Santé et bien-être

L’accès aux soins de santé des familles : ruelle ou boulevard ?

La Belgique est souvent citée en exemple pour son système de soins de santé, mais côté famille...

La Belgique est souvent citée en exemple pour son système de soins de santé. En pratique, les familles sont-elles vraiment égales dans l’accès à ceux-ci ?

Un parent sur quatre rencontre des difficultés à payer une consultation médicale ou des médicaments pour son enfant, tandis qu’un sur deux peine à lui payer des lunettes, un appareil dentaire ou des semelles orthopédiques. La moitié des parents ne trouve pas de rendez-vous médical pour leur enfant dans un délai raisonnable et un parent sur cinq a du mal à trouver une aide appropriée en matière de santé mentale.
Ces résultats sont issus d’une enquête de la Ligue des familles réalisée auprès de plus de 1 000 parents en 2024. Pour donner de la perspective et de l’épaisseur à ces chiffres, nous nous sommes entretenus avec trois expert·es qui suivent de près les enjeux liés à la santé. Vincent Lorant est professeur en politique de soins de santé à l’UCLouvain, Sophie Gerkens est économiste de la santé au Centre fédéral d’expertise des soins de santé (KCE) et Fanny Dubois est secrétaire générale de la Fédération des maisons médicales.

Les soins de santé recouvrent une large palette qui vont des médicaments aux tests et bilans, en passant par les soins infirmiers ou dentaires, le matériel médical, l’hospitalisation et les consultations médicales. Quels sont les facteurs qui influencent l’accessibilité à ces soins ?
Sophie Gerkens :
« L’accessibilité désigne la facilité avec laquelle une personne accède aux services de santé que ce soit en termes de coûts, de disponibilité de personnel qualifié, de temps et d’accès géographique. »
Vincent Lorant : « J’ajouterai une cinquième dimension : l’accès culturel. Pour recevoir un soin, il faut qu’il soit compatible aux attentes culturelles de la personne. Cette dimension est davantage prégnante sur des questions sensibles comme la santé reproductive ou mentale. »

Est-ce que tout le monde doit avoir le même accès aux soins de santé ?
V. L. :
« On parle de plus en plus d’équité plutôt que d’égalité dans les soins de santé, car les besoins peuvent être très différents d’une personne à l’autre. Le critère d’équité permet de comparer entre elles des personnes avec les mêmes besoins. »
S. G. : « La situation financière d’une personne est un facteur d’inéquité, les familles en situation de pauvreté ont moins de contacts avec des médecins et recourent davantage aux soins d’urgence. C’est dans les soins dentaires qu’on constate le plus grand écart d’accès puisque seul un dentiste sur quatre est conventionné. »

Les ressources financières pèsent lourd dans les choix posés par les familles. Comment les prix des soins de santé sont-ils fixés ?
S. G. :
« Notre pays fonctionne beaucoup par concertations. Les soins de santé disposent de plusieurs commissions : une commission pour les consultations chez un médecin, une autre pour le remboursement des médicaments, une autre pour le remboursement des implants, etc. Dans les négociations autour des consultations chez un médecin, les mutuelles représentent les intérêts des patients et les groupes de médecins ceux des prestataires de soins. Les accords trouvés sur les honoraires sont repris dans une grande nomenclature qui détaille le montant de la consultation, la partie remboursée par l’INAMI (l’assurance maladie invalidité) et celle à charge du patient, appelée ticket modérateur. Les médecins conventionnés respectent ces tarifs, tandis que les professionnels non conventionnés sont libres de demander des suppléments. »
V. L. : « On peut se poser la question : les prestataires de soins sont-ils les mieux placés pour faire des propositions en matière de remboursement ? Le fait que les commissions soient organisées autour des professions démontre aussi que les soins de santé sont davantage gouvernés par une logique professionnelle que par les parcours de santé des patients. On pourrait tout aussi bien compartimenter les choses en fonction d’objectifs de santé publique. »

Soins dentaires, soins inégalitaires

La Belgique est-elle un bon élève en matière d’accès aux soins de santé ?
S. G. :
« On peut être content de notre couverture des soins de santé. À l’exception de quelques personnes qui ont des problèmes administratifs ou des retards de payement, plus de 99% de la population belge dispose d’une assurance maladie invalidité. Ces chiffres ne tiennent pas compte des personnes plus vulnérables comme les migrants sans titre de séjour. L’accès financier est aussi bon, même si les contributions personnelles sont plus importantes que chez nos voisins, entre autres à cause des suppléments d’honoraires et des soins non ou partiellement remboursés. La part des médecins non conventionnés est un point d’attention avec un taux de conventionnement de 44% pour les spécialistes et seulement de 26% chez les dentistes. Au niveau géographique, l’accès est très bon : 94% de la population vit à moins de vingt kilomètres d’un hôpital. C’est au niveau des délais que c’est plus préoccupant, nous devons d’ailleurs améliorer nos indicateurs, car nous ne disposons que des chiffres généraux sans vision sur le délai d’attente par spécialité. »
V. L. : « La Belgique n’est pas une mauvaise élève, mais elle ne figure certainement pas parmi les meilleures, surtout que c’est un pays très riche. Si je devais lui donner une note, je lui mettrais 7/10. La Belgique a un ticket modérateur assez élevé avec un État qui prend en charge environ 78% des dépenses là où les pays voisins assument jusqu’à 85%. Les suppléments d’honoraires et le prix élevé des médicaments expliquent aussi notamment ma cotation. Ce niveau élevé est peut-être le prix à payer pour le Belge qui tient très fort à sa liberté de choix. Cette liberté entraîne des consommations inappropriées (par exemple, un recours élevé aux urgences) et celles-ci doivent être payées. En Belgique, on soulignera que la médecine est une profession libérale qui comporte une forte dimension lucrative. La grande majorité des médecins sont d’ailleurs payés à l’acte. Plus ils consultent, plus ils gagnent. »
Fanny Dubois : « Nous faisons face à une pénurie de soignants tant en première qu’en deuxième ligne. Le fait d’avoir un système très libéralisé et peu régulé offre la possibilité pour ceux qui en ont les moyens de surconsommer des soins et de les rendre inaccessibles à ceux qui en ont vraiment besoin. Je pense, par exemple, aux personnes qui présentent un trouble psychiatrique et qui n’ont pas d’office accès à un psychiatre. Même si le numerus clausus a doublé en vingt ans, le nombre de médecins qui sort est insuffisant si l’on tient compte de la réduction collective du temps de travail de la profession. La majorité des généralistes aujourd’hui ne souhaite plus travailler à temps plein, alors que jadis les médecins pouvaient travailler jusqu’à 80 heures par semaine. La durée de carrière d’un infirmier en hôpital a aussi fortement diminué, ce qui explique la pénurie dans ce corps de métier. L’offre diminue alors que la demande en soins est nettement plus importante, celle-ci étant liée au vieillissement de la population et au fait que toute une partie des problèmes sociaux aujourd’hui passe par des consultations médicales. »  

On parle de plus en plus de médecine à deux vitesses, la Belgique est-elle concernée ?
V. L. :
« La médecine à deux vitesses fait référence au modèle américain où l’accès aux soins de santé est déterminé par l’assurance d’une personne. En Belgique, je ne dirais pas qu’on a un système à deux vitesses, puisque la quasi-totalité de la population a des droits similaires définis par l’assurance maladie invalidité. Cela dit, l’assurance hospitalisation est un risque de médecine à deux vitesses, avec, d’un côté, des chambres seules où les spécialistes peuvent facturer des suppléments et, de l’autre, des chambres communes où aucun supplément ne peut être facturé. Il est possible que l’accès à tel ou tel médecin soit déterminé par le fait d’avoir une assurance hospitalisation ou non. De la même manière, certaines structures de soins pourraient privilégier uniquement une patientèle avec une assurance hospitalisation. L’accès aux mêmes prestations serait dans ce cas menacé. »
F. D. : « En Belgique, une personne sur quatre n’a pas de médecin généraliste attitré. Un chiffre qui illustre qu’une partie de la population n’est pas en contact direct avec le système de santé ou papillonne d’un médecin à un autre. Le système de santé se marchandise. Les décisions politiques ne vont pas dans le sens d’un intérêt général de la santé publique, mais plutôt dans celui d’un système de santé qui puisse rapporter à l’État. Par exemple, les mutuelles n’ont rien à dire face à l’industrie pharmaceutique dans la commission qui décide des prix des médicaments où on constate un décalage énorme avec les coûts réels de production. Un autre exemple, c’est la libéralisation des pratiques des professionnels de la santé, ceux qui sont déconventionnés sont libres de fixer le prix de leur choix et les fédérations utilisent aussi l’outil du conventionnement pour faire pression auprès du gouvernement afin que leurs soins de santé soient mieux remboursés. La Fédération des maisons médicales a un positionnement idéologique diamétralement opposé. Nous visons à ce que nos prestataires soient conventionnés pour garantir l’accès aux soins de santé pour tous et nous défendons une vision multidisciplinaire autour des patients avec des barèmes clairs et transparents. »

A-t-on le profil type des personnes, des familles qui doivent renoncer aux soins de santé pour raison financière ?
S. G. :
« L’enquête européenne SILC (sur les revenus et les conditions de vie) expose que 0,9% de la population déclare reporter des soins médicaux en 2022, ce chiffre grimpe à 2,5% en ce qui concerne les soins dentaires. Si l’on zoome sur les revenus les plus pauvres, les chiffres montent à 2,6% pour les soins médicaux et 6,6% pour les soins dentaires. »
V. L. : « Le rapport Health for everyone de l’OCDE démontre que la Belgique a souvent obtenu des résultats moins bons que la moyenne européenne en ce qui concerne les besoins en soins médicaux non satisfaits pour des raisons financières, avec un écart important entre les plus riches et les plus pauvres. »
F. D. : « Dans les faits, on constate des inégalités sociales flagrantes qui ont des répercussions sur l’espérance de vie. Il est question d’une différence de vingt ans de longévité entre une personne issue d’un milieu social précarisé et une autre venue d’un milieu privilégié. »

EN SAVOIR +

Les maisons médicales, un modèle qui facilite l’accès aux soins de santé

Les maisons médicales ont été construites pour faciliter l’accès aux soins de santé selon un principe de solidarité en santé. Elles sont au nombre de 140 à Bruxelles et en Wallonie et soignent environ 300 000 patient·es. Les mutuelles payent aux maisons médicales un forfait fixe par patient·e, indépendamment de sa consommation de soins. Les maisons médicales dispensent des soins de première ligne (médecin, infirmier/infirmière, kiné, psychologue) et les patient·es s’engagent à être suivi·es pour ces soins exclusivement dans la structure. Ce système permet de déployer un projet de santé publique à une communauté de patient·es et d’offrir à chacunꞏe une prise en charge globale.

EN CHIFFRES

La pauvreté, aussi un indicateur de santé

L’accès aux soins et le niveau de santé déclaré des enfants (par leurs parents ou tuteurs) présentent les mêmes disparités que la privation matérielle.

  • 1 enfant sur 100 ne consulte pas un médecin alors qu’il en a besoin
  • 1 enfant sur 4 n’a pas consulté un dentiste alors qu’il en avait besoin

Source : Statbel, l’office belge de statistique à partir de l’enquête SILC 2024 sur les revenus et conditions de vie

ALLER + LOIN

Les familles monoparentales renoncent plus aux soins de santé

Les familles monoparentales représentent le modèle familial avec le taux de renoncement aux soins de santé le plus élevé.

  • 7 familles monoparentales sur 10 déclarent avoir dû renoncer à au moins un soin au cours de l’année, c’est le double par rapport aux autres familles.
  • 40% des familles monoparentales renoncent à un rendez-vous avec un·e médecin spécialiste ou un·e dentiste.

Source : Enquête Solidaris 2023 - Renoncement aux soins pour des raisons financières