Loisirs et culture
On s’attarde trop peu sur les inventions visuelles en tout genre de la littérature jeunesse. Et pourtant, depuis des décennies, ce genre s’impose comme le plus inventif, celui dans lequel on joue le plus avec les codes graphiques. Discutons-en avec Chloé Perarnau, illustratrice, autrice et professeure d’illustration aux Beaux-Arts de Bruxelles (Arba-esa).
La littérature jeunesse, un laboratoire à narration visuelle, vous partagez cette idée ?
Chloé Perarnau : « Oui. Et je compléterais même en disant que c’en est un depuis presque cinquante ans. Avec une petite nuance : tout dépend des maisons d’édition dont on parle. Certaines, dès les années 80, ont pris le parti d’en faire un véritable champ artistique, voire expérimental. Tant sur le choix éditorial, sur le contenu, que sur le rendu : en proposant un graphisme très novateur, en introduisant parfois de la photo, en créant des mécanismes de pop-up… En restant à un niveau francophone, je pense à la maison d’édition Les trois ourses et plus précisément aux collaborations avec le regretté artiste Katsumi Komagata. Je pense également aux éditions MeMo, qui ont pris de vrais risques graphiques, ou encore aux éditions Les Grandes personnes, qui proposent des livres surprenants, conceptuels, aux frontières du livre-objet. »
Qu’est-ce qui explique que ce secteur permette autant aux artistes de s’y exprimer quasi sans limites artistiques ?
C. P. : « Pour moi, l’adéquation contenu/image/texte peut être un vrai terrain de jeu dans la littérature jeunesse. On peut raconter d’autres histoires à des enfants de façons différentes, en explorant tout un tas de possibilités au niveau plastique et narratif, comme les enfants le feraient eux-mêmes. C’est aussi un secteur investi par des artistes d’horizons très différents. On sent qu’il y a encore une volonté très prégnante de raconter des histoires, par l’image et par le texte. Ne serait-ce qu’en observant ce qui se passe dans les écoles où l’on enseigne l’illustration et la narration visuelle. À cela s’ajoutent plein d’auteurs et d’autrices autodidactes qui viennent ouvrir encore le champ et cela fait encore bouger les façons d’apprendre. C'est très vivant et créatif. »
Les auteurs et autrices expliquent souvent qu’ils et elles s’autorisent à être plus libres dans leurs livres dédiés aux enfants que dans leurs bandes dessinées ou autres romans graphiques, pourquoi selon vous ?
C. P. : « Ce sont d’abord les principaux intéressés, les enfants, qui en font quelque chose d’aussi vivant. Ils ont une capacité sans pareille à s’étonner. À s’émerveiller. Et les parents, qui achètent les livres sont aussi de plus en plus sensibles à l’illustration. Et puis, c’est un secteur avec des spécificités liées au développement de l’enfant. Par exemple, les plus petit·es voient de façon contrastée. C’est aussi un domaine où il semble encore y avoir moins de barrières et de conventions visuelles pour comprendre l’image. D’où l’idée de s’autoriser des choses plus libres, plus folles, plus inventives. »
Selon vous, la littérature jeunesse a encore de nouveaux territoires à conquérir ?
C. P. : « Bien sûr. Il y a encore tellement de choses à dire et montrer. D’abord tout ce dont on ne peut pas se passer : les questions d’écologie, l’inclusivité, la résistance… La question de l’intelligence artificielle aussi (pour la création d’image). De toutes ces contraintes vont évidemment naître des inventions graphiques, d’autres manières de faire. Aussi, les enfants grandissent, explorent d’autres lectures. Alors de nouvelles images peuvent être crées, avec d’autres référentiels. L’enjeu, c’est de conserver une certaine forme de porosité, de liberté et de ne pas cesser d’explorer. Autre point d’attention soulevé par pas mal d’auteurs et d’autrices, d’éditeurs et d’éditrices, la surabondance d’ouvrages édités. L’option ? Faire moins de livres. Et peut-être les faire mieux. »
Comment les parents peuvent-ils encourager cette émulation ?
C. P. : « Il est important de continuer à lire aux enfants et à les faire lire. Tout comme il est primordial, à mon sens, de faire dessiner les enfants et de leur faire comprendre les images. L’écriture et la lecture, c’est une façon de comprendre le monde, de raconter et de se raconter. Mais le dessin, la pratique d’observation me semblent être un vrai langage et un outil à développer. L’autre chose est d’appréhender les images. Lorsqu’on lit un livre avec son enfant, qu’on lui montre un film ou que l’on va au musée avec lui, on peut essayer de comprendre ensemble les images, pourquoi elles nous impressionnent, nous intriguent, nous font rire, nous révoltent… C’est précieux pour les enfants et pour les adultes qu’ils vont devenir, car on vit dans un monde où l’image est omniprésente. »
À LIRE AUSSI