Société

L’école comme levier contre le populisme

L'école, un rempart contre la propagation des idées d'extrême droite

La famille pour lutter contre la contamination des esprits, oui. Mais il existe un autre levier précieux en ce qui concerne l’éducation à la citoyenneté et la vitalité démocratique. C’est l’école.

Retour au regroupement de parents évoqué dans les pages précédentes. Antoine, enseignant en primaire, mains dans les poches, assiste placidement au piquet devant l’hôtel communal. « Je suis ici pour protester contre l’idée d’une école à deux vitesses. L’une qui mettrait sur les rails d’une voie royale et l’autre qui conduirait à créer de la main-d’œuvre bon marché. Si, demain, l’école sert à ça, à trier socialement, alors c’en est fini d’une société démocratique ».

 

Des jeunes plus ouvert·es qu’on ne le croit

Les inquiétudes que résume Antoine, on les entend tant dans le monde enseignant que dans les fédérations, dans les syndicats ou auprès des parents et des élèves. Pour de nombreux citoyens et nombreuses citoyennes, l’école est perçue comme un lieu d’apprentissage de la démocratie.
Première condition pour en faire un rempart contre l’extrémisation des idées et maintenir la vitalité démocratique ? Y faire régner une forme d’égalité. Baptiste Erkes se remémore l’école à laquelle il a appartenu, où les profs et les élèves votaient pour telle ou telle décision. « Ça m’a marqué à vie. J’ai grandi dans l’idée d’un espace démocratique au quotidien ».
On retrouve Zoé Fauconnier de La Cible, asbl qui multiplie les interventions à l’école. Elle constate que « dans les établissements multiculturels, les consciences de classe sont plus aiguisées. On y a davantage connaissance des difficultés. Quand on y intervient, on s’appuie donc sur les réalités des un·es et des autres pour rendre compte de la complexité de certaines situations. Par exemple, sur l’idée répandue qu‘on ne peut pas accueillir toute la misère du monde. On part de cette croyance, répétée sans fondement. On laisse déployer le raisonnement. Pour dépasser l’idée reçue, on s’appuie sur la réalité de tel ou telle camarade. Ou, si on peut, on fait venir des familles qui racontent leur parcours. Tout d’un coup, le propos devient plus concret. Après discussion, on entend des phrases du type ‘Ah oui, je ne me rendais pas compte que c’était si dur, ce que pouvaient endurer toutes ces personnes’. Il en est de même avec tout le travail de sape sur les travailleurs sociaux, le chômage, les fainéants ou même l’Évras qui ferait le lit de la pédophilie à l’école… Les jeunes sont en fin de compte très ouverts dès que l’on déconstruit les discours ».

Terrain miné

De retour avec les enseignant·es qui tiennent le piquet de grève, on en profite pour voir quelle approche ils et elles ont vis-à-vis de l’extrême droite. Anouck, enseignante en secondaire, reconnaît que, dans son école, il y a des tensions dès que l’on aborde certains sujets d’actualité.
« Les élèves auprès de qui j’enseigne sont très crispés sur certains débats. Dès que l’on touche à l’égalité homme-femme, à l’immigration, à la vie affective et sexuelle… on sent tout ce qui est dicté par le milieu familial, par certaines traditions. Certains clichés qui se transmettent de génération en génération demeurent indéboulonnables. Si on tente de les remettre en question, on frise l’explosion. Et par-dessus le marché, on se tape des réprimandes de certains parents qui pensent qu’on lave le cerveau de leur enfant. »
Le constat sur la détérioration de la qualité du débat est partagé par Zoé Fauconnier. « Les masculinistes ont une influence considérable, tout comme leur pendant tradwife (femme au foyer). Les matières sont de plus en plus complexes à aborder ». Très concrètement, les animations de La Cible proposent de partir de l’école comme lieu démocratique – souvent perçu comme dictature par les élèves – pour aborder toute une série de droits.
Les jeunes ont ainsi des revendications. Des prix trop chers à la cantine, par exemple. Mais certaines idées ne remontent qu’au cas par cas chez les profs ou la direction et, dès qu’il s’agit de les généraliser, tout devient plus complexe. « Ce sont autant d’occasions pour aborder les droits fondamentaux, les conquêtes sociales… », illustre Zoé Fauconnier. L’adaptation est donc le maître mot. Ce qui rend la tâche d’autant plus intéressante.

Aide extérieure

Lors d’une recherche sur la perception des jeunes de l’extrémisme, François Debras se rend compte de la complexité à aborder les questions politiques ou liées à l’actualité.
« Pour un prof, la tâche est impossible. Il manque de temps, on va lui reprocher un manque de neutralité, des parents vont venir se plaindre. Je pense qu’il y a une urgence à ouvrir les écoles aux associations qui savent comment mener ce travail. On sent les enseignants demandeurs ». On relate souvent dans nos pages ce besoin des profs de s’appuyer sur des compétences externes, comme l’école le fait avec l’Évras, par exemple.
Autant de preuves, s’il en est, que la démocratie ou l’épineuse question du vivre ensemble, chère au sémiologue Roland Barthes, ne sont pas innées. Elles ne sont jamais gagnées non plus. Les élèves, peu importe leur âge, sont immergé·es dans ce monde actuel, reçoivent plein d’infos et n’ont pas toujours la possibilité d'en parler ou d'en débattre. De toutes parts, on insiste sur la nécessité de réapprendre à se parler. Pas pour se convaincre, mais pour se comprendre. Pour donner un sentiment de prise sur le réel.
François Debras nous fait part de quelques initiatives d‘élèves qu’il a vues naître au gré de ses recherches dans les écoles. Comme le fait de tirer au sort des délégué·es de classe, de remplacer des distributeurs de soda par des distributeurs de fruits ou encore de féminiser les noms de classe. « Tout cela confère un sentiment de confiance, d’écoute et montre à partir de l’école que c’est possible ».

ZOOM

Parle-t-on assez de droits humains à l’école ?

Les mots démocratie ou extrême droite sont peut-être trop imprécis pour les élèves, voire pour les profs ou les parents. Peut-être qu’on n’insiste plus assez aujourd’hui sur le fait que les termes employés par certain·es élu·es ou l’application de telle ou telle politique sont condamnables.
Selon le chercheur François Debras, la grille d’analyse de l’extrême droite classique est incomplète. « C’est un filet trop large ». De tradition, on perçoit l’extrême droite par trois prismes : l’inégalitarisme, le nationalisme et le tout sécuritaire. Le tout servi par une doctrine qui se fonde sur une nature inéquitable entre humains. Or, il existe des garde-fous pour les contrer. Les populistes le savent et avancent avec de nouveaux mots, de nouveaux paradigmes. On ne parle plus de race, par exemple, mais on stigmatise des cultures. L’idée reste la même : essentialiser l’autre.
De même qu’on ne pense plus stratégie d’expansion. La nation ? Il ne faut pas l’étendre, mais la défendre. Les natifs et natives y sont potentiellement en danger et doivent donc se protéger. À partir de ce postulat, tout se justifie. Par exemple, les masculinistes protègent des dérives progressistes (le prétendu wokisme) qui veulent nuire à l’homme dans sa virilité, donc dans son identité naturelle. Dans la même veine, il faudrait aussi protéger les traditions contre des pseudo attaques extérieures. La stratégie reste toujours la même : criminaliser l’autre pour mieux s’en protéger.
La lecture qui permet de sortir de cela, c’est de se référer aux droits humains. Soit tout un ensemble législatif qui dénonce l’idée de la mise à mal de l’être humain et de l’état de droit. Ces droits humains représentent le socle commun de notre société. Dès lors, on décrypte.
Ce discours prône-t-il l’inégalitarisme et le rejet des libertés fondamentales en opposition avec ces droits humains ? Oui. Alors, il est illégal et doit être condamné. Les métaphores et figures de style employées - comme on l’a vu plus avant - sont-elles elle au service de propos qui servent un narratif d’extrême droite ? On reprend les images de « vague migratoire », d’« illégaux », d’« assisté·es » ? Oui. Ce sont des atteintes aux valeurs humanistes telles qu’elles ont été définies à l’issue de la Seconde Guerre mondiale.
Se référer à ces droits humains offre une grille d’analyse claire, nuancée et contextualisée des discours, trop souvent admis ou qualifiés de « zones grises ». Envisager les débats par le prisme des droits humains à l’école ? En voilà un socle pédagogique intéressant.