Loisirs et culture
La littérature jeunesse est un baromètre de la vie des familles. Elle en dépeint le quotidien, elle évoque les joies et les peines des enfants et donc de leurs parents. Avec 113 raisons d’espérer, son dernier roman aux éditions Thierry Magnard Jeunesse, l’autrice belge Marie Colot fait écho à une des grandes préoccupations de l’actualité : l’éco-anxiété vécue par certains jeunes (et adultes), liée au réchauffement climatique et à la fragilité de notre planète.
La vie d’une autrice en littérature jeunesse (c’est vrai aussi d’un auteur) alterne de longues phases de solitude consacrées à l’écriture et des périodes de rencontres intenses et dynamiques avec ses publics. Lorsque nous contactons Marie Colot pour ce portrait, elle est en partance pour une tournée de quinze jours en France à la rencontre de lecteurs et lectrices.
Des livres et des élèves
Des invitations principalement en milieu scolaire, mais aussi dans des médiathèques, des salons et des associations qui promeuvent la lecture. Cette tournée l’a conduite d’abord en Bretagne, où elle a rencontré des élèves du primaire comme du secondaire, ses livres s’adressant à différentes tranches d’âges. « Passer de l’un à l’autre, c’est parfois le grand écart, ce qui est assez agréable car les rencontres sont différentes », sourit-elle en nous répondant sur Teams, entre deux animations.
Elle était ensuite invitée en Haute-Loire, pour participer à deux jours de rencontres en médiathèques pour un projet de sensibilisation à l’inclusion. Il est vrai que les livres de Marie Colot, trente-six au compteur pour la jeune femme de 41 ans, traitent de sujets de société et donnent à voir des personnes souvent invisibilisées dans nos sociétés.
Cette fois, les animations sont parties de son album Ma Musique de nuit & La langue des signes, sur le handicap et la solidarité (illustrations de Pauline Morel, éd. Pourquoi pas ?). « Il y a souvent des échanges en amont avec les enseignant·es ou les organisateurs, explique Marie Colot. Les élèves lisent un livre, voire plusieurs, ce qui permet de créer des liens entre les histoires, de percevoir des récurrences et d’avoir des échanges plus riches et des retours de lecture plus diversifiés ».
Ces animations, séances de dédicaces et rencontres dans les écoles existent également en Belgique, souvent via Objectif Plumes, même si les salons du livre sont moins nombreux qu’en France. Des échanges souvent stimulants pour la créatrice, comme celui qui a eu lieu récemment où étaient abordés le processus créatif et le monde intérieur de chacun.
« Un petit bonhomme de 9 ans m’a demandé si ma sensibilité me faisait peur. Parce que sa propre sensibilité lui donnait parfois le vertige… Une question incroyable pour son âge, une des plus belles qu’on m’a posée dans les classes. Nous avons pu en discuter en groupe et supposer que cette sensibilité, dans sa fragilité, pouvait être une force. »
Retrouver sa part d’enfance
La tournée de Marie Colot s’est terminée par LE rendez-vous de la littérature jeunesse en France : le salon de Montreuil de début décembre. L’inauguration s’est d’ailleurs déroulée la veille de notre entretien et Marine Schneider, autre créatrice belge phare de la jeune génération, y a reçu le prix le plus prestigieux de la manifestation : la Pépite d’Or 2022 pour son album Hekla et Laki (Albin Michel Jeunesse).
Après un court retour à Mons où se trouve son atelier, Marie Colot est repartie à Paris pour l’émission Affinités culturelles sur France Culture. Un dialogue cette fois avec la philosophe Corine Pelluchon, autrice notamment de Réparons le monde. Humains, animaux, nature (Rivages). Sous le bras, Marie Colot aura ses dernières publications où apparaissent précisément ces thématiques : Le paradis des coccinelles, Petite mer et 113 raisons d’espérer (Lire encadré). Tout en s’adressant à des âges très différents, ils révèlent une capacité chez Marie Colot à s’immerger dans l’univers des enfants, à se mettre à leur hauteur. On lui a souvent posé la question de savoir comment elle y arrivait, ce qui la fait sourire.
« Si on veut que le réel change, il faut raconter autre chose pour imaginer et rêver un autre monde. Les récits ont du pouvoir »
« Il n’y a pas de recette, de secret. L’essentiel, peut-être, est de trouver cette voix et ce rapport au monde singulier de l’enfant, de se mettre dans son appréhension du monde, de le faire avec complexité, toujours, sans se mettre aucune limite. Jeunes ou adultes, on est tous en construction perpétuelle. Pour moi, raconter des histoires pour la jeunesse est une manière de retrouver cette part d’enfance que je sens encore vivante au fond de moi et que je préserve grâce à la fiction. »
Sa passion de l’écriture est d’ailleurs née très, très tôt. Bien avant de pouvoir écrire, la petite Marie fabriquait des livres avec sa mère. Son grand-père écrivait aussi. Du coup, l’acte d’écrire lui a toujours été familier. « J’ai joué à écrire avant de savoir réellement tracer des lettres, se souvient Marie Colot, un jeu que je prenais très au sérieux. Les mots ont toujours accompagné mon existence et ma sensibilité. Je rêve de retrouver la spontanéité de l’écriture de mon enfance, sans les doutes, les freins, les arrêts qui peuvent rendre l’écriture laborieuse ».
Face à l’impuissance… des parents
Les sujets abordés par Marie Colot s’ancrent dans des réalités et surtout des vécus qui ne sont pas ceux de Bisounours. C’est le cas avec l’angoisse, parfois ressentie physiquement, de Noé, personnage de 113 raisons d’espérer, face à l’état de la planète.
« Je suis partie de mes inquiétudes, culpabilités et colères... Je me définirais, explique Marie Colot, comme éco-anxieuse sans traverser la même dépression que mon héros. Je me sens très concernée par les préoccupations climatiques et la préservation du vivant, ancrées dans mon quotidien. Face à l’impuissance que je ressens souvent, je me suis demandé comment je la vivrais en tant qu’ado aujourd’hui. »
Cette impuissance, on la retrouve donc chez Noé. Celui-ci passe par toute une gamme de sentiments : la tristesse, la colère, le sentiment d’être incompris, le découragement, etc. Marie Colot évoque d’ailleurs les phases de l’éco-anxiété, telles qu’elles sont parfois décrites dans les ouvrages qu’elle a lus pour se documenter. Les parents de Noé sont eux-mêmes pris dans ce tourbillon émotionnel. Face à l’éco-anxiété de leur jeune fils, ils ressentent du chagrin, parfois de la colère et eux aussi une forme d’impuissance.
« Je ne voulais pas d’un conflit de générations, explique Marie Colot, les parents de Noé se sentent responsables de la situation, se mobilisent à leur échelle. L’état de leur fils les inquiète peut-être même plus que celui de la planète, car ils ont envie qu’il soit heureux. En fait, ils ne sont pas si éloignés les uns des autres. »
Outre ses parents, Noé est entouré d’une quantité appréciable de personnes bienveillantes, sa meilleure amie notamment et un enseignant. Comment Marie Colot explique-t-elle cette propension à la bienveillance ? « Elle surgit dans l’écriture. Cela doit m’être précieux. Ce n’est ni choisi, ni calculé, cela apparaît au fil de l’évolution des personnages secondaires ».
On retrouve d’ailleurs cette bienveillance dans plusieurs de ses livres. Dans Eden, fille de personne (Actes Sud junior), l’héroïne est également accompagnée d’adultes soucieux de son bien-être : le couple qui veut l’adopter, son éducateur, la patronne d’un refuge pour animaux... Dans Deux secondes en moins (Magnard Jeunesse), il s’agit d’un prof de piano autour de deux ados cabossés par la vie. Dans Jusqu’ici tout va bien (Alice Jeunesse), un flic, une prostituée, un SDF… Des thématiques très sociales récurrentes dans ses livres.
« C’est une inclinaison spontanée, reconnaît Marie Colot, qui me vient peut-être de l’environnement dans lequel j’ai grandi. Cependant, je ne choisis jamais d’explorer un thème, je pars toujours d’un personnage et c’est au fil de l’écriture que je découvre les sujets qui vont habiter l’histoire. »
Une inclinaison naturelle qui se verra confirmée par une expérience de professeure de français – Marie Colot a un diplôme de romaniste – dans une école bruxelloise pour éducateurs et éducatrices spécialisées. « Quand je les accompagnais en stages, j’étais parfois confrontée à la manière dont la société s’occupe de personnes qui ont des difficultés sociales, psychiques, relationnelles. Il y a une certaine violence. J’ai vécu des moments forts. Cela a constitué un terreau pour mon écriture ».
Une écologie mentale
Une fois les constats établis, le héros découvre des solutions face aux crises et pour gérer l’éco-anxiété. Solutions dont le titre est le reflet, mais pourquoi 113 raisons ? « Parce que c'est un nombre conséquent et que le 13, ce chiffre porte-malheur, fait un pied de nez à l'optimisme, apporte de la nuance », sourit Marie Colot.
Nous n’avons pas compté s’il y avait 113 raisons d’espérer dans le roman, mais celui-ci regorge de bonnes nouvelles puisées dans des sites de médias positifs qui y sont consacrés (tentez l’exercice de taper « Bonnes nouvelles pour la planète » dans un moteur de recherche et vous verrez que les résultats dépassent largement les 113). Noé les reprend dans des listes. On imagine qu’au jeu des listes, il était impossible d’être exhaustif dans l’espace d’un roman.
« J’ai essayé que ce soit varié, précise Marie Colot, en reprenant différentes problématiques environnementales et des solutions à différentes échelles : individuelle, collective, politique, etc. Grâce à elles, Noé retrouve du sens et de l'espérance, recommence à agir sans perdre pour autant sa lucidité et ses inquiétudes. J’ai voulu rester réaliste tout en insistant sur la force du collectif et l’importance d’un changement de regard. Lors de mes recherches, j’ai découvert le concept d’écologie mentale que je mentionne dans le roman, parce que j’y ai vu une sorte de parallèle avec mon héros. Cela tourbillonne dans sa tête. Face à l’emballement de ses pensées, j’ai trouvé intéressant d’amener l’idée de repos de l’esprit, des idées, pour que l’éco-anxiété cesse d’être une machine infernale. »
Naître dans un nouveau monde
Si Noé transforme son regard, recrée des liens, se met en action, c’est dans l’écriture que Marie Colot a trouvé une forme de réponse à ses propres questionnements. Sa lecture du Petit manuel de résistance contemporaine de Cyril Dion (Actes Sud) est venue la conforter dans une conviction. « Il faut inventer quelque chose de nouveau, avance Marie Colot, et cela passera par le récit. Si on veut que le réel change, il faut raconter autre chose pour imaginer et rêver un autre monde. Les récits ont du pouvoir ».
L’autre temps fort du roman est lié à la naissance d’une petite sœur prématurée. Alors que Noé reprochait à ses parents ce projet, à ses yeux écocide, il découvre la fragilité de cette petite sœur à la maternité et s’en émeut. « Pour moi, c’est le point de basculement du roman qui entraîne la mise en action de Noé, souligne Marie Colot. Il se découvre une préoccupation pour quelqu’un d’autre que lui, ce qui lui permet de sortir de lui-même et d’aller de l’avant ».
LIRE
Envie de découvrir l’univers de Marie Colot ?
Voici trois de ses livres, tous publiés en 2022.
EN SAVOIR +
Marie Colot, la lecture à voix haute et le prix Versele
Parmi de multiples autres récompenses, Marie Colot a remporté le prix Versele de la Ligue des familles en 2022, en catégorie 1 chouette (dès 3 ans) pour Mamie, ça suffit. Illustré par une de ses complices, Françoise Rogier, il a été publié aux éditions À pas de loups, une maison belge. Mais elle a croisé le prix Versele bien avant, comme elle nous l’explique.
« Quand j’étais enseignante auprès d’éducateurs et d’éducatrices, je donnais un cours centré sur la littérature jeunesse qui peut être une ressource pour entrer en contact avec les autres. À cette occasion, j'ai réalisé toute la richesse et la diversité des livres jeunesse. Ce coup de cœur m'a menée à la lecture d'albums en milieux extrascolaires avec l'asbl bruxelloise Pas Moi. Pendant deux années, j’ai aussi participé à un groupe de lecture pour la sélection Prix Versele en 1, 2 et 3 chouettes ».
Si Marie Colot continue à lire à voix haute dans le cadre d’animations, elle a vécu une nouvelle expérience avec 113 raisons d’espérer. Un QR code en quatrième de couverture permet de découvrir l’histoire lue à voix haute par l’autrice elle-même.
« Ce fut une expérience particulière pour moi, précise Marie Colot, un moment de redécouverte du texte. Comme l’enregistrement a eu lieu avant l’impression, j’ai eu la possibilité d’apporter de petits changements. C’est plutôt rare de lire des textes à voix haute à des adolescent·es, alors que ça permet de partager une lecture commune, de savourer les mots, leurs sonorités et le rythme d'un texte tout en le rendant accessible à des ados qui ne le liraient peut-être pas à l'écrit. »
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