Société
Transport en commun. Voiture. Vélo. Marche à pied. En milieu rural, chaque moyen de locomotion a ses défis et des limites vite atteintes. Témoignages et constats.
« Je suis une vraie de la campagne, je fuis la ville, le bruit. Cependant, nous sommes mal desservis en transports en commun. Là où je vis, à environ 12 kilomètres d’Andenne, il y a un bus par heure, à un kilomètre. Il est souvent bondé. Cela pose problème si on n’a pas de véhicule privé, par exemple pour conduire les enfants à l’école. Pour les personnes âgées, cela peut créer de la solitude. Avant, le train passait en alternance avec le bus, toutes les trente minutes, maintenant, malheureusement, ils circulent en même temps. »
Anne-Françoise s’exprime dans le cadre des Rencontres d’été de la Ligue des familles à Namur. Objectif de la discussion, isoler les différences majeures entre la vie des familles en ville et celle des familles à la campagne. La mobilité s’impose vite comme point de rupture. Chez Anne-Françoise, mais chez d’autres aussi, « surtout quand on a des ados à la maison ».
Pourtant, l’Andennaise peut presque s’estimer heureuse, l’offre de transports en commun qu’elle juge trop faible ferait presque rêver les habitant·es d’autres villages plus éloignés. Là, il est courant de n’avoir que deux ou trois bus sur la journée. Direction Libramont, en province de Luxembourg. On rencontre trois volontaires lors d’une bourse aux vêtements organisée par la Ligue des familles. Au sein du trio, Céline, la coordinatrice, elle habite Ebly.
« Par exemple, mon fils finit l’école deux heures plus tôt le vendredi. Mais il n’a pas de bus pour rentrer, parce que le bus, c’est à 16h15, point final. Quant au matin, ce n’est pas non plus très confortable. On habite à 9 kilomètres de l'école. Le bus matinal part à 7h10 pour arriver à 7h30 à l’école. Tout ça, pour une rentrée des classes programmée à 8h15. Donc je le conduis ».
Cette disette de transports en commun, Céline s’en accommode, mais la regrette. « La faiblesse de l’offre, c’est problématique. Si Roméo veut aller au cinéma avec ses copains, il n’y a rien pour se rendre à Bastogne ou Libramont. Il est fort dépendant de nous. Ce n’est pas génial pour l’apprentissage de l’autonomie ». Céline conclut en s’estimant heureuse d’avoir deux voitures à la maison, ce qui lui permet de mieux organiser les déplacements familiaux.
L’auto en incontournable
La voiture. Sans elle, les familles vivant à la campagne verraient leur confort quotidien sérieusement diminué. Au-delà des considérations écologiques, voire économiques, ces familles sont confrontées à une offre de transports en commun malingre. Comme le dit Emmanuelle, lorsqu’on s’installe à la campagne en tant que parents, il faut prendre cela en compte. La mobilité familiale prendra du temps et demandera de l’organisation. Cette maman de deux grandes adolescentes sait de quoi elle parle. Elle qui a quitté Bruxelles pour venir s’implanter à Ohey, il y a plusieurs années.
Ces témoignages de terrain sont à replacer dans un contexte plus large. On sort donc le grand angle avec Anne-Marie De Moor, directrice prospective à la Fondation rurale de Wallonie. Reconnue d’utilité publique, la FRW s’est vu confier des missions d’accompagnement pour développement rural. Elle est riche de dix implantations en Wallonie qui lui permettent d’être au plus près des besoins des communes.
Le problème de la mobilité ? Le voici, exposé de façon très simple. « La faible densité de l’habitat et l’éloignement des pôles d’activités où sont localisés les services, les commerces, les écoles, les loisirs, les entreprises, engendrent des besoins de déplacements plus longs qu’en milieu urbain. La distance et la dispersion de l’habitat entravent l’organisation d’une desserte régulière et efficace des territoires ruraux par les réseaux de transports collectifs. Les itinéraires des lignes de bus sont loin d’être directs, les arrêts et véhicules peu fréquents et généralement centrés sur le transport scolaire. L’offre de transports répondant aux besoins de déplacements diffus y est largement déficitaire et bon nombre de communes rurales sont donc peu ou difficilement accessibles en transports publics ».
Le vélo insécurisant
Faire le deuil de transports en commun, mais pour quelles solutions de remplacement ? La voiture s’impose, on l’a vu. Pour les trajets longs notamment. Mais pour les trajets courts ? Celui qui sépare la maison de l’école située dans le village voisin ? Celui qui relie le domicile familial à la gare la plus proche ? La vie à la campagne induit des images d’Épinal. Profiter de l’air pur en marchant ou en roulant à vélo, n’est-ce pas là le propre du quotidien à la campagne ?
Anne-Marie De Moor réancre cette piste de solution dans la réalité. « La pratique de la marche et du vélo n’est pas aisée en milieu rural. Non seulement en raison des distances à parcourir, mais surtout en raison d’infrastructures cyclables et pédestres très insuffisantes, en mauvais état et peu sécurisées ».
Ce n’est pas Christine, sage-femme à la maternité de Libramont, maman de deux filles âgées de 12 et 17 ans, qui va contredire la directrice de la FRW. « Le vélo ? Impossible pour moi, réagit cette habitante de Séviscourt. Il n’y a pas de piste cyclable. C’est dangereux, il y a des cyclistes qui se sont déjà fait happer. Je ne voudrais pas que mes filles prennent la grand-rue pour pouvoir aller à Libramont où elles sont à l’école ». Céline et Christine, assises à côté d’elle, opinent du chef. « Ajouté à la distance, c’est pas une solution », lâche la première. « En termes de sécurité, c’est vraiment pas ça », lance la deuxième.
Les solutions pour contrer les appréhensions liées au vélo, on en parle avec nos interlocuteurs de Mobilesem. Mais, à ce stade, attardons-nous sur le sentiment de l’insécurité globale sur les routes. D’une façon générale, cette sensation d’insécurité dans les déplacements est très « genrée », c’est du moins ce qui ressort de l’enquête MobWal menée en 2017. Près de 1 300 personnes y ont répondu. Parmi elles, 15,3% des hommes se déclaraient s’être sentis en insécurité dans un de leurs déplacements au cours de l’année écoulée. Ce pourcentage grimpait à 27,5% chez les femmes. Même si ces pourcentages sont plus élevés en milieu urbain (moyenne générale hommes et femmes de 26,3%), ils restent significatifs en zones semi-rurales (22,8%) et rurales (14,6%).
La mobilité genrée
Insécurité à vélo, mais aussi insécurité à pied. Avec aussi une perception plus aiguë, encore une fois, du côté des femmes. Aurore Kesch, directrice de l’ACRF – Femmes en Milieu Rural, développe : « Le stop pour se déplacer ? Les femmes en ont peur. Les déplacements à pied ? Il y a aussi un sentiment d’insécurité lorsqu’on est une femme seule. Une de mes animatrices m’évoquait une telle situation de stress qu’un soir, c’était à Bertrix ou Libramont, elle s’est cachée derrière une voiture. Pourtant, c’est une battante, féministe convaincue. Mais là, dans cette zone où il n’y avait pas un chat, elle s’est sentie insécurisée. Quand elle a raconté ça, on s’est toutes retrouvées là-dedans. Il y a cette sensation étrange et insupportable de ne pas se sentir à sa place. En ville, cela peut être les invectives d’une bande de mecs qui veulent faire peur qui peuvent provoquer ça. À la campagne, c’est plutôt le vide ».
Sur les défis de mobilité propres aux femmes, Aurore Kesch souligne aussi la « confiscation genrée » de la voiture. « Cela m’a souvent été rapporté, explique-t-elle. C’est le gars qui prend la voiture. La maman, elle, doit composer avec l’offre réduite de transports en commun pour conduire et rechercher les enfants à l’école, par exemple ». Cette situation devient encore plus complexe en cas de séparation. Comme cette maman qui, du jour au lendemain, se retrouve isolée à la campagne parce que la voiture était à son désormais ex-mari. C’est donc la débrouille, la dépendance au cercle d’ami·es ou à la famille.
Reprenons un peu de hauteur et positivons. Au fil de nos rencontres et discussions, un élément s’impose : celui de la solidarité. « En ruralité, il y a des co-voiturages de ouf, s’exclame Aurore Kesch. Des gens qui font des détours de vingt kilomètres pour embarquer un ami, un collègue ».
Éléanore, 22 ans, enchaîne : « Là, je viens d’avoir mon permis, enfin. Mais dès que je me suis engagée dans le club des jeunes, jamais je ne me suis dit : ‘Oh mince, j'ai raté une soirée parce que personne ne savait m'y conduire’. Même pour des endroits plus isolés, il y a une sorte de solidarité qui se met en place. Tu trouves un moyen, c'est ton pote qui fait Bob ou c'est toi, la prochaine fois ».
Ces mots en appellent d’autres, ceux entendus lors de ces Rencontres d’été que nous évoquions au début de ces articles. Ils sont prononcés par Caroline Tirmarche, responsable du Service études et action politique de la Ligue des familles : « On a besoin de l’aide de la communauté afin de s’organiser pour les trajets… notamment pour des pédibus ou du covoiturage entre parents ». Reste à construire cette communauté, nous y reviendrons plus tard.
TRANCHE DE VIE
Les pains au chocolat
Au détour d’une discussion avec Aurore Kesch, une anecdote vient illustrer les choix quotidiens qu’imposent les problèmes de mobilité en milieu rural. « Début décembre, je discute avec une de mes bénévoles. Elle me dit : ‘Ben voilà, j’ai pas mes pains au chocolat et le cougnou de Saint-Nicolas pour mes petits-enfants’. Dans son village, c’est un bus le matin, un bus le soir. Point barre. Elle avait planifié un déplacement pour aller à la boulangerie. Le problème, c’est que son médecin lui a fixé un rendez-vous un quart d’heure après le passage du bus matinal. Elle a dû faire un choix. En fait, cette question de mobilité a de vrais impacts sur ce qu’on fait de sa journée, mais aussi de sa vie finalement ».
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Cinq recommandations « Mobilité » de la Ligue des familles
- Développer et soutenir financièrement la mise en place de plans de déplacements scolaires au sein des écoles.
- Développer des solutions collectives de mobilité vers les écoles et pour les activités extrascolaires : vélobus, pédibus.
- Poursuivre la création et la sécurisation des itinéraires et pistes cyclables sur l’ensemble du territoire wallon et vers les deux autres Régions et s’assurer de leur continuité.
- Créer des chemins pédestres et assurer leur continuité sur tout le territoire wallon.
- Pour toute réforme de la fiscalité automobile, prendre en compte les spécificités des déplacements en famille et en particulier ne pas pénaliser financièrement les familles nombreuses qui ont besoin d’un véhicule de taille suffisante.
La Ligue des familles insiste aussi sur la nécessité d’améliorer les conditions de déplacements des enfants qui se rendent dans les écoles de l’enseignement spécialisé. Elle indique que, selon les derniers chiffres rendus publics (2018), 1 613 élèves wallon·nes de l’enseignement spécialisé effectuent un trajet en bus scolaire de plus de trois heures par jour. Une des solutions serait de « limiter la taille des bus scolaires pour réduire le nombre d’enfants à aller chercher par bus et enfin diminuer drastiquement les temps de parcours et d’attente ».
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