a des comportements qu’on accepte et d’autres qu’on n’accepte pas. C’est ce qui a manqué visiblement dans l’école de Rosalie. Il faut un moment où on dit stop, ça suffit. Ensuite, on contrôle le comportement des personnes qui font un mauvais usage de leur puissance, de leur autorité. Lorsqu’on met ça en place dans les écoles de façon systématique ça marche. Mais dans des écoles comme celle-là, on bricole. On utilise un outil, puis l’autre. Pas jusqu’au bout. C’est pas efficace ? Tant pis, on arrête. C’est un vrai problème de suivi. La Fédération Wallonie-Bruxelles a donc une responsabilité dans le soutien qu’elle doit donner aux écoles. »

« C’est en classe qu’on doit trouver les moyens de gérer la situation »

Dans son jugement, le tribunal épingle la Fédération Wallonie-Bruxelles qui a essayé de faire glisser le débat vers le harcèlement via les réseaux qui se déroulerait en dehors de l’école et donc, au-delà de son périmètre : « Ce genre de défense me heurte. Ce ne sont pas les réseaux sociaux qui sont responsables, c’est un espace virtuel pas irréel. On est face à des personnes qui se connaissent à l’école, qui vont sur les réseaux sociaux et donnent une caisse de résonnance aux agressions qu’ils font subir dans l’environnement scolaire. C’est donc en classe qu’on doit trouver les moyens de gérer la situation. Même si l’agression se fait à 2 heures du matin, elle est partie d’une situation qui est la maîtrise du groupe. L’école doit intervenir, être vigilante, prévenir et sanctionner ».

Des victimes clairvoyantes

Plus la conversation avance, plus Bruno Humbeeck laisse poindre son agacement, mais aussi son espoir : « Je pense que c’est une décision juridique qui est nouvelle. Et qui est intéressante à entendre, parce que il faut faire bouger les choses. Vous savez, j’ai beaucoup de contact avec des parents d’enfants qui se sont suicidés suite à des affaires de harcèlement. Généralement, ces affaires sont médiatisées. Il y a des émissions. Tous les ans, je me retrouve ainsi sur des plateaux de télé face à des ministres qui commencent par dire ‘Tout d’abord, je tiens à présente mes condoléances… ‘. C’est dur à entendre. C’est maintenant qu’il faut mettre les choses en place avant qu’il n’y ait des drames. Il faut que ces adolescents désespérés entendent qu’il y a des dispositifs ».

« Il faut qu’on ait affaire à des adultes qui savent ce qu’ils doivent faire »

« J’ai eu une expérience très particulière avec un enfant qui est devenu tétraplégique suite à une tentative de suicide liée à un harcèlement. J’ai eu un dialogue avec lui. Ce garçon fait une analyse superbe de ce qu’il a vécu. La manière dont il s’est accommodé de la chose, devenant même un peu harceleur à un moment donné. Ce qui ressortait surtout, c’était cette espèce de vide autour de lui, avec ces adultes parfois bienveillants, mais complètement désemparés. On relève ça aussi dans le témoignage de Rosalie. Il y a une déclaration d’une forme d’insuffisance patente du monde des adultes qui l’entoure. Derrière cela, il y a un appel : ‘Il faut qu’on ait affaire à des adultes qui comprennent.  Qui savent ce qu’ils doivent faire. C’est très, très impressionnant d’entendre ça dans la bouche de quelqu’un qui a vécu une telle situation. »

+ À lire : « J’avais peur qu’on ne reconnaisse pas le fait que j’ai été harcelée »

Là, en cette fin d’année, Bruno Humbeeck est inquiet. Comme chaque année. « La haute saison du harcèlement », comme il l’appelle, s’annonce. Elle se situe entre janvier et mars. Et le psychopédagogue de conclure : « La vraie urgence pour l’instant, en terme de mise en danger des élèves, elle est plus du côté du harcèlement que de la pandémie ».

 


Thierry Dupièreux
 

 

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