Développement de l'enfant

La dark romance, sombre et lumière

Focus sur un genre littéraire en plein développement chez les grands ados et les jeunes adultes

Depuis quelques temps, le phénomène littéraire regroupé sous l'étiquette de dark romance fait couler beaucoup d’encre noire. Il inquiète. De nombreux observateurs et nombreuses observatrices voient dans le succès de ce sous-genre dévoré par les ados et les jeunes adultes, un recul de l'égalité hommes-femmes. Ils et elles lui reprochent également de banaliser les relations toxiques et de normaliser les violences sexuelles. L’incarnation du Mal, en gros. Plongeons dans les ténèbres de la littérature.

À l’occasion d’un colloque pointu consacré au sujet, deux bibliothécaires discutent, inquiétées par le phénomène : « Je m’occupe de la section young adult, et on a de plus en plus de demandes. – Oui, c’est problématique, rétorque dare-dare sa consœur. Ma fille en lit plein. À chaque fois, c’est très marqué par la violence, la manipulation. L’amour y côtoie la douleur, on dirait qu’il n’y a pas de frontières entre le bien et le mal. Et puis ça banalise à fond la culture du viol ». Que se passe-t-il dans ces romans ? Tournons la page pour savoir.

L’histoire se répète ?

Issue d’une longue tradition littéraire qui remonte au XVIIIe siècle, la dark romance puise ses racines dans l’œuvre de Sade. Déjà, le genre littéraire auquel s’attelle le célèbre marquis écrivain est décrié et qualifié de « roman noir ». Au programme ? Violence, pouvoir, soumission, le tout mêlé à l’ardeur et au désir. La dark romance reprend ces mécanismes. Morale ambiguë, convention malmenée, bonnes mœurs bafouées.
Peu après, le roman gothique mêle érotisme, romantisme et horreur. Le genre est florissant. Il revient en pleine forme début 2000 et conquiert une base de fans sombres et dévoué·es. Peut-être avez-vous contribué au succès de Twilight ou encore de 50 nuances de Grey, dans un style moins horrifique mais plus érotique, qui continuent vingt-cinq ans plus tard à faire les beaux jours de leurs éditeurs.

« Un des grands attraits de l’ado, c’est d’aller pile là où il ne peut pas lire. Plus on lui interdit, plus on l’empêche, plus ça donne envie, parce que ‘ça a l’air génial’ »
Sophie Cagnon

Enseignante spécialisée dans la littérature pour ado

Cette filiation de 200 ans que l’on résume en dix lignes n’est pas un long fleuve tranquille. Chaque fois, elle attire les mêmes foudres : elle insulterait l’intelligence et dépraverait dangereusement la morale du moment. Surtout celle de nos candides jeunes filles, tacitement pas assez mûres pour se forger leur propre opinion. Laissons un temps le monde littéraire ou adulte pour voir comment ce sous-genre à l’héritage avilissant est perçu par les principales intéressées.

« Kiffant »

Parents d’ados, n’avez-vous pas vu un exemplaire du fameux Captive traîner au pied du lit de votre grand enfant ? C’est le nouveau Twilight du XXIe siècle. Lu des millions de fois. Né sur Wattpad, communauté en ligne de partage d’histoires, il est imprimé au départ à 10 000 exemplaires. Rupture de stock en vingt-quatre heures. Le troisième tome s’est vendu à 200 000 exemplaires. C’est aujourd’hui le titre qui circule le plus dans les écoles. Les bibliothécaires nous apprennent que des 13-18 ans s’inscrivent en bibliothèque uniquement pour le réserver.
Amalia*, 18 ans, est une inconditionnelle… un peu honteuse. « C’est délicieux. On ne tourne pas les pages, on les brûle. Mais c’est un vrai plaisir coupable. C’est mal écrit, c’est bébête, c’est transgressif. Mais c’est comme regarder une mauvaise série : qu’est-ce que ça fait du bien ». Plus jeune, Charlie*, 15 ans, surabonde. « Captive, c’est kiffant. Et puis, ça donne envie de lire. De la dark romance, oui, à fond, mais ausside la new romance, que je préfère parce que plus romantique et souvent mieux écrite. Ce qui nous fait du bien, c’est d’avoir des romans qui parlent de sujets qui nous touchent. Harcèlement, amour et dysmorphophobie (idée obsessive et permanente de défauts corporels)… quoi de plus normal que de lire des choses écrites pour nous ? ».
Oui. Quoi de plus normal ? Sauf que non, la dark romance est une sorte d’erreur marketing. Elle est à la base prévue pour des trentenaires, or elle va complètement rater sa cible pour toucher une large tranche d’âge entre l’adolescence et l’âge adulte. Les young adults, comme évoqué plus haut.
Principale préoccupation… ces jeunes gens se retrouvent face à des récits aux relations malsaines, alors qu'elles (et ils) sont en pleine construction sur le plan affectif et amoureux.

Dark, mais plus gris qu’on ne le pense

Sophie Cagnon est une enseignante spécialisée dans la littérature pour ados et créatrice du blog sophielit.ca. Elle est elle-même maman de deux ados avides lectrices de ce sous-genre « et bien pire encore ». Pour elle, avec cette affaire de dark romance, on est en plein dans l’univers du gris.
« Pas de contre. Pas de pour. Il n’y a pas de bonnes ou de mauvaises lectures. Un des grands attraits de l’ado, c’est d’aller pile là où il ne peut pas lire. Plus on lui interdit, plus on l’empêche, plus ça donne envie, parce que ‘ça a l’air génial’. »
Ici, les lectures entraînent les ados vers des émotions fortes. L’érotisme, c’est une approche du porno, essentiellement pour les jeunes filles, les jeunes garçons privilégiant la vidéo. Comme pour le porno, on commence soft et on va de plus en plus loin. « D’ailleurs, c’est comme ça que ma fille vient m’aborder un jour : ‘J’ai lu quelque chose que tu ne peux pas comprendre. Achète-moi le deuxième tome’ ».
Et si ça vous arrive ? On respire un grand coup et on essaie de comprendre avant de décréter que « c’est de la merde ». Première chose : être capable de les rejoindre. Sortir de son positionnement d’adulte buté. Rappelez-vous les temps bénis de cet âge de construction. La consommation culturelle chez l’ado s’inscrit dans l’émancipation. Sans oublier le principe d’homophilie à l’adolescence. On se regroupe par bande. « Plus on est ensemble. Plus on se ressemble. Plus on va vers des gens qui nous ressemblent ». C’est justement ce qui se passe avec ce courant culturel adolescent.
Seulement, au vu de l’infinie complexité de ce monde, vous vous doutez bien qu’il y a un petit hic quelque part…

Politic-avertissement

Là où il y a anguille sous roche, c’est que nous ne parlons pas d’un mignon petit genre innocent. La récupération politique n’est jamais loin. « Ce courant s’accompagne d’un accroissement des forces conservatrices », affirme Sophie Cagnon. Dites-moi dans quelle collection de maisons d’édition sont publiés les titres phares de dark romance et je vous dirais quel projet de société il y a derrière. Captive, pour reprendre l’exemple, est édité par Hachette, filiale du groupe Lagardère, rachetée par le groupe Bolloré. Ces forces conservatrices qu’évoque Sophie Cagnon sont en lien avec le régressif mouvement tradwife, qui fait l’apologie de la femme au foyer dont la fonction est d’une simplicité évidente : s’occuper de son mari, de ses enfants, de l’aménagement, de la cuisine, le tout avec une obligeance empruntée aux années 50.
Autre point d’attention, largement soulevé : celui de la normalisation des relations toxiques. Renforcée par l’inégalité des rôles. L’acceptation de la violence. La brutalité au sein de la sexualité. « L’homme est violent parce qu’il est tourmenté. L’amour, le vrai, le sauvera et excusera tout. Là-dessus, il est essentiel d’ouvrir la discussion et pourquoi pas, de s’en servir pour bien insister : un homme violent n’a pas besoin d’être sauvé par une femme », défait Sophie Cagnon. Qui rappelle que la meilleure chose reste de faire confiance à ses enfants. Lorsqu’elle en parle avec sa fille, celle-ci lui rétorque : « J’aime lire ça, mais je n’accepterai jamais ce genre de ressorts dans ma propre relation ».
Mais l’occasion - à tout âge - est toujours bonne de consolider l’éducation au consentement et de poser les germes pour une relation loin de tout ce qui est décrit dans cette littérature très crue.

Captive, roman star de la dark romance

Dark ? Non, fleur bleue

Pour Sévérine Acquisto, psychologue clinicienne, la misogynie n’est pas le seul apanage de la dark romance et, à ce jour, il existe peu d’études scientifiques satisfaisantes qui démontreraient la mauvaise influence de ce sous-genre sur les comportements des ados. Pour la psy, la société tout entière est imprégnée de normalisation des violences sexuelles.
« On vient de là. La princesse offre son cœur, puis son corps, contre le courage d’un preux chevalier. Avec en fond, la responsabilisation des femmes par rapport au comportement des hommes. Cependant, la littérature érotique en soi n’est pas à condamner, elle encourage une interpellation de son imaginaire. Elle sollicite les sens, amène une extension par la prolongation du désir, c’est un carburant du fantasme qui prépare à découvrir des pratiques. »
Aussi, attention au bovarisme, prévient Séverine Acquisto, et à ne pas répandre l’idée comme quoi les jeunes femmes sont vulnérables à la fiction. Gare à ne pas leur nier leur capacité de réflexion. Le rêve des ados lorsqu’on dépasse les discours de surface parfois très crus consiste à vivre une relation épanouie. Voire fleur bleue. Ils et elles savent se fier à leur esprit critique. On les traite comme un public à risque, ils sont conscients des préoccupations dont ils font l’objet.

* prénom modifié

ET AUSSI…

Un genre au féminin ?

Mariam Bisroui, enseignante et libraire de Sweets&Books, à Schaerbeek, nous relate une anecdote cocasse et tord le cou à une idée bien répandue. « Les garçons sont très nombreux à lire de la dark romance. Mais ils sont gênés à l’idée de le montrer. Dans notre librairie, une fille rentre dans l’échoppe et, hop, ils lâchent le livre qu’ils sont en train de lire pour prendre un manga à la place ! ».