Vie pratique
Seize heures de trajet dans une cabine de 3 mètres cubes avec un ado hyperactif, ça vous tente ? Moi, j’ai osé. Compte-rendu. Tchou-tchou !
C’est suite à la lecture du portrait de Kevin Deblaere, le baroudeur du rail, dans le Ligueur qu’est venue l’idée d’emmener ma petite famille en train couchette jusqu’à Prague. Derrière cette envie, la volonté de découvrir cette ville magnifique sans faire exploser notre empreinte écologique. Mais face au site de réservation d’European Sleeper, j’ai été prise d’une angoisse : « Est-ce vraiment une bonne idée ? ».
De mes deux expériences en train-couchette, je garde un avis mitigé : le mauvais souvenir d’un trajet jusqu’à Florence, avec un paternel grincheux l’année de mes 16 ans, et l’excellent souvenir d’un trajet jusqu’à Venise avec un amoureux aviophobe, à 26 ans. Que donnerait la version avec un ado « attachiant » et vingt ans de plus au compteur ? J’aurais adoré lire un article sur le sujet… J’ai donc décidé de l’écrire ! Pour ce faire, l’entreprise ferroviaire a mis à ma disposition une cabine privée avec petits déjeuners. La prise de risque est amoindrie et le calvaire éventuel servira donc à la bonne cause. En voiture, Simone !
Back to the future
Le jour du départ, Basile, 13 ans et demi, est excité comme une puce ! Il vient de passer une semaine de remédiation scolaire, son besoin de bouger est criant. Je lui donne pour mission de faire son sac de voyage : il emporte deux BD, une peluche (Mhooo), sa Switch et l’iPad (Rhaaa).
Pour éviter tout stress supplémentaire, nous arrivons à Bruxelles-Midi avec un bon cinquante minutes d’avance. Quand la locomotive arrive à quai, le fiston s’écrie : « Oh, mais c’est un VIEUX train. C’est comme celui du Crime de l’Orient Express ! ». Même surprise de la part de Vincent, mon homme, qui s’attendait à un bijou de technologie. Nenni : les wagons blancs et bordeaux sont d’époque. Dans leur jus. Nous sommes dans le tout dernier wagon de la chenille. « Celui qui va le plus gigoter, mentionne l’homme habitué aux transports en commun. Mais qui est le plus sûr en cas d’accident ». Voilà qui est rassurant.
Dans notre cabine, couvertures, oreillers et draps-housse sont prévus pour cinq. Ainsi que trois bouteilles d’eau. Délicate attention. Impatient, Basile détache une couchette… et se la prend sur le nez. Aïe. Calmé dans ses ardeurs, il nous laisse poser les valises en hauteur.
« Oh, on bouge… ». Notre train part à l’heure prévue. Quelques minutes plus tard, un jeune steward vérifie la réservation et nous signale qu’une échelle est sous les sièges de droite et une table sous ceux de gauche. Nous lui demandons comment ouvrir la fenêtre qui semble coincée : « Certaines fenêtres sont récalcitrantes, mais parfois il suffit de s’y mettre à deux ». De fait. L’air frais inonde la cabine en même temps que le doux « toudoum-toudoum » du roulement. Tel un enfant de 5 ans, Basile passe la tête à la fenêtre : « Ouah, j’peux plus respirer ! ». Je l’imite. Sensation de liberté.
Confort rudimentaire
Ni une, ni deux, nous clippons la table pour dîner. Je sors le pique-nique que j’avais préparé. Les chapeaux des tupperwares servent d’assiettes. Esprit camping. « Trop bien, j’adore, s’exclame Basile. Oh, si je pouvais vivre dans un train… ». Il se lève pour me faire un bisou, « Merciii ». Je fonds.
Après avoir débarrassé, nous nous occupons des lits. Basile grimpe sur la banquette du haut pour mettre son pyjama. Il est 20h. Je n’en crois pas mes yeux. Tel Spiderman (ah, le revoilà, mon fils), il saute d’une couchette à l’autre. Pour « les tester ». Son choix se porte sur la plus haute. Il s’installe et… branche sa Switch. « Pour pas vous déranger, je vais mettre mon casque ». Dans un soupir, je range mes jeux de cartes et me mets en training et espadrilles. Avantage de la cabine privée : on peut prendre ses aises.
« C’est dommage quand même qu’il n’y ait pas le wifi », souligne l’ado au bout d’un quart d’heure. Intérieurement, je crie victoire : le problème, finalement, ce ne sont pas les écrans, mais l’accès à internet ! La preuve, il lit à présent une BD.
Après m’être lavé les dents avec un filet d’eau riquiqui, je grimpe sur ma couchette et sors mon attirail de nuit : boules Quies et masque de nuit, je suis parée. Je commence à m’endormir… lorsque deux jeunes Hollandais s’installent dans la cabine d’à côté avec beaucoup d’enthousiasme et de maladresse. Je déglutis à l’idée de la nuit qui m’attend. Erreur : ils ont finalement passé sagement la soirée avec les filles de la cabine d’à côté. « La voisine avait un rire énervant », ponctuera Vincent, le lendemain, adoubé par Basile, que cela a également empêché de dormir.
Moi, c’est le freinage brusque du train à 5h30 qui m’a réveillée en sursaut. Persuadée que mon fils était tombé de sa couchette, j’ai mis un temps avant de comprendre… qu’il avait finalement choisi de dormir dans celle du bas ! L’homme aussi a joué à la couchette musicale. « Ça fait partie du voyage, philosophe-t-il, tu es bercé par le train, mais tu ne dors pas vraiment ».
Défilé de paysages
« La vue de derrière est vraiment stylée », glisse Basile en revenant des toilettes. Bénéfice du dernier wagon, on peut voir défiler le paysage sous un autre angle. « C’était beau à Berlin, on a vu la colonne de la télévision. C’était super ». Il est décidément très enthousiaste.
Vincent trépigne d’impatience, il a faim. On a appelé le steward avec le bouton, mais pas de signe. Celui-ci arrivera tout sourire un quart d’heure plus tard, avec trois valisettes garnies et trois pistolets, et nous demandera ce que nous désirons comme boisson chaude. Sa gentillesse sauve le moment, car le petit déjeuner est franchement décevant. Mais il a le mérite de nous divertir. Quoiqu’on n’en ait pas vraiment besoin : défilent devant nous les magnifiques paysages du massif gréseux de l’Elbe. Je suis dépaysée. Pareil avec la Suisse saxonne, ses champs de colza, ses petits ponts, ses églises ocres, ses chevaux et ses petites gares. C’est ravissant.
Praha (Prague) est annoncé sur un panneau routier. Il ne reste déjà plus qu’une heure de voyage. Je suis la première étonnée : c’est passé vite. Je suis heureuse de voir mon grand dadais jouer à nouveau avec l’air plutôt qu’avec un écran. Et dire que je n’aurai même pas ouvert mon roman !
11h24, nous arrivons à destination finale avec deux petites minutes de retard. Bien joué. Comme l’avait annoncé Kevin Deblaere, nous pouvons nous lancer immédiatement dans la visite de la ville (après un passage à la consigne). Cependant, contrairement à ce qu’il prétend, nous ne sommes pas « frais et dispos ». « Ça, c’est de la foutaise », déclare Vincent. En effet, je rêve d’une douche. Cette aventure est donc à déconseiller pour un voyage professionnel.
Voyage retour
Pour le retour, forcément, l’effet de surprise a disparu. Pourtant, Basile se (re)prend la couchette sur la tête ! Bam. Sonné, il nous laisse faire les lits. Objectif : les rendre plus confortables et tenter d’entraver le volume sonore du haut-parleur. Pile quand on nous annonce qu’un problème technique nous laissera à quai pendant cinquante minutes. Je me félicite d’avoir emporté mon ordi portable pour prendre de l’avance sur ma journée du lendemain.
Pour tuer le temps, on met la table. Cette fois, le repas se résume à des sandwichs de gare, mais nous sommes heureux et fatigués par nos trois jours de visite. Prague est une ville magnifique. Nous en profitons pour échanger notre top 3.
Basile a encore changé de couchette. Cette fois, il choisit celle du milieu, se met en pyjama et se fabrique une petite cabane avec sa couverture pour regarder les paysages défiler. Je ne l’ai jamais vu aussi serein. J’en profite pour travailler et étonnamment, grâce au calme, je suis efficace. Je me couche moi aussi, sereine. « Bonne nuit » - « Bonne nuit ». Nous nous endormirons tous les trois facilement.
Comme nous avons pris quinze minutes de retard supplémentaires durant la nuit, le réveil a été retardé à 7h30. Nous avons tous mieux dormi qu’à l’aller. Même si le confort reste spartiate, comme en attestent les autres mines endormies croisées dans le couloir. Mention spéciale pour la gentillesse du personnel de bord : cette fois, le petit déj’ est servi à l’heure par une stewarde adorable et drôle, devant les jolis canaux d’Amsterdam.
Malgré le retard, nous restons zen. Vincent prend un plaisir fou à observer « le monde des gares » (coup de cœur pour celle d’Haarlem). Moi, je suis émue d’assister, aux premières loges, aux retrouvailles émouvantes entre un père et sa fille. Ce voyage nous aura offert de beaux moments. De connivence, de partage et hors du temps. Conclusion de l’ado ? « On a voyagé comme en 1960, c’est banger (ndlr : ça déchire) ! D’accord, c’est pas confortable, mais y a des gadgets partout. Et ça, c’est stylé ».
BON À SAVOIR
Avantages / Inconvénients
+ On part du centre-ville pour arriver au centre-ville. Pas de taxi/parking à prévoir.
+ Empreinte écologique amoindrie.
+ Pas de supplément valise. On peut prendre autant de kilos qu’on veut. Pour autant qu’on sache les porter…
+ Les paysages qui défilent. Avec le train, on prend conscience de la distance réelle qui sépare les pays.
+ Un voyage hors du temps.
- Le prix. Qui reste supérieur à celui d’un vol low cost.
- Le confort. Même si on y est habitué·e, on se réveille « groggy » d’une nuit sur une couchette.
- Les annonces du chef de gare, au volume sonore trop élevé quand on essaie de dormir.
EN PRATIQUE
European Sleeper emprunte trois fois par semaine, et durant toute l’année, la ligne Bruxelles-Midi – Anvers – Rotterdam – Amsterdam – Berlin – Dresde – Bad Schandau – Dĕčín – Prague.
Prix d’une cabine privée (jusqu’à 5 pers. de Bxl) à partir de 489,99 €.
Kit de survie
Pour améliorer le confort de votre trajet, pensez à emporter votre coussin préféré, des boules Quies, un masque de nuit, une trousse de toilette, un training/pyjama, un jeu de cartes, une lecture et un pique-nique (pour le soir ou le petit déjeuner). Et un drap une personne, surtout si vous souffrez d’allergie.
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