Société

Manif du 4 juin, rue des Colonies : par-delà les violences, l’alliance parents-profs-élèves

Manif anti-réforme Glatigny : tous ensemble

En ce qui concerne les manifestations de ce jeudi 4 juin pour protester contre les réformes de l’enseignement, la lumière est mise sur les violences, les dégradations, les arrestations. Nous y étions. Et nous y avons vu autre chose. Quoi exactement ? Des alliances et de la solidarité.

La météo de ce jeudi colore avec force et instabilité l’important mouvement social de protestation contre les réformes proposées par la majorité MR-Engagés. L’expression du jour ? « Passage en force ». Elle est arborée tant dans l’hémicycle que dans la rue. On ne lésine pas sur les moyens pour l’illustrer. Tous les accès au Parlement sont balisés par un impressionnant dispositif policier. Des barricades, un hélico qui surplombe la zone, un canon à eau, des chiens… qui n’empêchent pas une ambiance bon enfant.

Après l’orage, la joie

Premier orage, peu avant 14h. Des manifestant·es s’en prennent aux portes du parlement. La foule se dissipe. Les accès dans la rue sont condamnés. La stratégie pour mieux maîtriser cette rue ? Rassembler les manifestant·es. Qui sont-ils, qui sont-elles ? Massivement des élèves de secondaires, des étudiant·es, des profs, des parents, des sympathisant·es. On croise Thomas, prof à Saint-Gilles, un peu secoué par ce premier mouvement de foule. « Ça me semblait important d’être là aujourd’hui. Mais je ne suis pas à l’aise avec les mouvements de foule. Encore moins avec les violences ».
Ce premier accroc passé, l’ambiance redevient vite bon enfant. On y lit les panneaux, pancartes et banderoles les mieux sentis. On chante. On danse. Un cortège de profs à vélo ramène les 10 000 courriers de protestation pour les transmettre aux député·es. Leur arrivée se fait sous l’acclamation des élèves et des homologues professeur·es. Plus loin, d’autres profs et des élèves dansent. Partout, des parents et des profs se retrouvent, se saluent. Des élèves croisent par hasard leurs enseignant·es. Parfois stupéfait·es. Deux copines croisent leur prof de français, en couple avec le prof de sport : « Mais, je suis choquée, tu savais qu’ils étaient ensemble, toi ? ».

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« C’est déjà gagné quelque part »

La rue, comme on la qualifie, affiche un visage épanoui et décidé. Ces milliers de personnes que l’on croise ont la protestation joyeuse. Mieux encore, on voit se tisser, se consolider, une alliance qui fait plaisir à voir. Il se joue autre chose qu’un rapport d’autorité entre les profs et les élèves, les adultes et les enfants. On met de côté le rapport hiérarchique pour bâtir une alliance. « Peu importe l’issue du débat aujourd’hui, nous dit Gilles, papa et prof, vous voyez les jeunes se politiser. C’est déjà gagné quelque part ».
Certains groupes d’ados sont évidemment dissipés. On lance des bouteilles et des cannettes à tout va. On écrit des messages sur les murs. On tente de grimper le long des murs et des façades pour coller son message le plus haut possible. Le tout au milieu de feux d’artifice et de pancartes. On se pousse. On s’amuse à se faire peur. De ce que l’on voit, rien de bien méchant. Et comme on l’entend chez beaucoup de manifestant·es : « La violence, elle n’est pas ici… ». Sous-entendue, elle est politique. Ça reviendra tout au long de l’après-midi, jusque tard dans la nuit sur les groupes WhatsApp de parents.
À chaque débordement, le corps enseignant recadre. Il en appelle à la plus grande prudence. Il ne faut pas que ça dégénère. Il ne faut pas donner raison aux personnes qui désignent les mouvements de profs et leurs soutiens comme celui de masses irréfléchies. La colère, oui. Pas la révolte. Ce qui n’empêche pas la police de charger. Une brigade en VTT, d’abord. Suivie d’un groupe en armure et bouclier. Puis le fameux canon à eau qui vient se positionner au beau milieu du cortège. Le ton monte d’un cran.

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Ensemble

Second orage. Sous une rafale de pluie, la police charge. Gaz à tout va. Des enfants à bout portant. Les profs protestent, les profs protègent. On en entend un qui hurle au groupe d’ados le plus dissipé : « Si vous êtes mineur·es, vous ne pouvez pas être menotté·es. C’est illégal. Comme il est illégal d’user de la force auprès des enfants ».
Après quelques arrestations musclées, et un magasin improvisé en centre de détention, gardé par la police, deux profs de Mars Attacks réfléchissent : « Ils vont les emmener au commissariat de la rue Royale, il faudra qu’on organise des rassemblements autour ».
La violence est si soudaine que des parents et des profs font une chaîne humaine pour isoler le dispositif policier des enfants. Paradoxalement, une belle image qui résume à elle seule ce qui est en train de se jouer : une solidarité nécessaire.
Comme nous le répétons après années, l’école ne peut fonctionner que sur un principe de triangulation. Parents. Professeur·es. Élèves. Chacun, chacune consolidant la base de l’autre. C’est ce qui se déroule sous nos yeux, dans le cadre de cette manifestation. Les élèves soutiennent leurs enseignant·es sur un air de « Touche pas à mon prof ». Les profs se battent en plus de leurs conditions qu’ils voient se dégrader pour l’avenir de leurs élèves. Les parents les appuient dans la lutte, pour cette préoccupation éducative qu’ils partagent.
L’orage se dissipe. Secoué·es. Ému·es. Ébranlé·es parfois, les manifestant·es se séparent. Profs et élèves se saluent. Complices. Beaucoup repartent abattu·es et nous confient : « Ce spectacle auquel on vient d’assister, ce n’est pas de la démocratie ».
D’autres repartent confiant·es. Puis, on observe des groupes d’ados. Heureux de la lutte qui vient de se jouer. Dont ils ont été acteurs et actrices. Comme s’ils prenaient en main leur avenir. Des orages, des bourrasques, ils savent qu’ils vont en essuyer. Pour beaucoup, la lutte pour faire entendre leur voix ne fait que commencer. Mais à les voir chanter, danser, hurler, on repart avec le sentiment que cette jeunesse peut tout affronter. Et à un moment – à un moment toujours inattendu, toujours soudain –, le soleil se remet à briller.

RENDEZ-VOUS

Le numéro du mois d’août du Ligueur dans sa version papier est consacré à l’école. L’occasion de réfléchir aux enjeux de cette alliance parents-profs-élèves.
N’hésitez pas à nous adresser des témoignages à ce propos sur redaction@leligueur.be