Vie pratique

Lettre à Nino

Depuis cet été, le rédacteur en chef du Ligueur est devenu grand-père

Depuis cet été, le rédacteur en chef du Ligueur est devenu grand-père. En conférence de rédac, il raconte ses états d’âme, certains membres de l’équipe lui demandent si cela ne ferait pas l’objet d’un article. Celui-ci est devenu une lettre adressée au nouveau venu.

Au moment d’écrire ces premiers mots, j’ignore où les chemins de l’écriture vont me mener. Une chose est sûre, c’est que c’est toi, petit bout de quelques semaines à peine, qui a déclenché cette irrépressible envie d’exprimer en phrases ces sentiments traversés. En cette fin juillet, à peine né, tu as le culot de me transformer en grand-père. Bon, il y a eu cette préparation longue de neuf mois, où je pouvais me faire à l’idée de ce basculement dans une autre génération. Mais ça restait un peu abstrait, obscur.

La première fois que je t’ai vu, ça n’a pas vraiment fait tilt. Ému ? Bien sûr. Par ton minois de quelques heures, tes petits poings fermés, ton sommeil paisible. Entre toi et moi, parfois, l’appareil photo. Pour capter cet instant. Ne pas l’oublier. Ton premier jour au monde. Un événement, non ? Pourtant, non, ce n’est pas là, dans cette chambre d’hôpital, que j’ai vraiment réalisé mon changement de statut. Passant chez un ami après la visite à la maternité, celui-ci me demande, identifiant mon appareil photo en bandoulière, si j’ai pris des photos de mon petit-fils. Mon quoi ?

Oui, c’est là, dans cette phrase, que j’ai vraiment pris conscience de ta venue au monde. Tu n’es pas seulement devenu une réalité pour moi, mais pour l’univers entier. Tu existes. Tu es là. Comme une pièce qui manquait. Tu es là. Petit élément nouveau dans l’immensité du monde. Tu es là.

Depuis cet instant, il y a ces premières fois qui s’enchaînent. Que de nouveautés pour toi ! Chaque seconde réserve son lot de découvertes. Des images encore floues se succèdent. Des sons. Des odeurs. Des mots. Des sensations. Des frustrations. De la faim. De la satiété. Première sortie. Premières rencontres. L’entrée au monde se veut progressive. À ton rythme respecté.

Parmi les événements marquants de ce début de vie, la première grosse réunion de famille. Quatre générations. Quatre petit·es qui te précèdent, une qui te suit de quelques jours. J’entends : « La relève est assurée ». Quelle responsabilité, dès l’entame ! Quelques jours seulement au compteur et, déjà, cette mission de quasiment prendre en charge la pérennité du genre humain.

Restons à cette réunion de famille. Il parait que j’ai des bras magiques qui calment les enfants. Quand ils ou elles pleurent, je deviens refuge. C’est comme ça. On ne peut rien faire contre les légendes familiales. Donc, inévitablement, à un moment, c’est là que tu te retrouves. C’est là aussi qu’un petit tsunami interne me prend au dépourvu. Une bouffée d’émotion. Une grosse. Celle qui fait monter les larmes aux yeux. Où on se retrouve seul face à ces facéties du cœur et de l’âme qui envahissent d’un coup le corps tout entier, au point de solliciter les glandes lacrymales et d’embrumer l’esprit. Te voir, comme ça, confiant, rassuré, m’a renvoyé à un spleen grand-paternel nourri de responsabilités à assumer, d’amour à partager, d’expériences à transmettre. Nouvelle épiphanie.

Depuis, j’essaye de comprendre l’origine de cette bouffée d’émotion. Plus j’avance dans mes réflexions, plus je fais un lien entre ce sentiment vécu et la situation du monde dans lequel tu nous as rejoints. À côté de ta réjouissante venue, Nino, le monde semble devenu fou.     

Lorsque je te regarde, confiant, dans les bras de ton papa, dans les bras de ta maman, je t’envie. Tant de confiance accordée. Sans réserve. Tu te sens en sécurité. Rassuré dans tes besoins primaires. Un cocon. Magnifique de tendresse et d’attention. Pourtant, autour, il y a ces remous, ces haines attisées, ces mépris exprimés. Bien sûr, chaque mimique esquissée sur ton visage, chaque nouveau petit borborygme sorti de ta bouche m’extrait de ce quotidien anxiogène. Mais c’est parfois de trop courte durée. On aimerait contempler ton exemplaire félicité d’enfant sans discontinuer. En faire une occupation principale. Pour oublier ce monde qui nous échappe. Mais ce serait faire fausse route. Oublier l’essentiel.

Il y a sans doute par rapport à toi cette culpabilité partagée par une partie de ma génération. Celle de ne pas avoir pu construire un monde que vous méritiez, vous, les enfants. Il y a ce sentiment d’échec. De ne pas avoir eu sans doute les mots assez forts pour réclamer plus de justice, plus d’écologie, plus de paix, plus de raison, plus de dialogue, plus d’humain, plus d’intelligence (la vraie, pas celle des machines). Cette impression lancinante de ne pas avoir assez agi pour empêcher l’individualisme, la violence, le profit, le technofascisme, le populisme, l’arrogance, les algorithmes, la haine, le radicalisme de s’imposer petit à petit aux plus hautes sphères des États et d’empoisonner nos vies.

Il y a donc un peu de crainte lorsque je te regarde. Comment te débrouilleras-tu dans cet univers à l’opposé de valeurs qui ont du sens ? Comment pourrons-nous t’aider dans ce monde où les repères sont aussi mouvants, se déplaçant au gré d’intérêts commerciaux qui nous dépassent, de stratégies d’enrichissement personnel inconcevables, d’accomplissement de projets politiques uniquement profitables à ceux qui les portent ? Il est frappant de constater que ton visage serein appelle de telles pensées négatives. C’est un paradoxe qui m’interroge.

On pourrait bien sûr rester sur ces visions du monde aussi enthousiasmantes qu’un mégot mâchouillé jeté sur un trottoir mouillé. Se complaire dans un pessimisme qui anesthésie, empêche toute réflexion proactive. Tu comprendras que ce n’est pas l’option choisie. Ce serait déjà te trahir. S’avouer vaincu.

Devenir grand-parent est une drôle de sensation. Autant le lien entre parents et enfants est plutôt de l’ordre de l’organique et du fusionnel, autant celui reliant grands-parents et petits-enfants est plus subtil. Il permet sans doute, grâce à cela, plus de variantes. Je parlais de cela avec une de mes collègues devant la machine à café. Elle me dit : « Oui, c’est une relation à construire, à inventer ». Après la crainte, le vertige. Comme celui qui accompagne la peur de la page blanche pour l’écrivain·e. Où aller puiser l’inspiration nécessaire pour inventer cette relation ? Où s’abreuver pour nourrir ce lien ? Comment identifier tes besoins lorsque tu ne les exprimeras pas ? Comment répondre à ceux que tu verbaliseras ?

« Nous verrons », sembles-tu me dire du haut de tes quelques semaines. « Fais comme moi, profite du temps présent, entre deux tétées ». J’envie ton insouciance et me dis que la charge que je me fixe est fort présomptueuse. Je me focalise sur ce que je pourrais t’apporter, te transmettre. J’en oublie qu’une relation n’est pas à sens unique. Et que toi aussi, à ta manière, tu me construiras. N’est-ce pas déjà le fond de cette lettre que je t’écris ? C’est toi, finalement, qui me l’as suggérée entre une crise de pleurs affamés et un dodo profond aux petits poings serrés. Sans un mot, sans parler, avec ta minuscule expérience de quelques jours, tu m’inspires déjà, tu me fais grandir. Toi. Me faire grandir. Avec tes 54 centimètres et ton acné du nourrisson.

Tu es né par temps de canicule. Durant ce qui est présenté comme « l’été le plus frais de la fin de notre existence ». Joyeux. Tu es né alors qu’une compétition sportive mondiale venait de se clôturer avec, en toile de fond, les caprices d’un chef d’État tout-puissant. Tu es né alors que le bruit des armes se faisait entendre en Ukraine, au Liban, en Palestine et dans tous ces pays dont on ne parle jamais. Tu es né alors que des réfugié·es meurent en mer, que la parole raciste se renforce, que le mensonge se répand tandis que la recherche de la vérité s’émousse, que la solidarité se détricote, que le service public est attaqué… Je me rends compte que les pensées noires reviennent à la charge. J’ai sans doute fermé les yeux à cet instant. Oublié de te regarder. Oublié de vivre pleinement, tes petits doigts fermes agrippés à mes index. Oublié de vivre au rythme de ta respiration.

Respirer. Oui. Respirer. Trouver dans une relation à construire la force de résister et de lutter. Pas résister pour soi. Pas lutter pour soi. Pas par asservissement à une idéologie. Pas par appétit du gain et du pouvoir, mais bien pour l’autre. Pour toi en l’occurrence. Et pour tous ceux et toutes celles que tu représentes, ces bébés nés en 2026, année dont on se souviendra encore dans cent ans. Parce qu’elle aura laissé des marques, des traces. Dans les écosystèmes et les esprits, dans les mémoires et, on l’espère, dans les préoccupations collectives.

Tu viens de passer tes premières heures sans tes parents à la maison. Trois heures à te regarder dormir, manger, pleurer, bouger, découvrir le monde. Trois heures à repenser à tout cela. L’occasion aussi de te faire partager quelques moments musicaux bizarres. Ce ne seront pas les derniers. Mais c’étaient les premiers. Hadley Caliman et Iapetus, un album de jazz aventureux de 1971. Kat Onoma, groupe français trop peu connu, avec son Cupid de 1988. Puis les sons électroniques des années 90 tirés d’une compile où on retrouve Paul Schütze, Bisk, The Black Dog, London Funk Allstars, etc. Et enfin, sous l’insistance de ta néo-grand-mère, le calme néo-classique du piano de Joep Beving et de son Solipsism de 2015. Sans oublier une salve de titres des Beatles adaptés en mode baroque. Je pense que l’ouverture au monde se fait notamment par l’écoute de la diversité des musiques et des sons qu’il produit. J’aimerais te communiquer cela. Déjà. Te donner ces clés. Pour en tirer ce que tu voudras. Je te fais confiance.