Loisirs et culture

Mère et poétesse face aux enfants naufragés

Rencontre avec Jacinthe Mazzocchetti, anthropologue à l’UCLouvain, autrice, animatrice d’ateliers d’écriture, poétesse-performeuse

Alors que sa famille traverse des orages, Jacinthe Mazzocchetti écrit. Un recueil de poésie, Au-dessus des marécages, les oiseaux (Courgette), publié après avoir trouvé les voies, les voix de la résilience.

Anthropologue à l’UCLouvain, autrice, animatrice d’ateliers d’écriture, poétesse-performeuse, Jacinthe Mazzocchetti travaille notamment sur les questions d’exil, de précarité et d’inégalité. Avec un goût pour la transmission à l’interface des arts et de l’anthropologie, notamment autour de contes partagés dans deux spectacles : Tant que la terre te portera (7 ans et +) et Poucet va semant, Samba va devant (ados, adultes).
Jacinthe Mazzocchetti, c’est aussi une vie de famille. Elle partage son quotidien avec son compagnon et leur fils adolescent. Un autre fils, plus âgé, ne vit plus à la maison. Elle ajoute : « Nous sommes proches de ma sœur, de ses enfants ainsi que de mon père que nous voyons régulièrement. Les moments de partage en famille sont importants pour nous, la maison est souvent le lieu d’accueil des proches et des ami·es ».

L’écriture au centre !

Le décès de sa maman l’a profondément bouleversée, au point de lui consacrer un livre, Ma Grande Voyageuse. Fragments (Academia, 2021). L’écriture est centrale chez elle « ainsi qu’une soif de lecture pratiquement insatiable, car écrire et lire m’ont beaucoup aidée à avancer dans la vie ».
En parallèle à son métier d’anthropologue où l’écriture joue un rôle important, elle écrit depuis presque toujours des poésies, nouvelles, romans, etc. Textes qu’il lui arrive de porter sur scène.
« Bien que parallèles, complète l’autrice polymorphe, ces deux chemins d’écriture s’alimentent depuis toujours, se renforcent. Mes textes de fiction sont indéniablement nourris de toutes les rencontres et expériences que me permet mon métier d’anthropologue. »

Nos enfants funambules

Dans un récit poétique récent, chroniqué dans notre numéro du mois d’août et intitulé Au-dessus des marécages, les oiseaux*, elle aborde un vécu qui l’a profondément touchée, le trouble anxieux généralisé de son fils, apparu après la période covid, suivi d’un décrochage scolaire.

Jacinthe Mazzocchetti - Extrait de « Au-dessus des marécages, les oiseaux »
« Nous sommes perdus, nous, les parents d’enfants naufragés Et les portes closes, les murs partout dressés Et les portes closes, les services saturés »
Jacinthe Mazzocchetti

Extrait de « Au-dessus des marécages, les oiseaux »

Pourquoi la poésie ? « Je voulais trouver un chemin d’écriture nourri de notre intimité, explique-t-elle, mais qui ne soit pas un récit de vie. Il était important pour moi que le travail d’écriture depuis notre expérience soit tout à la fois une mise à distance, et donc rendu partageable, et une possibilité de rencontre avec d’autres vécus, d’autres émotions, d’autres histoires. Je voulais de la beauté dans les mots, dans le geste poétique, dans les aquarelles d’oiseaux d’Élise Pire qui parsèment le texte, accompagnée de ‘bris’, de ‘brisure’, comme le fil de notre existence, comme ce fil suspendu au-dessus du vide sur lequel notre fils a longtemps marché, funambule sans filet ».

Grandir aujourd’hui

Au-delà du vécu personnel, il y a aussi les échos qu’il a produits par rapport aux jeunes plongés dans ce monde de crises. « ‘Ça veut dire quoi grandir dans le monde d’aujourd’hui ?’, s’interroge l’autrice, et ‘Ça veut dire quoi être parent dans le monde d’aujourd’hui ?’, des questions qui se rejouent à chaque époque, à chaque génération. Elles sont ancrées dans les excès, les impasses d’un monde, les difficultés pour les enfants de se projeter dans l’avenir. Ces questions sont vertigineuses, il me semblait important de tenter de trouver les mots justes ».
À travers ses vers, la maman nous confie qu’elle voulait aussi témoigner et partager avec d’autres parents la solitude qui s’est emparée d’elle durant cette traversée de plusieurs années. « C’est cela aussi qui nourrit ma démarche, l’envie et le besoin de liens et de solidarités, et de l’importance d’écouter les enfants, les jeunes, de les écouter vraiment, et de les prendre au sérieux dans leurs souffrances comme dans leurs envies, leurs projets, leurs colères ».

Pouvoir entendre

Après un long parcours jalonné de soutiens divers, pas toujours aisés à trouver, son fils va mieux. Aujourd’hui, que voudrait partager la Jacinthe maman avec les parents dont l’enfant souffre d’un trouble anxieux généralisé ?
« Je n’ai ni recette ni baguette magique malheureusement. Pour nous, la patience, l’écoute, la présence, mais aussi les lectures et les rencontres qui permettent de mieux comprendre et d’accompagner ont été des éléments clefs. Il me semble qu’il est fondamental de donner suffisamment d’attention à ces troubles, de ne pas les prendre avec légèreté. Le fil de la vie et de la mort est ténu. Il me semble également essentiel de pouvoir entendre que les inquiétudes exprimées sont souvent réelles. Une grande sensibilité et conscience du monde, cela peut devenir une force, mais c’est aussi le lieu de nombreuses souffrances face aux violences, aux injustices, aux incohérences. Il s’agit là d’une question sociétale qui ne peut pas reposer sur les seules épaules des enfants. »

(*) Courgette éditions, préface de Véronique Bragard, postfaces de Madeleine Guyot pour la Ligue des familles ainsi que de Véronique de Thier et Pierre Schonbrodt pour le collectif Tout va s’arranger (ou pas)