Société

Parent strict ou altruiste ?

comment un parent peut favoriser les idées d'extrême droite

Insolite et éclairant. La famille s’invite comme clé de décryptage des évolutions politiques du moment. Au fond de nous, deux modèles parentaux se disputeraient notre perception du monde.

Au fil de nos réflexions sur la propagation des idées de l’extrême droite, une discussion ferroviaire avec une amie psychologue livre un éclairage particulier. Au fil du voyage, elle constate la polarisation croissante des opinions et le succès des réponses simplistes.
« Ce serait tellement plus sain de reconnaître qu’en nous, il y a une pensée complexe. On ne peut avoir un seul et même mode de perception par rapport à tout ce qui nous entoure. Chacun a ses valeurs, son histoire, ses réponses propres qui ne sont pas forcément rattachées à une étiquette ou à une orientation politique. »
Alors que notre psychologue souligne l’importance de cette pensée complexe, Baptiste Erkes, un des deux coordinateurs de Faire front : contrer la trumpisation des esprits (Etopia – Luc Pire), débarque avec une approche développée par un professeur de linguistique américain, George Lakoff. Celui-ci a élaboré toute une théorie autour du choix des mots, des métaphores et de leurs influences sur nos perceptions et nos comportements. Il parle de « métaphore structurante », ici l’image qui nous intéresse , c’est « la nation est une famille ». Et de fait, lorsqu’on aborde la question politique et la façon de mener un État, une Région ou une commune, la référence famille n’est jamais loin, de la « mère patrie » à la gestion du budget collectif « en bon père de famille ».
Pas étonnant, explicite Baptiste Erkes : « Notre première expérience depuis que nous sommes tout petits, c'est le cadre familial où il y a des règles, où j'ai affaire à l'autre, où nous allons, ensemble, mettre en place une manière de fonctionner entre nous. Lakoff dit que notre rapport à la politique, notre cerveau l'a construit autour de la question de la métaphore de la famille ». D’où l’idée du professeur américain d’élaborer deux grands modèles qui permettraient de résumer l’expression de deux types d’attentes citoyennes différents vis-à-vis de mesures prises par le politique.
On vous passe les détails du raisonnement, mais voici le résumé livré par Baptiste Erkes.

Le modèle du père strict

« Au centre de ce modèle, l’autorité du père. C’est à lui que revient de définir la politique générale de la famille, alors que le rôle de la mère est de l’aider dans cette mission en prenant en charge la vie quotidienne de la famille. Le monde autour de la famille est dangereux. Le rôle du père est de protéger la famille. Les enfants doivent obéir au père, c’est lui qui connaît la différence entre le bien et le mal. Son rôle est de les discipliner, y compris par des châtiments corporels, proportionnés à la faute. La punition et la récompense sont déterminantes dans ce modèle. Ainsi discipliné durant son enfance, un adulte sera armé pour gagner sa place dans une société compétitive. Gagner, cela se mérite, et la réussite est le signe d’une éducation disciplinée réussie. Inversement, ne pas trouver sa place, être déclassé, marginal, voire délinquant, est le signe d’une éducation qui a échoué.
Placé dans un contexte politique, ce modèle sous-tend que devenu·es adultes, les citoyen·nes doivent pouvoir se prendre en charge et le gouvernement devra s’abstenir d’intervenir dans leurs affaires. »

Le modèle du parent altruiste

Sans surprise, ce modèle est radicalement différent du précédent. Globalement, il en appelle à l’épanouissement, à l’amour et au respect entre enfants et parents, à une attention bienveillante, à l’empathie. Ce modèle traduit en termes politiques donne ceci : « Le rôle des adultes, des mères comme des pères, est de protéger les enfants avec bienveillance contre ce qui peut leur nuire et de les engager à s’épanouir. Activée dans le champ politique, cette conception conduit à protéger la population contre la pollution, l’injustice sociale, la pauvreté, à fournir les moyens de choix de vie éclairés… Selon le modèle du parent altruiste, que privilégient les démocrates, les individus naissent avec des droits et avec des capacités pour explorer le monde et y évoluer ».
Il serait tentant de se placer sous telle ou telle étiquette. À la façon d’un test psychologique sans nuance avec des réponses ABCD. Mais le fondement de la réflexion de Lakoff est tout autre. Ces deux modèles sont présents dans chacune et chacun d’entre nous. Et dans la vie de tous les jours, l’un ou l’autre s’active en fonction des sollicitations extérieures. Plus un modèle est activé, plus il estompe le second.
Bref, si des messages d’alerte incessants brandissent la menace de l’étranger, l’injustice des allocataires sociaux profiteurs, la mise en péril des « valeurs occidentales », si des prises de position martelées entretiennent la peur permanente de l’autre, il y a de fortes chances pour que le « père strict » prenne le dessus jusque dans ses pensées extrêmes, et ce, dans tous les domaines.
On en revient à la pensée complexe évoquée avec cette psychologue dans un wagon de la SNCB. Comprendre cette pensée personnelle complexe, où se confronteraient deux modèles, c’est prendre du recul par rapport à soi-même, mais aussi par rapport aux enjeux de société. Car les leaders et leadeuses politiques tenté·es par la droite radicale connaissent très bien ces ressorts psychologiques. Ils et elles en usent et en abusent. Le savoir, c’est préserver les familles d’une certaine manipulation politique.