Loisirs et culture
Grande dame de la littérature jeunesse, autrice de plus de 150 ouvrages, détentrice de multiples récompenses dont le prix Bernard Versele, Susie Morgenstern vient de publier une autobiographie joliment intitulée Mes 18 exils (L’iconoclaste). L’occasion de rencontrer cette mère et grand-mère dont les créations ont nourri l’imaginaire de nombreuses générations de lecteurs et lectrices.
Née à Newark aux États-Unis en 1945, elle s’exile en France à 22 ans par amour pour son mari et a enseigné l’anglais à l’université de Nice. C’est de cette ville et via WhatsApp qu’elle nous parle, après nous avoir fait visiter virtuellement ses lieux de vie, sa cuisine-bureau, montré la vue sur la mer et présenté sa petite-fille Emma, 19 ans, qui vit avec elle et est en plein blocus.
Mes 18 exils, un titre original et explicite sur différents jalons de son existence et autant d’exils : la naissance, l’entrée à l’école, le fait d’être fille, juive, intello ou mère, les décès de son mari et d’une sœur, la maladie, etc. Un livre sincère sur les succès, les échecs, les douleurs et les joies.
Une littérature tout public
Après avoir écrit une vraie bibliothèque de livres pour la jeunesse, voici un ouvrage totalement atypique dans le parcours de Susie Morgenstern. Un livre très personnel, intime même. De quoi interpeller ceux et celles qui la suivent avec passion et attachement depuis des années ?
« L’idée est venue de l’éditrice qui m’avait invitée dans un restaurant thaï pour en parler. On peut tout obtenir de moi si on m’invite à déjeuner ! Le point de départ a été le mot 'exil', s’explique-t-elle avec son délicieux accent franco-américain. À partir de ce mot, j’ai su comment j’allais exposer ma vie. Suite à la maladie, un cancer ovarien au stade 4, avec peu de chances de survie, j’ai réglé pas mal de mes affaires, pour mes enfants notamment. Et j’ai continué à écrire pendant ma chimio. Ce livre peut être considéré comme mon testament. C’est aussi un cadeau à mes filles, comme m’a dit mon aînée qui a corrigé le manuscrit, et à mes petits-enfants qui l’ont tous lu. À 76 ans, j’ai pensé que j’étais en droit de raconter ma vie, avec comme principe de tenter de ne jamais mentir quand j’écris, d’être la plus honnête possible. »
Cette incursion en littérature dite pour adulte dans un monde où l’on a tendance à marquer la séparation entre livres pour adultes et livres pour enfants est l’occasion pour nous de lui demander ce qu’elle en pense. « Ce qui est incroyable, c’est que j’ai dû écrire un livre pour les vieux, nous dit-elle faussement vexée, pour avoir autant d’échos dans la presse : L’Obs, la matinale de France Inter, Arte, La Grande Librairie… Je ne sais plus où donner de la tête… Je milite beaucoup pour l’appellation 'tout public', insiste Susie Morgenstern, y compris pour les albums illustrés. Avec d’autres, on s’est battu contre la bande d’âges sur les couvertures. On exclut certains lecteurs en indiquant un âge sur un livre alors que celui-ci pourrait convenir à des plus jeunes ou des plus âgés. J’ai travaillé à l’université de Nice pendant 38 ans et le bibliothécaire mélangeait livres adultes et livres enfants. J’adore ! ».
Mère, grand-mère et amoureuse des livres, qu’aurait-elle envie de dire aux parents qui ne voient pas l’intérêt de se mettre à la lecture d’ouvrages que l’édition destine à la jeunesse. « Lire le même livre peut créer un lien fabuleux avec leur enfant, amener des sujets de discussion à table au lieu d’être les uns et les autres sur leur gsm ».
Mon école, ma patrie
« J’idolâtre l’école », écrit-elle dans son autobiographie, ce que confirment plusieurs romans qu’elle lui a consacrés, comme Joker, La Sixième, Terminale ! Tout le monde descend, Margot Mégalo, L’Autographe, Même les princesses doivent aller à l’école, La liste des fournitures, Sa Majesté la maîtresse, Le Fiancé de la maîtresse, et pour cette rentrée, Maître Joker (lire encadré). Pourtant quand elle évoque l’école, on devine un rapport amour-haine.
« En Amérique, quand l’enfant échoue, on lui dit : 'Good Try', bien essayé. L’important, c’est d’essayer. Personne n’est nul »
« Je parle de mon entrée à l’école comme étant mon troisième exil. J’ai dû quitter ma maison pour un lieu hostile, l’école. Au début, je n’arrivais pas à parler. Mais, petit à petit, cet exil fut ma chance. L’école a aussi été le choc de mon immigration. J’ai connu la joyeuse école aux États-Unis. Je n’ai pas retrouvé ça ici. Arrivée en Europe, j’ai découvert que, même à la maternelle, les parents demandent de bien travailler. Les inspecteurs ne pensent qu’au programme, pas assez à la vie si essentielle autour. J’ai découvert que dans certaines écoles suisses, les enfants mettaient des pantoufles. J’ai trouvé ça génial. Dans un de mes derniers livres, Les hics du corps, j’ai imaginé un parent qui vient chaque semaine parler de son métier dans les classes. Mais je félicite le système car tous les enfants savent lire et écrire, aiment lire, même en Seine-Saint-Denis (ndlr : la banlieue parisienne réputée difficile) où je suis reçue dans les écoles comme une reine. »
Personne n’est nul
L’école peut aussi devenir un espace de rejet. Au chapitre Exil 7, Susie Morgenstern se souvient de sa mise à l’écart parce qu’elle était une intello et qu’elle aurait préféré être sportive, populaire et « normale ». Rejet que des enfants lecteurs, souvent considérés comme des intellos, peuvent vivre douloureusement. Comment les parents peuvent-ils aider leur enfant à supporter la différence ?
« Il faut surtout aborder le sujet, ne pas hésiter à dire que ceux et celles qui proclament cela sont bêtes et apprendre à son enfant à s’assumer. Il faut aussi en parler en classe, évoquer les goûts de chacun et chacune. Pour moi, le dialogue est souvent la façon d’améliorer les problèmes. Les bibliothécaires, les libraires peuvent aider les parents à choisir des livres où ces différences sont abordées. En littérature jeunesse, il y a des bouquins sur tout, par exemple des livres consacrés aux familles monoparentales. »
Susie Morgenstern se souvient des remarques déplaisantes du temps de sa prime jeunesse au point de développer « des obsessions de laideronne ». Dans le chapitre Exil 14, elle confie s’être sentie sa vie durant trop grosse, pas assez belle, trop ceci et pas assez cela… Ce qu’elle a exprimé dans le roman Confessions d’une grosse patate. Une expérience personnelle qui nous amène à lui demander ce qu’elle conseillerait aux parents d’enfants mal dans leur peau.
« Il faut essayer de les construire, leur dire qu’ils sont beaux, forts. Renforcer le bien, leur donner confiance et… les aimer. Ma mère me disait que j’étais belle à l’intérieur, ce qui me faisait une belle jambe… La clé, c’est la confiance. Je viens d’écrire un petit livre, Nonna Njoki (Thierry Magnier), dont le héros s’appelle Confiance. Les parents devraient être les pom-pom girls de leurs enfants. En Amérique, quand l’enfant échoue, on lui dit : 'Good Try', bien essayé. L’important, c’est d’essayer, de positiver. Personne n’est nul. »
L’art d’être mère
La maternité est aussi très présente dans le livre de Susie Morgenstern, la sienne et celle de sa propre mère. L’auteure franco-américaine qui n’a pas peur des mots avoue que son échec en tant que mère est son pire exil, même si être mère était une certitude à ses yeux.
« La maternité n’est pas une science exacte. Il n’y a pas de manuel pour l’apprendre. L’amour, vivre ensemble, c’est un travail. J’ai eu la chance de changer il y a dix ans, avec l’arrivée d’une certaine souplesse. Avant, je voyais mes enfants comme des clones, avec mon éthique de travail, mes exigences exagérées. Quand mes enfants passaient un examen, je ne pouvais plus respirer. Est-ce que c’était nécessaire ? Je m’inquiétais trop, je contrôlais trop. Il m’a fallu cinquante ans pour lâcher prise, faire confiance à mes enfants. J’étais une mère imparfaite et je suis peut-être devenue une grand-mère parfaite », conclut-elle dans un sourire franc et généreux.
À LIRE
Maître Joker
Trente-cinq ans après Joker, où elle mettait en scène son école idéale, Susie Morgenstern a eu l’idée d’en écrire la suite pendant le confinement. Hubert Noël, l’instituteur Joker, est arrivé à l’heure de la pension et vit son dernier jour de classe en CM2 (notre 5e primaire). Lui qui distribuait des jokers à ses élèves en reçoit un pour une retraite heureuse. Son rêve ? « Apprenez-moi à ne pas être sage ! ».
Voilà notre doux rêveur, gourmand absolu (comme Susie Morgenstern) en pleine crise existentielle : que va-t-il faire du reste de sa vie ? Le décès inopiné de la directrice sera sa chance. Le voilà promu directeur intérimaire. Ses jokers, il les distribue cette fois à ses institutrices pour réaliser l’école de ses rêves (un peu comme le propose votre Ligueur dans le dossier de cette semaine!). Au programme : bal costumé, pique-nique, parlement des élèves, chorale matinale quotidienne, bibliothèque, matinée hebdomadaire avec les parents, etc.
Une utopie décrite avec humour et culot par l’auteure, qui effraie les syndicats et suscite quelques sarcasmes. Un regret peut-être : un homme toujours pour diriger la dizaine d’institutrices… Pas très moderne, ça !
► Maître Joker et Joker (nouvelle édition), illustré par Serge Bloch, (École des Loisirs, coll. Mouche).
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