Développement de l'enfant

Pas d’amis, c’est pas une vie

Un petit en maternelle qui n’a pas de vrais amis, pas de quoi s’affoler. Ça devient plus préoccupant vers 9-11 ans. Pourquoi ? Parce que même enfant, l’individu est un animal social. Faisons un rapide petit tour des esseulés de la récré et creusons des pistes, de sorte que votre marmot se fasse un tas de copains. Sous les conseils amicaux d’Isabelle Lescalier-Grosjean, psychologue au Centre de Chapelle-aux-Champs et le témoignage de parents de petits solitaires.

Votre petit n’est pas particulièrement enthousiaste à l’idée de se rendre à l’école. Vous n’y avez jamais prêté vraiment attention. Jusqu’au jour où, au moment de le déposer, votre cœur de parent s’est mis soudain à se serrer. Au milieu des retrouvailles, des plaisanteries, des jeux ou des histoires, Junior marche seul. Machinalement, il trace sa route et retrouve son spot. À savoir un banc, un arbre ou un mur. Dur. C’est exactement ce qui s’est passé pour Karim, papa d’une petite solitaire de 9 ans. « Ma petite Émilie n’a jamais sauté de joie à l’idée de se rendre à l’école. De la même façon qu’elle ne raffolait pas de la maternelle. Je n’y ai pas prêté plus attention que ça, jusqu’au jour où j’ai eu un peu plus de temps que d’habitude. Je suis resté à l’observer et me suis rendu compte qu’elle n’adressait la parole à personne. Elle s’est assise, a sorti un livre et a attendu que la cloche sonne pour rentrer en classe toute seule. C’est comme si je redécouvrais ma fille. Ça été un vrai choc. »

Un sociopathe, mon petit ?

Pourquoi ces petits errent-ils seuls au milieu de la cour de récré ? Seraient-ils rejetés ? Il n'y a pas qu'une seule réponse possible. Un comportement qui ne passe pas chez les autres, un soupçon d'égoïsme, un peu d'agressivité envers les petits potes, voire les adultes. Un désintérêt aussi. L’autre n’existe pas. En réaction, les autres slaloment et évitent le rejeton. Mais alors quoi, un enfant sociopathe, c’est possible ? Isabelle Lescalier-Grosjean rassure : « Qu’est-ce que ça veut dire ? Oui, il y a des obstacles à la socialisation chez certains. Elle vient des vécus et des souffrances propres à chaque enfant. Il peut y avoir des difficultés chez le petit à ne pas accepter de la frustration, c’est aussi sur cela que repose une relation. Un enfant n’est jamais sociopathe en soi. Le lien qu’il crée vient souvent de sa propre relation aux parents. Ces modèles vont lui permettre de s’enrichir avec les personnes qu’il va rencontrer. »
À cet âge, un autre critère entre en jeu. Celui de la timidité. Après quelques habiles opérations de renseignements auprès de sa fille, de ses amis et du personnel enseignant, c’est la piste qui a semblé la plus claire pour Émilie, la fille de Karim. « Parler à un camarade, prendre la parole en classe, ça lui semble insurmontable. On a mis du temps à le remarquer tant son comportement n’a rien à voir avec celui à la maison. »
Ces enfants frappés de timidité ne risquent-ils pas de devenir les boucs émissaires des bandes organisées de la récré ? « Un enfant fragilisé est une cible. La timidité fait qu’il a moins de moyens de défense puisqu’il ne parle pas, qu’il ne communique pas. Alors qu’échanger pourrait justement l’aider. Le phénomène de bouc émissaire met du temps à s’installer à cet âge-là. Et un enfant timide n’est pas nécessairement une cible », précise la spécialiste.
Autre cas de figure, plus fréquent chez les filles qui sont généralement plus exclusives en amitié : le rejet. Violette a vu sa fille de 11 ans subir, du jour au lendemain, les assauts de ses copines. « Des pétasses, peste-t-elle. Elles formaient une belle bande de quatre copines. Et du jour au lendemain, les trois se sont retournées contre elle. Elles ont organisé des soirées pyjama sans la convier. Elles se faisaient des goûters entres elles. L’injustice la plus parfaite. C’est vieux comme le monde. Mais allez expliquer à votre gamine, ce que vous-même vous ne comprenez pas ».

Un ou deux points positifs par jour

Face à de tels cas, comment les parents doivent-ils agir ? L’observation de Violette ne manque pas de bon sens. « Avant toute chose, un peu de logique. L’école, c’est un monde à part. Un avant-goût de la vie en société. Je ne vais pas coller au train de ma fille à chaque récré, lui dire de se faire de nouveaux amis ou la protéger contre les pestes de la cour ».
Même observation pour Karim : « J’aimerais bien interférer dans ses amitiés scolaires, mais est-ce lui rendre vraiment service ? C'est à elle d’affronter et de dépasser son problème ». Hé oui, le petit pas vers l’autonomie, vous ne pouvez pas le faire à la place du poussin. Ce qui ne vous empêche pas de lui prêter main forte. Comment ? En manifestant un peu d’intérêt aux impacts que cet état solitaire peut provoquer chez lui. Sans dramatiser bien sûr.
« Le rôle du parent consiste à être attentif au degré de souffrance de son môme », insiste la psychologue qui anime des groupes thérapeutiques axés sur la socialisation de l’enfant. Et d’expliquer : « On travaille avec des enfants qui ne veulent plus retourner à l’école. Attention, pas de raccourcis. Leur refus est très différent de la phobie scolaire. Dans nos labos, on travaille par l’entremise de jeux, d’interactions à partir de situations pratiques. ‘Comment je réagis quand quelqu’un me dit quelque chose qui me dérange ?’. Le truc, c’est de réussir à mettre en place un processus de façon à ce que l’enfant reprenne confiance. Très vite, on voit des gamins et des gamines qui sont enfin invités à des anniversaires, qui retrouvent le goût de partager avec les autres. »
À ce propos, Karim fait un peu d’autocritique. « J’aurais dû être plus attentif à la nature de ma fille. J’imagine qu’on lui a mis une certaine pression. Il faut faire gaffe à ça. Surtout quand son enfant n’est pas à l’aise avec cette situation. Notre fille nous l’a clairement cachée. Elle a honte. Des profs nous ont appris que certains petits élèves vont jusqu’à ‘acheter’ leurs potes pour montrer à leurs parents qu’ils sont ‘normaux’, qu’ils se sont faits des copains. »
Les mots qui reviennent dans la bouche de tous les témoins de cet article : revitaliser la confiance du petit. Comment ? « Prenez soin de souligner ses qualités, recommande Isabelle Lescalier-Grosjean. Essayez au maximum de trouver un ou deux points positifs de la journée. Surtout avant d’aller se coucher. Il faut éviter que l’enfant ne se couche sur des émotions négatives. Évoquez vos propres difficultés. Ça peut être une aide. Les gamins de cet âge-là ont besoin de sentir que leurs parents sont fiers d’eux. Un enfant ne va pas grandir à coups de sanctions. Il va avancer en ayant le sentiment d’être valorisé. Il a des bonnes choses en lui, dites-le lui. »

Voir avec les yeux de son enfant

Là encore, pas de mode d’emploi miracle pour aider votre petit à se socialiser. Il faut combiner avec ses forces et être conscient de ses faiblesses. Karim s’en est vite aperçu. « J’ai lu dans un livre qu’il fallait ‘favoriser les interactions’. Trop facile ! On invite une copine à la maison et là, catastrophe. La copine s’est ennuyée comme jamais. Émilie était bloquée. Elle s’est planquée derrière ses bouquins. »
Notre psychologue réagit : « Un petit coup de pouce, très bien. Mais il faut toujours penser à la mesure des capacités de l’enfant. Pourquoi ne pas donner à Émilie des petits défis, la mettre face à des épreuves qu’elle va surmonter. Montrez également que vous, vous avez du plaisir à être avec les autres. »
L’autre solution qui revient souvent, celle de l’activité extrascolaire. Violette nous dit : « Ça m’a semblé évident suite aux déconvenues de ma gamine et des autres ‘dindes’ ! Il fallait qu’elle fasse connaissance avec de nouveaux camarades. Loin de son quotidien. Mon obsession, c’était : ‘Elle se fait une seule pote et c’est gagné’. Et c’est comme ça que ça a marché. »
Isabelle Lescalier-Grosjean consent : « Il est important de réfléchir à ce qui fait peur à l’enfant dans la relation. Avoir de l’empathie pour ce qui est difficile chez lui. Le premier boulot du parent - et c’est ce qu’a fait cette maman - c’est de voir avec les yeux de son enfant. L’aider à dépasser ses petites épreuves, finalement. »
Parents et spécialiste nous parlent de l’importance de partager avec les autres. De se préoccuper des besoins et des sentiments des petits potes. De faire comprendre l’importance de la présence du copain, de l’ami. Mais une question reste en suspens. Au fait, pourquoi est-ce si important d’avoir des amis ? Tous réfléchissent un instant. Karim nous parle de la force de la meute. Isabelle Lescalier-Grosjean explique que l’amitié est une richesse, qu’il faut chérir la rencontre, le partage, la découverte de la différence. Elle explique que c’est un plus pour vivre sa vie. Et Violette, après une longue réflexion, conclut simplement qu’elle trouve en l’amitié une liberté. Une liberté qui nous laisse l'entière faculté d'être nous-même.



Yves-Marie Vilain-Lepage

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Le banc de l’amitié

Pour lutter contre toute forme d’exclusion à la récré, l’école Saint-Dominique à Schaerbeek a importé un concept né aux États-Unis, celui du banc de l’amitié. L’établissement a expérimenté l’idée en novembre 2015. Le principe est simple : faire en sorte que les enfants seuls puissent trouver un peu de compagnie. Après quelques mois de pratique, l’accueillante de l’établissement, Carine Demeyer, nous explique que la formule marche très bien.
« Tous les jours, un enfant vient s’asseoir sur ce banc de l’amitié. Ses petits camarades comprennent qu’il est seul, qu’il a besoin de copains et à tous les coups, un ou plusieurs petits viennent le chercher. C’est très émouvant à voir ». Où l’expression « Être mis au banc » peut prendre un sens tout à fait différent.

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