Crèche et école

Le primaire, c’est apprendre l’effort

La primaire, certains parents connaissent par cœur. Vous retrouvez les supercopains du petit qui sont parfois les mêmes depuis la maternelle, voire la crèche. Ces points de repère font sans doute du bien à votre enfant, car les couloirs sont plus vastes et les élèves beaucoup plus robustes. En tous cas, vous, ça vous rassure… bien que votre petit bout de 6 ans va se transformer en grand dégingandé de 12 ans en un claquement de doigts. Du coup, à quoi sert le primaire ? À faire grandir votre enfant, bien sûr ! Comment ? Les artisans de la pédagogie nous racontent, et en profitent pour vous ouvrir les portes de leur quotidien.

Daniel, 53 ans, directeur : « Mon projet : la concertation collective »

La pédagogie et plus encore la logique du cas par cas (un enfant n’est pas l’autre !) vont revenir dans tous les témoignages. À l’image de Daniel, directeur d’une petite école. Il nous parle des fondations de son projet scolaire.

« J’ai bâti mon école autour d’une concertation collective. Toute notre philosophie est basée là-dessus. Je laisse parler les acteurs de terrain, ceux qui ont les mains dans le cambouis. Je les consulte beaucoup, parce que ce sont eux qui sont plongés heure par heure dans la réalité. Regardez comme mes élèves sont contents. Même les parents ne veulent plus partir ! ». Il va chasser deux papas qui discutent dans le couloir. Ils partent, gênés mais amusés. Il revient, très sérieusement : « Et, bien sûr, les parents ont une place cruciale dans cette équation… »

Mathilde, 29 ans, enseignante : « L’école, une relation perdant-perdant »

Et sans volonté collective, difficile de s’y retrouver. La preuve avec Mathilde, enseignante dans une école type 3 auprès d’élèves de 6 à 10 ans qui souffrent de troubles de comportement. Elle semble assez découragée.

« Franchement, je ne veux pas alimenter le cliché de l’enseignante qui passe son temps à se plaindre. Mais si n’importe lequel d’entre vos lecteurs me suivait pendant une semaine, il se demanderait quel est le sens de ma fonction. J’ai l’impression de passer mon temps à colmater des brèches pendant que d’autres plus importantes apparaissent. Bon nombre d’entre nous se sentent vidés. Pour quel objectif ? Celui d’occuper des enfants à qui l’on ne permet pas d’évoluer et que l’on ne forme pas à la vie de citoyen. On frustre les enfants, les parents plus qu’autre chose… Tout en se frustrant nous-mêmes. L’école ? Pour moi, c’est une relation perdant-perdant et on ne voit pas l’once d’une éclaircie à l’horizon. »

Joey, 36 ans, enseignant : « Un combat de tous les jours »

Dans la même école, auprès d’élèves plus âgés, Joey relativise les propos de sa collègue et amie.

« En effet, Mathilde est découragée et je comprends sa vision. Dites-vous bien que la grande majorité des personnes qui viennent servir l’école le font avec une mission bien précise. La réalité du terrain peut être décourageante. Nous sommes dans un établissement qui manque de moyens, de temps et d’ambitions. Nous n’avons pas une vraie ligne claire. L’école, selon moi, consiste à faire évoluer les enfants autour d’une vision, d’un projet. Avant, il fallait être investi. Aujourd’hui, ça doit être une vraie vocation, sinon ça ne fonctionne pas. Enseigner, c’est un combat qu’il faut essayer de mener et de remporter jour après jour. On se met à poil à chaque cours. Façon de parler, bien sûr, hein ? »

Anne-Cécile, 34 ans, cuisinière : « Bouleverser leurs petites habitudes »

La jeune femme est d’un dynamisme hors pair. Nous l’avons au téléphone, au moment où elle est en plein coup de feu. Elle précise que c’est une manière de nous plonger un peu dans l’ambiance. Bonne idée. On vous épargne les hurlements de fond !

« J’ai les plus jeunes en début d’année qui refusent de manger autre chose que des pâtes, des steaks ou des patates. Le plus de gras et le moins de vert possible dans l’assiette. Puis, petit à petit, ils baissent la garde. À force de répéter et de mieux nous connaître, ils capitulent. Un peu de soupe, un peu de salade, un peu de légumes. C’est ça pour moi, l’école : bouleverser leurs petites habitudes. À la fois pour les jeunes comme pour les profs ou tout autre personne qui y vit. Mes élèves sont vivants parce qu’ils sont curieux et qu’ils évoluent. Ce qui nous tue, c’est la certitude. » (Elle crie à des élèves qu’elle sert). « La cantine, c’est comment les enfants ? » (Les élèves en plaisantant hurlent à l’unisson). « Trop dégueu ! »

Sandrine et Félicia, 36 ans et 38 ans, bibliothécaires : « Profiter de leur curiosité pour leur apprendre »

Les deux complices, bien que très timides, s’animent dès que l’on parle de tel ou tel livre. Elles deviennent même intarissables. L’occasion de discuter.

« Là, vous voyez, c’est l’histoire d’un chien philosophe qui nous raconte les aventures de son maître Hercule, grosse brute hébétée (ndlr :Socrate le demi-chien de Christophe Blain et Joann Sfar). Un jour, un élève vient nous voir et nous demande si Socrate était vraiment un chien ? Nous lui répondons que non. Nous nous mettons à résumer sa vie et ses idées dans les grandes lignes. L’élève se prend de passion pour les philosophes. Inespéré ! Du coup, ses autres copains nous posent des questions. Nous en parlons à leur institutrice et fondons ensemble un petit club : Le café philo sans caféine. Nous parlons d’un philosophe ou d’un psychologue à qui le veut, appuyés par plusieurs romans, BD et échangeons autour des grandes idées. Voilà comment nous concevons l’école : s’appuyer sur les curiosités, les désirs des enfants pour leur apprendre à apprendre. »  

Vincent, 43 ans, logopède : « Nous devons comprendre qui sont les élèves »

Le professionnel du langage travaille surtout auprès des 6 ans et plus. Il joue un rôle de remédiation, de rééducation.

« J’interviens dans des écoles très populaires. Pas parce que le métier l’oblige, mais parce que c’est comme ça que je trouve un sens à mon travail. Le plus gros problème auquel je suis confronté ? La réticence des professeurs et de certains parents, ils ont l’impression qu’on les supplée. Du coup, nous n’intervenons que pour rééduquer alors que nous pourrions effectuer un rôle de dépistage qui éviterait bien des désagréments aux enfants. L’école est un ensemble de compétences et je trouve que c’est bien que vous interrogiez tous les métiers de l’éducation. Nous devons œuvrer ensemble et nous adapter aux élèves. Nous remettre en question et tenter de comprendre qui ils sont. Nous ne pouvons agir qu’en faisant du sur mesure. »

Christo’, 32 ans, éducateur : « La rencontre avec un monde mélangé »

Par ce froid glacial, Christo’ est en short, il joue au basket avec trois élèves. Entre deux paniers, il profite de cette complicité sportive pour leur glisser quelques conseils.

« Nous sommes dans un contexte particulier. Nous avons à la fois des très grands, beaucoup de primo-arrivants et, année après année, des petits sortis fraîchement de maternelle. Très mélangés socialement. Du coup, je vois tout le monde. C’est drôle de voir l’influence des familles sur les enfants. La plupart des parents issus de l’immigration rasent les murs. Ils ne se sentent pas à l’aise. Et souvent, ils ne viennent que pour des histoires liées à la discipline. Puis, de l’autre côté, vous avez les familles plus à l’aise, qui sympathisent, socialisent et s’approprient les lieux. Tout ce monde-là se côtoie sans aucun problème. Moi j’aime bien jouer les entremetteurs. Faire en sorte que les mecs des chantiers parlent aux architectes, si je peux utiliser une image. Autrement dit, que les petits de milieux plus aisés jouent avec les gamins des quartiers. L’objectif de l’école, il devrait être simple : faire tourner le monde dans tous les sens. »

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