Développement de l'enfant

Jeunes et seul·es

Plusieurs études récentes alertent sur le fait que nos grands enfants sont la tranche d’âge qui souffre le plus de la solitude

La solitude est par essence un mal tout ce qu’il y a de plus invisible. Autant dire que lorsque plusieurs études récentes alertent sur le fait que nos grands enfants sont la tranche d’âge qui en souffre le plus, juste devant les aîné·es, on veut en savoir plus et surtout dégager des pistes pour les en sortir.

Si on devait lier la problématique qu’est la solitude à une tranche d’âge, on ne penserait pas illico aux 18-24 ans, pas vrai ? Pourtant plusieurs enquêtes récentes relèvent que les jeunes adultes sont les plus touché·es par la solitude chronique, soit 40% d’entre eux et d’entre elles. Le chiffre est énorme et peut interroger, mais lorsque l’on met bout à bout tous les facteurs qui le constituent, tout devient plus clair.

Le virtuel coupe les ailes ?

La Bertelsmann Stiftung, fondation indépendante allemande qui a enquêté sur sept pays européens, nous apprend donc que les jeunes adultes belges sont les plus frappé·es par le sentiment de solitude, derrière leurs jeunes voisin·es français·es. Une enquête plus locale vient appuyer le chiffre. Celle du baromètre social de la Wallonie (BSW), commandité par l’Institut wallon de l’évaluation, de la prospective et de la statistique, l’Iweps.
Les deux enquêtes combinées dressent une photographie intéressante de ce prégnant sentiment de solitude, qui ressort chaque année, mais elles restent en surface. En effet, sorti de ce chiffre, difficile de trouver des analyses, des témoignages ou même parfois une expertise consacrée à cette thématique. Pour les besoins de l’article, nous avons poussé les portes de différents organismes, dont l’ADN est pourtant tourné vers la jeunesse, sans pour autant recevoir d’éléments fiables.
Une source travaillant pour une organisation de jeunesse nous confie son aveu d’impuissance. « On ne l’envisage pas de façon systémique. C’est une problématique à laquelle on s’attaque au cas par cas. D’autant que la solitude est marquée différemment à différentes strates au sein de cette population. Il n’y a pas un jeune, mais des jeunes. Souffrant de ces maux pour différentes raisons et de différentes manières ». D’où la difficulté, hors de ces études, de rassembler les pièces du puzzle.
Mons, Namur, Bruxelles, antenne par antenne, Infor Jeunes nous confirme que c’est la problématique qui revient le plus chez les jeunes aux quatre coins du pays. En cause ? Le décalage entre ce que fait miroiter le numérique et ce qui se passe dans la réalité. Propos repris par la psychologue Valérie Dubost que l’on fait régulièrement intervenir sur les sujets liés aux écrans : « N’oublions pas que la jeunesse dont on parle est née avec un pied dans le réel et l’autre dans le virtuel, sans distinction précise entre les deux. Les amitiés numériques sont donc perçues comme totalement réelles. Seulement, dans la réalité, il manque quelque chose. Sans que l’on puisse le nommer ».

Lucie, 19 ans - Étudiante en école d’infirmière
« Moi, par exemple, je tourne souvent en boucle. Je vis plus dans le passé et je n’arrive pas du tout à me projeter dans l’avenir. L’environnement, le chômage, les crises... et même pas de fric pour boire une bière avec qui que ce soit »
Lucie, 19 ans

Étudiante en école d’infirmière

Tout cela est renforcé par des démonstrations abondantes sur les réseaux. Les photos de la fête de Victor sur Insta montrent à quel point la fête avait l’air géniale. Maya et Zoé passent leur temps ensemble, elles documentent toute leur amitié sur TikTok. La vie des autres semble tellement plus riche et si parfaite. Si même nous, adultes, né·es dans un monde parfaitement analogique, parvenons à peine à démêler la façade de la vérité, imaginez comme l’affaire s’avère difficile à entreprendre pour les natifs et natives numériques qui nous succèdent.
Cependant, les explications à cette importante solitude sont multifactorielles. Tout mettre sur le dos des relations virtuelles ne serait pas complet.

Pas une, mais des solitudes

Les deux études mettent chacune en évidence divers degrés de solitude. À la louche, 60% des jeunes Belges se sentent « modérément seuls » et 15 % s’estiment « profondément seuls ». Côté wallon, l’étude Iweps porte sur un échantillon de 1 867 personnes. Une sur dix dit n’avoir aucun·e ami·e proche. Plus saisissant encore, 6,5% des jeunes interrogé·es disent ne jamais recevoir ou rendre de visites à des copains-copines.
Alors que pour l’Iweps, « le genre ainsi que le lieu de vie, la ville ou la campagne, ne jouent pas sur le sentiment de solitude des citoyen·nes interrogé·es », une étude française portant sur le même sujet révèle que les questions liées au genre, à l’orientation ou à l’identité sexuelle jouent sur ce pesant sentiment de solitude.
Infor Jeunes ajoute que la pandémie a mis en évidence le fait que l’isolement social pèse plus sur certains groupes au sein de la population. C’est le cas des jeunes ayant déjà des problèmes de santé mentale ; qui vivent dans des régions éloignées ; celles et ceux défavorisé·es ; issu·es de l’immigration ou, comme le démontre l’étude équivalente l’Ifop/Flashs chez nos voisin·es français·es, les jeunes LGTBQIA+.
Autre facteur pour Anja Langness, experte en jeunesse à la Bertelsmann Stiftung, celui du niveau d’éducation. Il influerait sur les ressources pour faire face à cette situation et sur la vie sociale des jeunes. « Plus un jeune est issu d’un milieu favorisé ou mieux il gagne sa vie en tant que jeune actif, plus il trouve des solutions tant pour gérer le stress et l’angoisse que pour tisser des liens sociaux ».
Lucie, 19 ans, étudiante en école d’infirmière, se retrouve dans tout ce que ces études tendent à démontrer. « J’ai le sentiment que les jeunes sont toutes et tous très distant·es les un·es vis-à-vis des autres. On ne fait pas de grandes fêtes. On ne passe pas tout notre temps au café à refaire le monde, comme le montrent les séries. On reste chacun·e bien sagement dans notre kot, à glander sur nos gsm ou nos ordis. Moi, par exemple, je tourne souvent en boucle. Je vis plus dans le passé et je n’arrive pas du tout à me projeter dans l’avenir. L’environnement, le chômage, les crises... et même pas de fric pour boire une bière avec qui que ce soit ».
Autour d’un terrain de basket, Timothé, 18 ans, rejoint ses parents pour encourager sa petite sœur qui dispute un match. On discute de cette étude et des propos de Lucie. « Ah, mais je me reconnais à fond là-dedans. Par exemple, nos soirées entre potes sont vraiment nulles. On les passe assis·es sur un canapé, chacun·e sur son téléphone. Moi, j’ai des copains, des copines, mais je me sens seul en leur compagnie ».
Le décor est planté, comment s’attaquer à tout cela ?

Le collectif, le remède à la solitude

L’asbl Resonance, réseau de formation jeunesse, met régulièrement en garde contre les effets à long terme de la solitude. Elle peut potentiellement réduire le sentiment d’appartenance à la société et ainsi devenir un problème social et politique. Valérie Dubost de rebondir : « C’est précisément pour cette raison que la solitude doit être traitée comme un enjeu sociétal. Il est important de sortir du cas par cas et de la traiter comme on le ferait pour le harcèlement ou la dépression. Il faut aussi sortir d’une vision très stigmatisante des personnes concernées ».
Et les parents, que peuvent-ils faire pour leurs grands enfants ? Différents éléments convergent. D'abord, il semble important de ne pas trop les écraser avec leur propre jeunesse qui semblait si facile, à une époque si merveilleuse. Les bandes de potes, les concerts, les fêtes… Tout semblait plus idyllique ? Pourtant le chômage, le sida, la couche d’ozone, les tensions géopolitiques, l’individualisme et déjà le consumérisme vorace obstruaient notre vision du futur. Les épreuves aujourd’hui ne sont tout simplement pas les mêmes. Votre place ? Elle consiste d’abord à écouter. À jauger. À essayer de comprendre. N’oubliez pas de valoriser coûte que coûte les différentes compétences sociales et émotionnelles de vos jeunes. Ils et elles n’en manquent pas.
L’autre piste, largement plébiscitée par les organisations de jeunesse, Resonance en tête, c’est de pousser les jeunes à l’engagement. Une façon évidente d’intégrer ces jeunes adultes à la citoyenneté. La montée des extrêmes, le climat, le monde du travail… la meilleure façon d’agir face à l’angoisse ? L’action. Le collectif.
Enfin, on ne pouvait pas terminer cet article sans relater les propos de Jim*, passé par les bancs de l’unif. Le jeune homme, étudiant en sciences humaines, nourri d’idéaux, ne se retrouve pas dans l’aspect trop vaniteux de la plupart de ses semblables. Il déprime sévèrement. Se recroqueville sur lui-même. Fume des pétards du matin bien entamé jusqu’à tard dans la nuit
« Je m’annihilais, commente-t-il rétrospectivement. Puis, j’ai fini par me dire : allez, tout ce qui me manque, je ne vais pas attendre qu’on me le donne. Je vais le prendre. ‘Fais le toi-même’. J’ai monté un collectif pour organiser des soirées avec la musique que j’aime, des danseuses et danseurs et les gens inspirés que je voulais y voir. J’ai embarqué deux potes que je fréquentais vaguement. Et à partir de là, on s’est éclaté. On a rassemblé plein de gens. Aujourd’hui, j’essaie d’en faire mon métier. J’ai rencontré plein de super personnes à qui je n’aurais jamais parlé si je ne m’étais pas bougé le derrière. La rencontre, c’est un cercle vertueux. Je crois qu’il faut aller au-delà du piège qui consiste à se transformer en gentil petit citoyen bien inactif qui reste dans sa piaule à regarder Netflix. Il y a d’autres projets. »

* Prénom modifié

ZOOM

Quelques portes à pousser pour se « bouger le derrière » !