Vie pratique
Évoquées par l’ensemble des intervenant·es, les violences dites éducatives ordinaires – les VEO – sont une expression que l’on entend et répète tellement qu’on pourrait presque finir par oublier de quoi on parle exactement. Faisons appel à Défense des Enfants International pour les termes exacts. Les VEO peuvent être définies comme physiques, psychologiques ou verbales. « Éducatives », parce qu’employées pour se faire obéir et « ordinaires » parce que souvent quotidiennes, considérées comme banales, normales, et tolérées, voire parfois encouragées.
En octobre 2023, le Parlement de la Fédération Wallonie-Bruxelles (FWB) a adopté un décret visant à interdire les VEO envers les enfants au sein des structures relevant de la Communauté française. Donc, dans les domaines de l’enseignement, de l’accueil de la petite enfance, de la jeunesse, de l’Aide à la jeunesse, du sport et de la culture. Parfait. Vraiment ?
Sortir la famille de la black box
Anne-Catherine Rasson, maîtresse de conférences et chercheuse postdoctorante à l’UCLouvain Saint-Louis Bruxelles, nous fait remarquer qu’il n’existe aucune loi fédérale au sujet de ces VEO appliquées à la famille. Ce qui souligne, selon elle, le fait que la famille soit une black box, comprenez une boîte noire. L’ensemble du droit fait globalement fi du continuum des violences que l’on évoque ci-contre avec Laelia Benoit. Certes, les lignes bougent. L’école, qui était jadis un lieu de non-droit, est soumise à plus de contrôle. Idem pour la prison. Idem pour beaucoup d’institutions. Voire toutes les institutions. Mais, pas ou peu en ce qui concerne la famille et encore moins en ce qui concerne les violences, sexuelles de surcroit. Les familles un peu plus contrôlées ? Les plus précaires.
« On va plus rarement contrôler les violences sexuelles dans les familles les plus aisées, s’indigne Anne-Catherine Rasson, qui appuie l’idée que nous pratiquons à l’échelle sociétale un infantisme qui ne donne pas les clés aux enfants pour se défendre. On y évolue d’une façon binaire, aveugle et paradoxale. L’enfance mignonne, protégée et préservée par son confort, d’un côté, et, de l’autre, ces méchants pauvres, racisés, qu’on va plus souvent enfermer au moindre écart. »
Faire vivre toutes les voix
L’idée, bien sûr, ne consiste pas à exercer un contrôle excessif auprès des familles, mais à donner des clés de compréhension. Ce n’est pas parce qu’on explique aux enfants qu’ils doivent se protéger qu’on les sort d’une certaine forme de joie. Ils ne sont malheureusement pas entendus. Pire encore, on leur impose des situations que l’on n’infligerait à aucun adulte. Prenons le cas de cette affaire en justice évoquée par Anne-Catherine Rasson. Il s‘agit du cas d’une petite fille qui dénonçait des faits d’inceste dont son père est l’auteur. Situation en dépit de laquelle, le tribunal pénal a jugé bon de renvoyer le père accusé dans son foyer en lui laissant son droit de garde. Un exemple parmi d’autres. Une réalité qui illustre la façon dont l’infantisme régit le droit.
Une piste envisagée par la postdoctorante : travailler la parole. Idée défendue aussi par la philosophe Marie Garrau, dont les travaux tournent autour de la question politique de la vulnérabilité. Nous devons apprendre à entendre toutes les paroles. Même les plus fragiles. Ce qui signifie apprendre à sortir d’un certain mépris ordinaire pour pouvoir donner de l’importance et faire vivre toutes les voix. C’est aussi cela que réinterroge l’infantisme.
La vulnérabilité ramenée aux violences ? On ne peut que se ranger derrière les mots de Neige Sinno, autrice de Triste Tigre (POL), dont l’histoire porte sur l’inceste d’un beau-père sur l’autrice : « Dans le monde clos de la famille, il était tout puissant ».
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