Loisirs et culture

Lisette Lombé, maman, poétesse, slameuse…

Rencontre avec Lisette Lombé, une femme multi-facettes et engagée

… métisse, féministe, « artiviste », performeuse, enseignante, formatrice, chroniqueuse au Vif… L’artiste, plurielle et impliquée, est aujourd’hui l’invitée du Ligueur pour nous parler de son premier livre jeunesse, Enfants poètes (Robert Laffont). Une ode à la poésie et un plaidoyer pour une parole rendue ou donnée aux enfants.

On pourrait continuer la liste des qualificatifs qui définissent Lisette Lombé. Elle-même, dans Tenir (Maelström Reévolution), écrivait en 2019 : « Appelle-toi afroféministe, afrodescendante, afropéenne, afropunk (...) Avec ou sans majuscule, nomme-toi ! Pas dans une case, pas comme une cage mais pour la rage. Rage d’exister. (…) Sois fière de ton parcours, de ta couleur, de tes origines ! Parle de là où tu es, de qui tu es, de qui tu aspires à être. Sois fière de tout, de tes questionnements, de tes ambivalences, de tes ressacs et de tes erreurs ! Ne t’excuse de rien ! »
« On ne s’excuse de rien ! » est précisément le conseil qu’elle donne volontiers aux participantes des ateliers de L-SLAM , collectif de poétesses qu’elle a co-fondé en 2015, organisant des ateliers multiculturels et intergénérationnels ainsi que des podiums de slam, selon le principe du marrainage. C’est aussi le titre d’un recueil (Maelström Reévolution) mêlant des textes issus de ces rencontres et d’artistes slameuses.

Le sens du travail

Échanger avec la Liégeoise de 43 ans, c’est évoquer les questions d’identité et plus profondément, comme elle aime à le répéter, « dire d’où l’on parle. » La lecture de ses sept livres dont son roman Vénus Poética (L'Arbre à Paroles - Golden Afro Artistic Awards) et son recueil Brûler Brûler Brûler (L'Iconoclaste - Prix Grenades/RTBF) est la meilleure façon d’approcher ce qui l’anime. Et quand nous lui demandons quelles sont ses racines profondes, elle met en avant sa famille congolaise.
« Ce week-end, nous étions chez mes parents, avec mes tantes du côté congolais, du côté de mon père. Elles travaillent comme aides-soignantes, se lèvent à 5h du matin, n’ont jamais pris un jour de congé de maladie. C’est une génération qui se posait moins la question de l’équilibre vie professionnelle/vie familiale. À travers elles, le sens du travail est une valeur inscrite dans mon ADN, liée à l’intégration. Je me retrouve dans cette force de travail. »

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« Ce n’est pas grave si on rougit, si on transpire, si on achoppe sur les mots, si on a des trous de mémoire, pour peu qu’il y ait de l’authenticité »
Lisette Lombé

Cette valeur, aimerait-elle la transmettre à ses deux fils et à sa fille ? « C’est différent. Ils m’ont connue salariée de 8h à 17h, puis artiste souvent absente. Il a fallu négocier, mais je suis contente de leur montrer un modèle de femme qui travaille, voyage beaucoup, est épanouie ».
Irak, Congo, Sénégal, Canada, Haïti, Maroc, Mauritanie, Grèce, Italie, Allemagne, Autriche, France… Lisette Lombé est devenue une véritable ambassadrice du slam via ses performances et ses ateliers d’écriture. « Cela a changé le rapport au temps avec mes enfants, poursuit-elle. Du temps quantitatif, on est passé à du temps qualitatif. Comme ils sont en garde alternée, je vis des semaines de travail intensif, puis des semaines centrées sur eux ».

Réciter par cœur

C’est précisément à partir d’une scène vécue avec sa fille alors âgée de 8 ans qu’est née l’idée d’Enfants poètes. D’une larme sur sa joue lorsqu’elle a été confrontée à la difficulté d’apprendre une poésie et la peur de la réciter devant sa classe. Singulier paradoxe alors que l’oralité et la scène sont au cœur du métier de la maman. « J’ai écrit ce livre parce que je me suis sentie démunie, même si j’ai étudié les romanes, si je dis mes textes sur scène. Je me suis demandée comment faisaient les autres parents », se souvient Lisette Lombé.
Enfants poètes est ainsi devenu un livre sur l’entraide et l’apprentissage de la confiance en soi grâce à la poésie, mais aussi un livre qui donne envie de lire et de dire des poèmes. Un texte autour de plusieurs enfants, des « personnages racisés, aux couleurs de l’ici et de l’ailleurs », comme le précisent Lisette Lombé et Claire Courtois, l’illustratrice subtile du texte, tout en pointillisme.
« Nos métissages sont venus colorer les personnages parce que cela nous ressemble, explique l’autrice. Nous ne voulions pas de huttes, d’animaux de la savane, de drames liés à la couleur de la peau, mais plutôt offrir un effet-miroir avec des enfants qui ressemblent à ceux des classes où nous allons. Cela renvoie aussi à ma vision d’une poésie qui essaie d’inclure, une poésie accessible. Le texte a ainsi été pensé pour les personnes qui apprennent le français. »

Urgence poétique

Après les urgences pédiatriques, voici les urgences poétiques. Enfants poètes est né dans une période particulière. « C’est un texte de confinement, précise Lisette Lombé. J’ai observé les enfants autour de moi, des enfants qui avaient pris un autre rythme, avec le fait de rester à la maison, mais quelle maison, la fracture numérique, l’insécurité, les amis sans imprimante, les matières, les écarts créés par les temps de latence de l’école comme les vacances où certains lisent, voyagent et d’autres pas, etc. Certains ont un bagage que d’autres n’ont pas. Et les urgences pédopsychiatriques étaient dépassées… J’ai donné beaucoup d’ateliers en distanciel. C’était fou, les gens avaient besoin de se dire tellement ce qu’on vivait était extraordinaire. À la différence des adultes qui ont pu s’exprimer, il n’y a pas eu beaucoup de place pour les paroles d’enfants. Je me suis demandé comment ces jeunes sont revenus à l’école, ont senti le choc, s’il pouvait y avoir un effet cathartique de la poésie pour les enfants, si elle pouvait répondre, très humblement, à ces situations en permettant de s’exprimer à travers un autre langage ».

Compersion du collectif

D’un problème individuel vécu par sa fille, Lisette Lombé imagine dans Enfants poètes une solution collective, une chaîne de solidarité comme elle en a vécu lors du confinement. « Beaucoup de solutions viennent du collectif, confirme celle qui a cofondé L-SLAM. Ces lieux sont des accélérateurs de particules individuelles et collectives, qui font rempart à la concurrence et sont du côté de la compersion, la faculté de se réjouir du bonheur d’autrui ».
La solidarité qui apparaît entre les personnages de son livre correspond à une conviction profonde. « C’est mon utopie, sourit la jeune femme. Celle que des adultes mettent en place des dispositifs qui favorisent le partage, par exemple par des enseignants s’ils peuvent trouver assez de sécurité, de temps, de légitimité pour créer ces espaces d’échanges. L’écoute des grands timides, la solidarité, ça s’apprend. Il faut aussi apprendre à faire le deuil du 10 sur 10, surtout quand on doit apprendre un texte que l’on n’aime pas. Ce n’est pas grave si on rougit, si on transpire, si on achoppe sur les mots, si on a des trous de mémoire, pour peu qu’il y ait de l’authenticité, de la sincérité dans le partage. En ateliers, je ne travaille pas sur l’abaissement du stress, mais sur la manière de l’accueillir, sur nos émotions, sur un cadre bienveillant pour les recevoir, les vivre. Le poème devient alors un cadeau ». Pour faciliter cette approche bienveillante, les autrices ont réalisé avec une enseignante une fiche pédagogique.

Téléchargez la fiche pédagogique Enfants poètes

Poésie veilleuse d’enfants

Le livre se termine sur une dernière interpellation de sa fille avec une étonnante personnification de la poésie : « Poésie veille sur toi. Poésie veillera toujours sur toi ». Mais en quoi la poésie est-elle une veilleuse d’enfant ? « Si on part du principe que la poésie est comme une amie bienveillante, conclut Lisette Lombé, elle est ce lieu qui permet de trouver des mots justes et des images fortes pour dire avec exactitude notre singularité, nos émotions, la transgression aussi, qui autorise les larmes et les rires ».