Loisirs et culture

Joseph, sa maman et les Dalton

Mathilde Thomassin

L’histoire d’une maman pleine de ressources pour ouvrir son enfant sourd au monde dans toutes ses dimensions. Entre dessins et voyages, créativité et détermination.

Ce matin-là, comme tous les jours, Mathilde Thomassin enfourche son vélo pour accompagner son fils Joseph à l’école Sainte-Marie, au cœur de Namur. Joseph a 10 ans. Sa maman le dépeint comme heureux, vivant et curieux de tout. Sur sa bécane, le petit bonhomme arbore un dessin au dos de son gilet de sécurité orange : une oreille barrée. Joseph est dans une des classes bilingues pour élèves sourd·es et malentendant·es lancées il y a plus de vingt-cinq ans avec l’asbl École et surdité.
Ce projet, Mathilde l’a découvert il y a six ans. Une de ses amies lui avait conseillé de regarder des vidéos réalisées par l’école namuroise. Elle y découvre une approche qui rencontre ses aspirations : un enseignement où les enfants sourds peuvent à la fois travailler l’oralité et la langue des signes. Ce qui chez elle, en Lozère, en France, n’est pas vraiment possible. Là-bas, c’est une approche ou l’autre. Pas les deux. Mathilde décide donc de déménager pour le bien de son fils, déjà fasciné par les vidéos namuroises qu’il a vues et revues des dizaines de fois. Elle débarque en Belgique sans encore d’emploi et avec une quantité de soucis administratifs à régler.

Projets de vie

Remontons dans le temps. Mathilde enfant. Son rêve d’être maman se manifeste très tôt. Et, plus particulièrement, celui d’adopter. « À l'école primaire, j’avais trouvé ça très beau d'apprendre qu'un enfant avait été adopté. Ça m'avait paru tellement juste que j’ai vite eu le sentiment que c'était ce que j’allais faire ». La trentaine bien passée, Mathilde entend concrétiser cela. Elle entame seule les démarches. S’oriente vers une procédure à l’étranger. En Bulgarie, parce que les adoptions y sont plus simples pour les célibataires.
Lors des différentes interviews, une question survient : Mathilde est-elle ouverte à l’adoption d’un enfant porteur de handicap ? Au début, elle hésite, met en doute ses capacités. Élever seule un enfant, c’est déjà compliqué, mais si, en plus, le gamin ou la gamine a cette petite chose en plus, sera-t-elle à la hauteur ? La personne qui mène l’interview rassure : « Vous savez, ce handicap peut être léger, un bec-de-lièvre, c’est considéré comme un handicap ». La phrase touche Mathilde, dont une partie du visage est marquée par une paralysie. Elle donne son accord. Mais écarte la surdité. « Je chante de la musique baroque. Je voulais partager cela avec mon enfant ».
En Bulgarie, les premiers contacts s’établissent. Mathilde rencontre Joseph. Il a une main bote, un colobome (malformation de l’iris) et semble avoir des problèmes d’audition. Sourd ? Non, estiment les personnes sur place qui effectuent des tests un peu grossiers. Mathilde se dit qu’elle va venir lorsque l’enfant fera sa sieste. Elle claquera bruyamment dans les mains ou quelque chose comme ça, pour voir s’il se réveille. Elle ne le fera pas. Réveiller un enfant ? Et puis quoi ? Décider de son avenir sur un claquement de main ?
« J'ai appelé mes parents. Ma mère m’a dit : ‘Non, Mathilde, déjà tu es toute seule, c'est trop compliqué’. Ensuite, j'ai contacté une amie, dont la fille est sourde, qui m’a dit : ‘Mais, Mathilde, ça va t'ouvrir sur un autre univers, c'est super, c'est pas un truc en moins, ça peut être un truc en plus’. J'avais ces deux sons de cloche. J'ai pleuré, pleuré. Je n'ai jamais autant pleuré de ma vie. Le lendemain matin, je me suis réveillée et c'était décidé. »
Elle reviendra chercher le petit, âgé de 1 an et demi, quelques mois après, le temps de régler les procédures administratives. C’est désormais son fils. Pour lui, elle se bat. Le couloir des soins est long. Les prises en charge sont multiples. Tests. Analyses. En un an, Joseph est endormi sept fois pour les besoins de contrôles médicaux et d’opérations. Il est « sourd profond », reconnu en France comme handicapé à plus de 80%.
À l’école, Mathilde fait tout pour que son enfant ait l’encadrement le plus bénéfique possible. Heureusement, il y a du soutien. Dans ce parcours, Joseph croise la route de Xavier, un accompagnant. Celui-ci ne connait pas la langue des signes, mais il dessine. Il montre en quelques traits à Joseph ce qu’il n’entend pas. C’est une autre façon de communiquer qui s’installe.
Dans la maison familiale de Lozère, un petit rituel va se mettre en place, celui des « Grands Dessins ». De son boulot, Mathilde a ramené de grandes feuilles de papier. Joseph y trace les contours d’un personnage, d’un animal. Puis on colorie, on superpose, on crayonne. Le rituel devient collectif. Lorsque des ami·es viennent, chacun·e se prend au jeu. Et cela transforme le souvenir d’une soirée en véritable œuvre d’art.

Mathilde Thomassin

Joseph s’expose

Revenons à Namur. En mars dernier, Joseph s’est retrouvé dans la presse. Il a participé à un parcours d’artistes où ses « Grands Dessins » ont été exposés à côté de créations réalisées par des détenus de la prison de Namur. Ceux-ci ont été accompagnés par Mathilde dans une activité artistique de l’Adeppi (Atelier d’éducation permanente pour personnes incarcérées) inspirée du travail effectué avec son fils. Aux cimaises, donc, les fulgurances artistiques de « Joseph et les Dalton » qui ont séduit public et médias. En juillet prochain, il y aura une suite. La Galerie du Beffroi, toujours à Namur, verra son espace investi par ce collectif improbable.
Tout cela a été rendu possible grâce à l’énergie maternelle de Mathilde Thomassin qui se lance un nouveau défi. Un périple en camping-car, avec Joseph, qui débutera à l’été 2027, prendra plusieurs mois et passera par la Bulgarie. Selon cette maman pleine de ressources, « Joseph a de très gros troubles de l'apprentissage et on atteindra bientôt les limites de ce que l'école peut lui apporter. Il doit aussi apprendre autrement, en vivant les choses ». Ce constat résonne comme la promesse définitive de nouvelles aventures à partager. Dans le camping-car, de grandes feuilles de papier seront du voyage.       

Dessin de Joseph

INFO PRATIQUE

Une expo estivale

« Joseph et les Dalton », à la galerie du Beffroi, à Namur. Du 2 juillet au 9 août 2026