Développement de l'enfant
Pour beaucoup d’étudiant·es, la vie se décline en cours, examens, soirées et premières expériences professionnelles. Derrière ces routines se cache une réalité complexe : jongler entre études, travail et pression financière peut rapidement devenir une source de fatigue et de stress. Pour certain·es, cette accumulation mène à l’épuisement, voire au burn-out.
Longtemps associée à une période d’insouciance, la vie étudiante se transforme progressivement. Entre exigences académiques élevées et coût de la vie en hausse, les conditions dans lesquelles les jeunes construisent leur parcours changent. Dans ce contexte, la question de l’épuisement étudiant émerge de plus en plus souvent dans les témoignages, mais aussi dans les consultations des professionnel·les de la santé mentale.
« Le problème dont ils parlent, c’est la vie »
À PsyCampus, un service bruxellois dédié aux étudiant·es de l’enseignement supérieur, Rob Kaelen et Hugo Larisch, psychologue et psychothérapeute, accueillent quotidiennement des jeunes en difficulté. Lorsqu’on leur demande quelles sont les principales préoccupations qui amènent les étudiant·es à les consulter, ils répondent d’une seule voix : « La vie, de manière générale ». Bien sûr, les études y figurent, mais elles se mêlent souvent à des difficultés relationnelles, à des tensions familiales, à des ruptures, à des doutes identitaires ou à des inquiétudes concernant l’avenir. La souffrance ne se laisse pas facilement compartimenter.
Les professionnels insistent toutefois sur les périodes académiques, qui agissent comme un accélérateur. Les demandes de consultation augmentent considérablement à l’approche du blocus, lors des recours ou pendant les phases de rédaction du mémoire. Pour de nombreux et nombreuses étudiant·es, la peur de ne plus être finançable constitue une angoisse permanente.
Travailler pour survivre
Lors des blocus, le travail étudiant occupe une place centrale dans de nombreux récits. De plus en plus de jeunes combinent des horaires tardifs, parfois nocturnes, avec des journées de cours et de révisions chargées. Pour les étudiant·es les plus précaires, les révisions passent souvent au second plan au profit du travail. Non pas par choix d’autonomie ou de volonté d’acquérir de l’expérience, mais par nécessité pour couvrir le loyer ou les frais académiques.
Comme le souligne Rob Kaelen : « Quand les étudiants jonglent entre cours et job(s), la fatigue s’accumule sans qu’ils s’en rendent compte. Beaucoup se retrouvent à bout de forces avant même de réaliser qu’ils sont en train de craquer ».
L’expérience de Manon (dont on a changé le nom par souci d’anonymat), 23 ans, illustre bien cette réalité. Étudiante en dernière année de bachelier, elle travaille comme serveuse dans un bar du centre-ville pour payer son kot et ses dépenses quotidiennes. « Après les cours, je me dépêchais pour aller faire mon shift. Je rentrais chez moi vers 1h du matin en semaine, beaucoup plus tard le week-end. Je m’endormais directement, puis mon réveil sonnait pour aller en cours ».
Au début, ce rythme lui semble tenable. Le travail lui permet de subvenir à ses besoins. Mais, au fil des mois, la fatigue s’installe. « Je vivais un peu en décalage permanent. La journée, j’essayais de rester concentrée en cours, mais j’étais épuisée. Très souvent, je m’endormais. Au travail aussi, je commençais à oublier des commandes et à être moins efficace ».
La situation devient particulièrement difficile pendant le blocus. Pour gagner davantage d’argent, elle accepte encore plus de shifts, tout en essayant de réviser. « Je relisais mes notes et j’avais l’impression que mon cerveau ne fonctionnait plus. Je ne retenais rien ».
Les symptômes observés ressemblent à ceux du burn-out professionnel : fatigue intense, détachement vis-à-vis des études, perte d’efficacité, troubles du sommeil.
Progressivement, Manon commence, elle aussi, à ressentir ces signes d’épuisement. « À un moment, je me suis mise à éviter mes cours parce que je n’arrivais plus à suivre. J’avais l’impression d’être complètement vide et les crises d’angoisse m’empêchaient de sortir de chez moi ».
Contrairement au monde salarié, la situation étudiante présente une vulnérabilité particulière. Il n’existe pas de véritable filet de sécurité : un échec peut entraîner la perte de financement ou un retard dans le parcours, accentuant encore la pression. Hugo Larisch note : « Je ne fais pas de distinction très claire entre le burn-out étudiant et le burn-out adulte. Peut-être que ce qu’on constate, c’est qu’on met les étudiants dans des situations d’adultes ».
Manon en fera l’expérience. « Mon déclic a été de devoir doubler ma dernière année de bachelier. J’avais échoué à la plupart de mes cours ». Encouragée par une amie, elle finit par consulter un service d’aide psychologique pour étudiant·es. Aujourd’hui, elle a réduit ses heures de travail. « J’ai compris que je ne pouvais pas vivre en permanence à ce rythme. Mais quand on doit payer son loyer, on n’a pas toujours beaucoup de choix ».
Le secteur de l’Horeca, qui représente environ 28 % des emplois étudiants, continue de dominer les secteurs classiques du travail étudiant
Une génération sous tension
Pour Simone Marchini, pédopsychiatre responsable du centre ZELIG à l’hôpital Érasme, qui offre une prise en charge spécialisée pour les jeunes en souffrance psychique, l’adolescence et le jeune âge adulte correspondent à une période de grande plasticité cérébrale. La majorité des troubles psychiatriques débutent avant 25 ans.
Le pédopsychiatre ne pose pas de lien direct entre travail étudiant et apparition d’un trouble mental, mais souligne un phénomène plus large : l’optimisation permanente du temps. « On est dans une société où tout doit être efficace, où chaque moment doit être utilisé. On écoute un cours dans les transports, on répond à des messages en continu. Les temps de transition et de repos disparaissent peu à peu ».
Simone Marchini insiste sur le fait que les temps morts, les moments de transition entre les activités, sont nécessaires pour récupérer et se réorganiser mentalement. Hugo Larisch ajoute : « Je me méfie toujours des situations où tout devient performance et optimisation. Il faut aussi que les étudiants puissent avoir du plaisir à apprendre et profiter de la vie estudiantine ».
Les réseaux sociaux participent également à cette tension ambivalente. Ainsi, s’ils contribuent à la déstigmatisation de la santé mentale, revers de la médaille, ils favorisent aussi les auto-diagnostics rapides et une simplification de réalités complexes. À PsyCampus, les psychologues rappellent que les questionnaires peuvent servir de signal d’alerte, mais qu’ils ne remplacent jamais un espace de parole. Simone Marchini évoque les signes précurseurs avant l’effondrement : « On va ainsi avoir les yeux plus vite fatigués, être beaucoup plus distrait, avoir des oublis fréquents, comme les clés… Si ça arrive, ce sont des signaux d’alerte ».
Une souffrance qui dépasse l’individu
Pour Hugo Larisch, formé en systémique, la souffrance étudiante ne peut être comprise uniquement à l’échelle individuelle. Elle s’inscrit dans un contexte plus large : précarité financière, incertitudes politiques et climatiques, pression de réussite, hyperconnexion permanente. La tentation est grande de transformer ces tensions en problèmes personnels à gérer seul·e. Or, rappellent les professionnels interrogés, l’épuisement n’est jamais un simple défaut d’organisation. Il est souvent le symptôme d’un déséquilibre durable entre exigences et ressources.
Dans ce contexte, la thérapie devient un espace nécessaire : un lieu où ralentir, remettre du sens et sortir provisoirement de la logique de performance. Car derrière les chiffres du travail étudiant se profile une question plus vaste : quelle place notre société laisse-t-elle à l’apprentissage, à l’erreur et au repos dans l’entrée dans la vie adulte ?
EN CHIFFRES
- Entre 300 000 et 422 000 jeunes travaillent aujourd’hui à côté de leurs études. Une hausse record a été observée au début de cette année, selon l’Office national de sécurité sociale (ONSS).
- Depuis le 1er janvier 2025, le cadre légal permet aux étudiant·es de travailler jusqu’à 650 heures par an sous cotisations sociales réduites, soit l’équivalent de 81 jours. Une limite qui peut sembler assez large, mais qui reste insuffisante pour celles et ceux qui doivent subvenir seul·es à leurs besoins financiers. Dans ce contexte, l’enquête annuelle de Randstad auprès de 1 000 étudiant·es révèle une tendance claire : « 4 sur 10 aimeraient travailler davantage, 8 sur 10 ne veulent plus de plafond. Une large majorité estime néanmoins que cette modification ne va pas assez loin : 78 % souhaiteraient pouvoir gagner un revenu supplémentaire illimité ».
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