Vie pratique
Alors que la recherche démontre pourtant leur rôle positif sur la sécurité affective et le bien-être psychologique, les relations fraternelles sont trop peu prises en compte. Pourtant, c’est aussi dans ces relations dites horizontales que se développent des compétences sociales et relationnelles.
Du mémoire à la clinique, en passant par le (post) doctorat, Stéphanie Haxhe, coordinatrice de l’antenne famille du service de santé mentale de Verviers et formatrice à l’Ardoise pivotante, n’a eu de cesse de s’intéresser à la fratrie. Un intérêt constant qui l’a conduit à un constat : la fratrie est trop peu prise en compte. Une carence observée aussi bien dans la recherche universitaire, que dans la formation et par ricochet dans la prise en charge clinique.
« Une jeune fille que je suivais en consultation m’a rapporté que pendant un an et demi ses deux parents ont été voir un psy avec sa sœur atteinte d’anorexie. Elle n’a jamais été associée à la thérapie familiale alors qu’elle aussi avait des choses à dire ». Un exemple qui en dit long sur le manque de reconnaissance du lien fraternel.
C’est dans les cas de garde partagée ou d’enfants placés que le manque de prise en compte de la fratrie est le plus dommageable, constate Stéphanie Haxhe. « En préparant une conférence, j’ai réalisé que la Belgique n’avait pas d’article de loi qui protégeait les frères et sœurs ». Heureusement, ce manque a été comblé depuis peu (voir encadré).
Vous constatez que la recherche francophone s’intéresse fort peu à la fratrie en comparaison d’autres pays qui ont investigué ces relations. Quelles sont les expériences dont nous devrions nous inspirer et tenir compte ?
Stéphanie Haxhe : « À ma connaissance, il y a une expérience phare qui a été réalisée aux États-Unis dans les années 80. Elle démontre le lien d’attachement qui unit les membres d’une fratrie et le rôle des aîné·es comme figure d’attachement. L’expérience est assez classique, un cadet est laissé seul dans une pièce en présence d’un étranger et se dirige vers son aîné pour se rassurer.
L’expérience démontre un double mouvement, d’une part du cadet qui va vers l’aîné pour se sécuriser et, d’autre part, de l’aîné qui endosse un rôle protecteur et va vers le plus jeune lorsqu’il le sent en détresse. Cela démontre le rôle des aîné·es dans la sécurisation de l’attachement. Si ce genre d’expérience était mieux connue ou davantage répliquée, on hésiterait à dix fois avant de séparer les fratries. »
Y a-t-il d’autres apports de la recherche sur la question des fratries ?
S. H. : « Oui, je pense aussi à une étude qualitative réalisée il y a une vingtaine d’années en Angleterre. L’étude portait sur 200 familles qui avaient toutes vécu un événement stressant au cours de l’année écoulée. Les chercheurs ont testé deux facteurs : la qualité de la relation fraternelle et les symptômes de dépression et d’anxiété. Les résultats démontrent que les enfants qui rapportent une relation fraternelle positive présentent significativement moins de signes anxieux et dépressifs relatifs à l’épisode stressant. On peut en déduire un lien clair entre la qualité d’une relation fraternelle et le bien-être psychologique. Plus largement, la plupart des frères et sœurs sont les un·es pour les autres une source de soutien psychologique tout au long de la vie. Ce n’est pas rien de constater ça. »
« La plupart des frères et sœurs sont les un·es pour les autres une source de soutien psychologique tout au long de la vie »
Venons-en aux relations fraternelles, qu’ont-elles de spécifiques au sein de la famille ?
S. H. : « La relation fraternelle est un lien à la fois singulier, spécifique, vivant. Et comme tout ce qui est vivant, cela demande du soin. Ça a l’air très simple dit comme ça, mais ça implique beaucoup de choses. Cela signifie que rien n’est donné ou acquis pour la vie. Qu’une relation fraternelle, comme une relation amicale ou de couple, ça s’entretient, ça demande de l’investissement, de l’écoute et de l’attention.
Bien sûr, les parents peuvent contribuer à l’harmonie fraternelle, mais pas trop et pas tout le temps. L’écueil est de mettre les parents au centre de tout, mais tout ne se joue pas dans les liens verticaux parents-enfants. L’horizontalité de la relation entre frères et sœurs est toute aussi importante et invite à revoir les pratiques thérapeutiques familiales. Un peu comme une révolution copernicienne dans laquelle l’adulte accepte de ne pas être tout pour l’enfant, de ne pas être le soleil autour duquel l’enfant et son avenir gravitent, mais plutôt une planète, de référence certes, mais une planète parmi d’autres tout aussi importantes pour lui. »
Qu’est-ce qui se joue dans ces relations fraternelles horizontales ? En quoi sont-elles importantes dans le développement de l’enfant ?
S. H. : « La relation fraternelle est une relation horizontale de pair à pair. On est dans quelque chose de symétrique contrairement à la relation d’autorité entre le parent et l’enfant qui est une relation verticale et asymétrique. Au cours d’une vie, les relations horizontales sont celles que nous entretenons le plus que ce soit avec les collègues, avec le partenaire de vie ou les ami·es.
Ce que l’enfant apprend dans la relation fraternelle aura de grandes répercussions sur toutes les autres relations horizontales de sa vie. On parle d’ailleurs de laboratoire social pour qualifier les relations fraternelles. C’est un laboratoire, car c’est là qu’on peut faire toutes sortes d’expériences qu’on ne pourrait pas se permettre avec des ami·es parce qu’il y aurait un risque de rupture. Avec les frères et sœurs, on peut se taper dessus un jour et on sait très bien qu’on va se retrouver le lendemain au petit déjeuner.
L’enfant développe toute une série de compétences dans les relations fraternelles. Il y apprend le partage et la solidarité comme lorsqu’il se serre les coudes en fratrie face à l’autorité parentale. C’est aussi là qu’il apprend à gérer un conflit, autre apprentissage très important. Les études ont montré que les enfants uniques sont moins à l’aise dans les situations de conflit, car ils manquent d’expérience en la matière. Se faire entendre, négocier, nouer des alliances, ce sont aussi des compétences qui se développent dans la fratrie.
Autre compétence propre à la fratrie et qui s’avère utile à l’âge adulte : la capacité à prendre sa place et à s’ajuster aux autres. ‘Tiens, si je me comporte ainsi, mon frère réagit ainsi. Si je fais ça, ma sœur fait ci’. Ce processus d’ajustement social entre frères et sœurs trouve des résonances à l’âge adulte dans la manière dont nous sommes accepté·es par nos pairs. A contrario, des relations fraternelles conflictuelles seront associées à des compétences sociales moindres, un attachement plus faible à l’école ou à un groupe.
Le rôle du parent est aussi déterminant. Pour certains d’entre eux qui ont eu des vécus de solitude, le fait de vivre avec une fratrie complice est compliqué, car ils se sentent exclus. Ils ont tendance à diviser pour mieux régner, alors que normalement une alliance positive entre enfants ne devrait pas être perçue comme une menace par le parent. »
« Avec les frères et sœurs, on peut se taper dessus un jour et on sait très bien qu’on va se retrouver le lendemain au petit déjeuner »
Avoir sa place dans une fratrie, c’est quelque chose d’important, mais qu’est-ce que cela signifie réellement ?
S. H. : « C’est une question très vaste et complexe. La réponse dépend de chaque famille. Avoir une place, c’est reconnaître par exemple qu’au sein de la famille Martin, il y a Paul, Suzanne et Jean et pas un aîné, une puînée et un benjamin. Chacun des enfants est reconnu ainsi que ce qu’il apporte en particulier à la fratrie comme à la famille.
Dans ma pratique clinique, je constate que chaque enfant a besoin d’être reconnu et de savoir ce qu’il apporte à sa famille. C’est d’ailleurs une question que je pose souvent aux parents : ‘Que diriez-vous que chacun de vos enfants apporte à la famille ? Qu’est-ce qui caractérise chaque enfant ?’ Et je le demande aussi aux enfants : ‘Sais-tu ce qui rend tes parents particulièrement fiers de toi ? Qu’est-ce que tu as toi et que les autres n’ont pas ?’. Les enfants adorent réfléchir à leur contribution. Reconnaître la singularité de chaque membre de la fratrie, c’est aussi réduire la rivalité. Puisque chacun est unique, il n’y a pas matière à comparaison. »
EN SAVOIR +
Les liens fraternels reconnus dans la loi depuis 2021
« En travaillant à SOS Village d’Enfants à Marche-en-Famenne, j’ai expérimenté l’importance de maintenir les fratries unies dans le cas d’enfants placés. J’ai aussi réalisé que ce n’était pas la norme mais plutôt l’exception qui confirme la règle. Grâce au soutien de Bernard De Vos, Délégué général aux droits de l’enfant, j’ai mis sur pied un groupe d’expert·es pour travailler sur une proposition de loi que nous avons soumise à la Chambre. Depuis mai 2021, les liens personnels entre frères et sœurs sont reconnus dans le Code civil belge. La loi du 20 mai 2021 stipule que, dans le cas d’un placement ou d’une séparation, sauf exception motivée, on ne sépare pas les fratries. »
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