Société
Face à la montée des idées d’extrême droite, la famille peut entrer en résistance. Entre vigilance et choix des mots, chasse aux simplismes et optimisme combatif, la citoyenneté se cultive en tribu.
« La démocratie, ça commence autour de la table du petit déjeuner familial ». Lorsque Baptiste Erkes, un des deux coordinateurs du livre Faire front : contrer la trumpisation des esprits, lâche cette petite phrase, l’entretien touche à sa fin. Le chargé de projet chez Etopia (Centre d'animation et de recherche en écologie politique) ajoute : « La démocratie, elle peut s'expérimenter partout, y compris dans la famille. Plus on l’expérimente, plus elle fait sens ».
Faire sens. Avec la montée de l’extrême droite, l’explosion des discours intolérants et violents et la dictature des vérités alternatives, ici et partout dans le monde, cette perspective résonne comme une bouffée d’optimisme.
L’importance du milieu familial dans la résistance aux idées trumpisées, ennemies de la démocratie, Zoé Fauconnier l’a aussi constatée. Au quotidien, cette chargée de mission à l’asbl La Cible dissèque la question de l’extrême droite dans les écoles. De son expérience, elle aussi confirme le rôle central de la famille pour lutter contre le racisme, la xénophobie, la consécration des inégalités. « Le discours des parents est très prégnant dans les décisions de vote et les affinités politiques que vont développer les enfants ».
Les tribus s’érigent ainsi en maillons essentiels de la construction politique des enfants. Zoé Fauconnier se remémore une récente expérience scolaire. « Nous étions dans une classe de primo-votants. Alors que nous demandions ‘Qu'est-ce qui influence le plus vos choix de vote ?’, la grande majorité des élèves a répondu ‘le cercle familial’. Cela m’a marquée ».
Des familles courtisées
Cette influence familiale, les partis d’extrême droite ou ceux qui véhiculent leurs idées l’ont bien cernée. Archibald Gustin vient de coordonner l’ouvrage L’extrême droite en Belgique avec Benjamin Biard (Crisp). Il a particulièrement analysé les techniques du Vlaams Blok, puis du Vlaams Belang, pour rentrer dans les chaumières.
« La famille est vue comme l'institution centrale dans le discours nationaliste du Vlaams Belang. Celui-ci a établi un système dans lequel la famille est le point de comparaison de toutes les politiques publiques. C'est-à-dire qu'on va juger du bénéfice d’une politique publique en fonction ou non de sa contribution au confort des familles. La nation étant vue comme un conglomérat de familles. »
L’extrême droite voudrait donc le bien des familles ? Archibald Gustin allume un voyant rouge. « Le problème, c’est que la vision de la famille de l’extrême droite est très basique, très caricaturale. Pour le Vlaams Belang, elle est flamande, blanche, hétéronormée. Pour avoir mené des entretiens au sein de ce parti, je peux vous dire qu’il y a une attitude, une stratégie qui vise à apparaître comme un parti modernisé en faveur du mariage homosexuel, en faveur de l'adoption par les couples homosexuels. Dans la pratique, le mariage homosexuel, je pense que c'est vrai, c'est largement accepté. En revanche, l'adoption par les couples homosexuels, ça reste un vrai sujet de crispation ».
Pour Archibald Gustin, l’autre point de friction, c’est le rôle de la femme au sein du couple. Celle-ci est toujours largement considérée comme celle qui doit se consacrer aux tâches domestiques. Et le maître de conférences à l’ULiège de prendre l’exemple d’un projet d’allocation parentale qui figure dans le programme du parti d’extrême droite depuis plusieurs années.
« C'est une espèce d’allocation qui serait donnée à tous les parents qui choisissent de rester à la maison pour s'occuper de leurs enfants jusqu'à l'âge de 12 ans. Historiquement, c'était explicitement décrit comme une allocation destinée aux femmes, maintenant, ce n'est plus le cas. Mais on sait que, dans les faits, ce sont les femmes qui sont plutôt poussées à sacrifier leur carrière professionnelle pour s'occuper des enfants. »
L’extrême droite aime donc se poser en sauveuse des familles. « Le discours du Vlaams Belang sur la famille, c'est que la famille est peu protégée par rapport aux politiques socio-économiques, qu’il n’y a pas assez de soutien économique et financier envers la famille à différents niveaux, que ce soit au niveau de la garde d'enfants, des allocations familiales, etc. ». L’entreprise de séduction est donc là, elle permet au Vlaams Belang d’emporter l’adhésion de l’électeur ou de l’électrice. Même si, en dessous du vernis politique, des idées extrémistes poussent à de récurrentes craquelures.
Le choix des mots
François Debras, docteur en sciences politiques, est professeur associé à l’ULiège. Il a contribué aux deux ouvrages que nous venons d’évoquer plus haut. Il dénonce la colonisation des esprits rendue possible par l’imposition d’une certaine vision du monde. Pour asseoir celle-ci, les porte-drapeaux d’idées d’extrême droite disposent d’une arme redoutable : le vocabulaire.
« Quand on prend, par exemple, la métaphore de la vague migratoire, cela forge un imaginaire et impose une réaction. Lorsqu’on évoque une vague migratoire, on s'imagine qu'on va être submergé, qu'on va être noyé. Une vague, c’est aussi déshumanisant. Ce ne sont pas des êtres humains, c'est une catastrophe naturelle. Qu'est-ce qu'on fait par rapport à une catastrophe naturelle ? On se protège. Et donc, en parlant de vague migratoire, en imposant cette image-là, on force une seule réaction possible, une réaction sécuritaire. »
Face à cela, si on parle d'une crise politique de l'asile, la vision devient tout autre, souligne François Debras. « Là, on insiste sur l'asile en tant que droit fondamental et sur l’existence d’une crise politique. L’interprétation devient : ‘Nous ne nous donnons pas ou ne voulons pas nous donner les moyens de répondre à des droits fondamentaux’. Il faut se rendre compte que les mots sont politisés et qu’il faut donc bien les choisir ».
« C’est un peu comme lorsqu’on associe grève à prise d’otages, renchérit Baptiste Erkes. Ce lien a été tellement martelé qu’il y a des connexions qui s’établissent directement. À un point tel que chaque fois qu’on dit grève, il n’y a même plus besoin de dire prise d’otages. Vous avez l'impression d'un danger, d'un danger physique, de quelque chose de profondément illégal, de profondément immoral ». Baptiste Erkes le déplore, « nous utilisons trop souvent les mots de nos adversaires ».
Pour étayer son propos, il prend l’exemple des impôts assimilés à une « charge ». « La charge, c'est quelque chose de quasi physique que nous expérimentons depuis que nous sommes gamins, quelque chose de lourd, de désagréable. Et si quelqu'un enlève les charges, c'est quelqu'un qui vous veut du bien. Cela peut paraître comme positif, alors que ça peut nuire à la solidarité, au service public. Moi, quand j'étais gamin, on parlait de contribution. Pourquoi on ne dit plus contribution ? ».
Vigilance donc par rapport aux idées trop simplistes et au vocabulaire préfabriqué qui induit des peurs et des paniques morales. Avoir conscience de cela au sein des familles, c’est déjà faire un grand pas dans la lutte contre la trumpisation des idées. Une trumpisation qui, si on écoute François Debras, a trouvé un terrain fertile chez les Républicains américains qui, avant Trump, ont beaucoup joué sur une vision très conservatrice de la société, en utilisant la « valeur famille dans ce qu’elle a de protecteur, traditionnel, rassurant. Cette attitude politique, électoralement, peut séduire certaines familles, même si celles-ci sont des ‘unités de vie’ qui vont être directement affectées par les politiques mises en place ».
En filigrane, voilà déjà quelques pistes pour stimuler la vigilance au sein des familles face aux idées d’extrême droite. Avec, toujours, et nous aurons l’occasion d’y revenir, l’importance de dialoguer, en famille, autour de ce qui sert à propager l’idéologie de l’extrême droite. Pour cela, insiste Zoé Fauconnier, « il faut être ouvert à des possibilités de discours extrémistes ». Et aussi, ne pas hésiter à parler politique dans le giron familial, en incitant les enfants à réfléchir sur le sujet, afin de les outiller face aux discours et manipulations de l’extrême droite.
« Je me souviens d’un jeune lors d’une présentation dans un centre de formation en alternance, indique François Debras. Il avait 22 ans et m'a dit qu'il était très content que je sois venu pour parler de politique avec lui. C’était la première fois qu’on lui demandait son avis sur ces matières-là. Ça m'a interpellé. »
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