Vie pratique
S’occuper d’un jeune enfant, c’est le soulever, le porter, ramasser ses affaires ou s’asseoir à ses côtés des dizaines, voire des centaines de fois par jour… Des gestes qui, à la longue, peuvent s’avérer éprouvants pour le dos et les articulations.
Les puéricultrices sont bien placées pour le savoir, elles qui répètent ces mouvements tout au long de leur carrière, et voient passer entre leurs bras des milliers d’enfants. Leur profession est d’ailleurs reconnue comme particulièrement à risque en termes de « troubles musculosquelettiques », les « TMS », (maux de dos, tendinites…).
Et si on s’inspirait des conseils de prévention que reçoivent les professionnel·les de la petite enfance pour aider les jeunes parents à préserver leur dos ? Pascal Flament, qui enseigne la kinésithérapie à la Haute-École Louvain en Hainaut (HELHa) et conseille des crèches en matière d’ergonomie, s’est prêté au jeu pour le Ligueur.
Quelques bonnes habitudes
Mouvements répétitifs, postures inadaptées, bébé de plus en plus lourd à porter… Les troubles musculosquelettiques trouvent en partie leur origine dans la gestuelle et l’environnement. Voici quelques recommandations pour s’en prémunir :
- Bien s’installer : « La position assise est plus contraignante pour le dos que la position debout, explique Pascal Flament. Il est donc important de bien s’installer. Quand vous vous asseyez pour donner à manger à un enfant, par exemple, installez-vous face à lui. Le plan de la table devrait se trouver plus ou moins à hauteur de vos coudes ». Lorsqu’on se place plus bas, pour donner le bain, par exemple, le mieux est de s’agenouiller ou s’accroupir face à l’enfant : « L’idée est de ne pas rester assis·e, tordu·e à côté de la baignoire ».
- Adopter les bons gestes : « Bouger est important », rappelle-t-il. Mais, face à des gestes répétés et des charges lourdes, « il vaut mieux bouger correctement, la gestuelle est importante ». Pour soulever un jeune enfant, par exemple, il recommande la posture dite « du chevalier servant » : un genou au sol, en guise d’appui, et l’autre genou fléchi. « Pour vous redresser, prenez l'enfant proche de vous et poussez sur vos jambes ». Fléchir les genoux au lieu de se pencher en avant, jambes tendues, et tenir la charge la plus proche possible de son corps, est un conseil à garder à l’esprit pour soulever n’importe quel objet, lié ou non à la vie de famille ! Autre tuyau : changer de bras régulièrement lorsqu’on porte un bébé. « Alterner permet non seulement de bouger, mais aussi d'équilibrer un peu les contraintes et d’éviter qu’elles ne reposent toujours sur les mêmes articulations ».
- Choisir du matériel adapté : lorsqu’on se tient debout pour changer ou habiller son enfant, la table à langer devrait arriver plus ou moins à la hauteur du bassin, poursuit Pascal Flament. Soit un mètre environ, selon la taille de chacun·e. « Il existe des parcs dans lesquels le bébé peut jouer et faire la sieste, et dont la hauteur du plan est plus ou moins celle de votre bassin, ajoute-t-il. Quand vous allez le chercher, vous êtes donc positionné·e correctement ». À l’inverse, les parcs, lits à barreaux ou lits de voyage ayant un plan très proche du sol imposent des mouvements de flexion et de torsion contraignants pour le dos. Il signale encore qu’il existe du matériel adapté, comme des réhausseurs et escabeaux pour enfants, ou encore des sièges auto pivotants permettant de se mettre face à son enfant pour l’en sortir.
- Stimuler l’autonomie de l’enfant : le cas du lit de voyage qui oblige à se pencher pour en sortir son bébé illustre à merveille le prochain conseil : celui de stimuler progressivement l’autonomie de son enfant. Dès qu’il ou elle en est capable, demandez-lui de se mettre debout pour vous faciliter la tâche. À ce sujet, Pascal Flament cite l’exemple d’une crèche dont le sol était jonché de jouets en fin de journée : « J’ai vu une puéricultrice faire plus de cinquante mouvements de flexion du tronc pour les ramasser. Je lui ai conseillé de demander aux enfants de l’aider à ranger. Dès qu’ils savent faire quelque chose, on peut leur demander de participer ». En attendant, il propose un plan B : « Prenez une brosse et ramenez tous les objets au centre de la pièce avant de les ramasser, en vous plaçant correctement ».
Le stress et la fatigue, ennemis du dos
D’autres facteurs, plus personnels, entrent en ligne de compte dans l’apparition des troubles musculosquelettiques. « Le stress et la fatigue augmentent les tensions musculaires et donc les contraintes sur les articulations, commente le spécialiste. Je pense que chez les jeunes parents, ce sont principalement ces facteurs-là qui expliquent l’apparition de troubles musculosquelettiques. La fatigue accumulée, avec des nuits qui peuvent être compliquées. Plus le stress du quotidien : quand vous avez de jeunes enfants et une activité professionnelle, ce n’est pas toujours facile de s'organiser ».
« La sédentarité est un vrai problème dans nos pays industrialisés, poursuit-il, et on se rend compte que les personnes qui ont une activité physique régulière se plaignent moins de troubles musculosquelettiques. Malheureusement, je pense que les jeunes parents ont un peu tendance à s'oublier. Entre le travail et la famille, ils n'ont plus le temps pour les loisirs ». Et de préciser : « On confond souvent l’activité physique avec le sport. Or, on peut travailler sa force, son endurance et sa souplesse par des activités de la vie quotidienne, comme la marche, le vélo, le fait de monter les escaliers plutôt que de prendre l’ascenseur, ou encore par des activités comme le yoga, le Pilates… ».
« Il n’est jamais trop tard »
Changer des habitudes bien ancrées est loin d’être évident. Se détendre et se reposer quand on est débordé·e l’est encore moins. L’idée de cet article n’est donc pas d’alourdir encore la charge mentale de certain·es (Je devrais plier les genoux, faire du yoga, mieux m’organiser, arriver à dormir… !!). Le message serait plutôt : ne sous-estimez pas l’impact de certaines tâches sur votre santé, et autorisez-vous à en prendre soin.
Et si la douleur s’installe ? « Cela peut valoir la peine de consulter. Ce qu’il faut éviter, c’est l’état de chronicité. Mais sans dramatiser, ni se dire que vous aurez mal au dos toute votre vie, rassure Pascal Flament. Avec les enfants qui grandissent, vous aurez moins de contraintes. Et il n’est jamais trop tard pour reprendre en main sa santé ».
LE SAVIEZ-VOUS ?
1 à 2 Belges sur 10 déclarent souffrir de troubles musculosquelettiques
Souvent négligées, les douleurs et gênes qui en découlent peuvent affecter la vie quotidienne et la santé mentale. Il s’agit donc d’un véritable enjeu de santé publique, qui touche en majorité des femmes, aussi bien en Belgique que dans le reste du monde. Chez nous, les douleurs dans le cou concerneraient deux fois plus de femmes que d’hommes (sources : Sciensano, 2022 et The Lancet, 2024). Cette disparité de genre est-elle liée à la maternité et à la plus grande implication des femmes dans les soins aux enfants ? Difficile de l’affirmer, car les facteurs de risque sont multiples, et la recherche scientifique s’est jusqu’à présent peu penchée sur cette question. Mais une étude américaine que nous a renseignée Pascal Flament confirme explicitement le lien entre troubles musculosquelettiques et tâches parentales de soins aux enfants de 0 à 3 ans : deux tiers des parents participants – essentiellement des mères – se plaignaient de maux de dos, de nuque et d’épaules (source : American Journal of Ergotherapy, 2005).
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