Loisirs et culture
C’est un des prix les plus emblématiques qui consacre la littérature jeunesse en Fédération Wallonie-Bruxelles. Depuis quarante ans, le prix de littérature jeunesse Bernard Versele mobilise adultes et enfants – près de 40 000 ! – pour désigner ses lauréats. Voici la cuvée 2026, où, comme toujours, la quête de sens et la qualité se sont imposées en boussoles de lecture.
1 CHOUETTE
Si les enfants ont choisi 3, 2, 1… Go ! comme lauréat de la catégorie 1 Chouette du prix Bernard Versele, il y a fort à parier que l’humour a été un facteur de séduction déterminant. Jouant sur le comique de situation, les onomatopées vertigineuses, l’efficacité et la dynamique du trait, Delphine Bournay a offert aux enfants un plaisir de lecture immédiat. Notez que, pour les parents, c’est aussi un cadeau. Les aventures de ces frère et sœur (grenouilles ou lézards ?), qui décident de voler dans l’espace à l’aide d’une télécommande en carton, sont terriblement jouissives. Lire ce livre, c’est sourire en découvrant tant de malice narrative et s’étonner des rebondissements réservés.
Derrière l’amusement, la réflexion, notamment sur les rapports de force. Alors que le grand frère infantilise sa petite sœur, la situation évolue. La cadette prend le pouvoir, en profite et parvient à obtenir ce qu’elle voulait en se montrant encore plus inventive et plus futée que son frangin reptilo-batracien.
Emmanuelle Moreau, du comité de prospection du prix Bernard Versele, a ainsi épinglé la performance artistique de l’autrice : « Magicienne en chef du jonglage avec crayons, papier et humour, Delphine Bournay réalise un véritable tour de force avec presque rien : quelques tubes de peinture, peu de traits, deux personnages et un nombre limité de répliques, le tout en parfaite adéquation avec son propos. En nous offrant un éloge du pouvoir intergalactique des créateurs en herbe ou plus chevronnés (citant en toute légèreté le cinéma de Méliès et la chanson de Gainsbourg et Bardot), elle lance joyeusement à tous une invitation à créer, jouer… et partager ».
► L’avis de Léon (5 ans et demi)
« J’aime les boutons et les portes. Pousser sur les boutons qui ouvrent les portes, par exemple, celles des trains. J’aime aussi inventer des télécommandes en carton, y dessiner les boutons comme dans 1, 2, 3… Go ! , mon livre préféré qui est très drôle. »
À chaque livre, son approche ! Tant celle de 3, 2, 1… Go ! est humoristique, tant celle de La Piscine Pastèque est poétique. Alors que la couverture du premier est virevoltante, l’autre campe calmement une scène surréaliste. Celle-ci met en image un baigneur qui profite d’une piscine dont les couleurs verte, blanche et rouge renvoient à celles de la pastèque.
L’ouverture annuelle de cette piscine pas comme les autres fait figure d’événement. Elle est synonyme d’enthousiasme juvénile et de joie collective. On éjecte les pépins de la chair juteuse et rafraichissante d’un fruit géant coupé en deux. On creuse un toboggan dans l’écorce, on distribue les ombrelles nuages pour se doucher (les grises) ou se protéger du soleil (les blanches). Plus qu’une tranche de pastèque, c’est une tranche de vie imaginaire que l’on déguste en tant que lecteur ou lectrice.
Lorsque cet ouvrage a été sélectionné pour le prix Bernard Versele, c’était le seul traduit en français de l’autrice coréenne Bonsoir Lune. Depuis, son œuvre s’est étoffée chez les libraires de la Fédération Wallonie-Bruxelles, avec notamment L’été de Mamie, sorti également chez Cambourakis. Un livre de saison où l’on ressent la fraicheur des embruns estivaux à défaut de celle des quartiers de pastèque.
2 CHOUETTES
Il y a de fortes chances pour que le format de ce livre ait orienté le choix des enfants. Alors que tous les autres titres sélectionnés offraient un format classique tout en hauteur, celui-ci se développait dans sa longueur. Un parti pris loin d’être gratuit. Au fil de ces pages étirées, c’est une course nautique qui se déroule. Le format allongé permet de développer les points de vue, de pimenter le récit de détails incongrus, de jouer, même, avec le principe du « qui cherche trouve ».
À l’instar du lauréat de la catégorie 1 Chouette, voilà un livre où enfants et parents peuvent trouver de multiples sources de plaisir. Il y a le texte en support, simple et ciselé. Il y aussi les images, dont la ligne claire invite à déchiffrer les scènes dans leurs moindres détails. Et n’oublions pas une des trouvailles majeures de l’album. Au-delà de la course telle qu’admirée par les spectateurs et les spectatrices s’ajoute le point de vue de la petite Sophia qui, équipée de son masque de plongée, découvre une réalité faite de tricheries et de duperies en tous genres.
Au comité de prospection du prix Bernard Versele, Marie-Sixtine Denis avait souligné cette narration menée à coups de pagaies frénétiques. « On ressort de cette lecture, ragaillardie d’avoir retenu son souffle devant cette course effrénée et sans scrupule qui ne récompensera finalement qu’avec des miettes ». Ce livre, on l’avait lu lors de sa présélection, on l’a relu lors de sa consécration. Toujours avec le même bonheur.
Pour évoquer ce livre, voilà l’avis de Léon, 5 ans et demi : « J’ai aimé que le chien coure sur la plage, joue dans les vagues et ramasse des cailloux, comme moi. Très drôle, sa rencontre avec le phoque qu’il croyait être une énorme pierre. J’ai aimé que, dans son rêve la nuit, il joue avec lui dans les vagues ». Ce que ne dit pas Léon, c’est que si le petit teckel, dessiné par l’Américain Doug Salati, vient gambader sur les rives de l’océan, c’est pour échapper à la canicule et au centre urbain.
Ce que décrit parfaitement Léon, c’est le point de vue subjectif du chien qui partage avec le lecteur, la lectrice, la façon dont il a vécu un épisode de chaleur torride qui débouche sur des moments de plaisir aux côtés de sa maîtresse, une dame à la tignasse rousse et au chapeau à large bord. Un des atouts de livre, ressenti par Léon, c’est d’éveiller un sentiment de proximité, d’implication immédiate. Ce phénomène avait déjà été relevé par Cathy Seron du comité de prospection. « La double page du chien qui joue dans le sable sur la plage est dynamique et drôle : on a envie de se joindre à lui. La complicité évidente entre la dame et son chien, par cette journée torride, est comique et attendrissante ».
Cet ouvrage est à savourer. Pour l’instant, c’est le seul titre de cet auteur anglophone à être traduit en français. Dommage. En octobre prochain, Cow and Sow sortira en anglais. L’histoire d’une vache et d’un cochon qui se découvrent une passion commune pour le patinage artistique. Inutile de dire qu’on espère vivement une traduction de cette histoire dont le pitch ne nous laisse pas de glace.
3 CHOUETTES
« Merci beaucoup d’avoir écrit ce livre ». Message personnel d’Alya, 8 ans, à Catharina Valckx, l’autrice. De tous les livres proposés dans la catégorie 3 Chouettes, c’est celui qu’Alya préfère. Avec une affection particulière pour le petit « sitron », Ikki. Ce sympathique petit agrume est devenu vivant grâce à un superpouvoir de l’héroïne de l’histoire, Édith, qui a la faculté d’animer des objets. Elle a une autre particularité et c’est celle-ci qui tient toute la trame du récit : Édith a reçu, à la naissance, le don de « l’éternelle enfance ». Bref, elle ne vieillit pas. À 7 ans, elle a arrêté de grandir. Aujourd’hui, elle en a 100 et s’ennuie. Heureusement, sa vie va changer grâce à son chien, Polochon, et à Ikki.
Ce roman est parfait pour initier les enfants à la lecture. C’est fin, intelligent, subtil. Le propos nourrit aussi la réflexion sur la quête du bonheur, sur la vie qui mérite d’être vécue, sur la mort aussi. Il apporte également matière à débat sur les dons. Comment les utiliser ? Certains superpouvoirs (aussi formidables soient-ils) induisent-ils forcément le bonheur et la joie de vivre ?
Quant au dessin, Emmanuelle Moreau, du comité de prospection, souligne son inventivité et son équilibre précieux entre gravité et légèreté. « Catharina Valckx apporte une grande attention aux cadres et aux décors des scènes illustrées, évoquant avec un bonheur contagieux les bords de mer, esquissant l’ambiance architecturale et artistique de l’époque de la naissance de l’héroïne avec une maison, une voiture, une robe et l’emploi de motifs récurrents de style Art déco ».
À coup sûr, un livre qui, en toute fluidité, met la philosophie à la portée des enfants.
« Un proverbe arabe dit : ‘ Celui qui s’occupe de ce qui ne le regarde pas entend ce qu’il ne souhaite pas’. Comme tout proverbe, il a une histoire ». Voilà comment débute cet album où un âne et un bœuf sont les principaux protagonistes. Le principe de ce proverbe expliqué s’inscrit bien dans la philosophie de Oui’Dire qui se présente comme une maison d’édition indépendante « dédiée à la parole des conteuses et des conteurs, (…) ces artistes du récit qui font vibrer la tradition orale avec passion et créativité ». Ici, l’oralité se matérialise dans les beaux dessins très graphiques de Gilles Rapaport, où un fond noir sert d’écrin aux couleurs franches qui esquissent animaux, plantes et décors.
Jihad Darwiche, lui, fait partie de ces conteurs qu’affectionne Oui’Dire, ceux qui « font exploser tous les carcans, incluant dans leur répertoire les fables, les mythes, les légendes, les épopées, les récits de vie et les écritures contemporaines ». On complétera cette vision éditoriale par les mots tout simples de Julia, 8 ans, qui habite Juprelle et a plébiscité L’âne et le bœuf. « Bravo l’auteur, tu as fait un super beau livre. J’ai bien aimé, je l’adore ».
4 CHOUETTES
Si vous cherchez un livre pour stimuler la réflexion des enfants sur l’égalité, sur la remise en cause des normes, bienvenue dans l’univers des Jonquerettes et des Pâquilles. Sous ces patronymes qui sentent le grand air et la colonie de vacances sont regroupés des enfants qui vivent des réalités bien différentes. Autant les Jonquerettes s’épanouissent, dansent, jouent, se divertissent, autant les Pâquilles triment, bossent, s’épuisent. Un monde inique supervisé par une cheffe qui impose un cadre sans jamais le justifier ou le remettre en cause.
Catherine Hennebert du comité de prospection a épinglé toute la dimension philosophique de l’ouvrage. « Tout au long de ce récit en ‘je’, l’artiste invite ses lecteurs et lectrices à se poser des questions fondamentales : ai-je le droit de choisir ? Celui de ne pas être d’accord ? Qu’est-ce qui est permis ? Qu’est-ce qui est juste ? Qui décide ? A-t-on le droit (le devoir ?) de se rebeller face à l’injustice ? À quoi servent les limites ? ».
Si le fond est sérieux, la forme, elle, ne néglige pas l’humour. Notamment à travers le texte où la saveur de la prose du Petit Nicolas de Sempé et Goscinny n’est pas très loin.
C’est une bande dessinée avec peu de mots qui invite à la contemplation et à l’observation fine. Lorsque Poppy se fait entraîner par son chien Pepper dans la forêt, c’est tout un univers qui s’ouvre à elle. L’exploration est facilitée par Rob, un jeune garçon qui décode les empreintes et les comportements des animaux, du cerf au troglodyte mignon. « Quand on devient plus attentif, on découvre plein de choses ! », affirme Rob. « Quand je suis avec toi, le monde parait si vivant », ajoute sa nouvelle amie.
Cet éveil à la nature, c’est aussi l’histoire d’un partage. Entre les deux ados, mais également entre Pepper et sa maman, minée par le décès de sa propre mère. Se poser dans la nature, observer, devient la condition essentielle d’un équilibre à rétablir pour réentendre « le murmure de la vie, le murmure des sous-bois ».
On soulignera que le partage est un maître-mot dans le travail de Kengo Kurimoto. Ce Canadien, qui vit au Royaume-Uni et dont cet album est le premier roman graphique, a déjà investi l’architecture, le dessin d’animation et les jeux vidéo. « Au final, quelle que soit la discipline créative, le but est de traduire, de communiquer un sentiment vers autrui. Créer une connexion entre votre imagination et l’expérience de quelqu’un d’autre est extrêmement difficile, mais c’est aussi gratifiant et infiniment fascinant pour moi ». Ici, l’objectif est largement atteint. Le vote du jeune public en est la preuve concrète.
5 CHOUETTES
Petit préambule, dans le cadre du prix Bernard Versele, des argumentaires accompagnent la présélection effectuée en amont. Chaque ouvrage choisi voit ainsi ses forces et qualités déclinées dans un texte soigné aux petits oignons. Un détail ne trompe pas, celui qui avait été concocté par Emmanuelle Moreau pour Un amour de tronçonneuse était le plus long.
C’est qu’il y a beaucoup de choses à dire sur ce petit roman de 90 pages publié dans la collection En voiture Simone. S’il est aussi enthousiasmant, c’est parce qu’il aborde avec brio et un sens du rythme soutenu les relations d’une ado avec sa tantine. Ce qui rend singulière l’approche, c’est l’inversion des rôles. Dès le départ, le ton est donné : « Quand mes parents parlent de Bethsabée, ça donne à peu près ceci : – Elle est impossible ! – Elle nous aura tout fait ! – Qu’est-ce qu’elle va encore inventer ? – Avec elle, on est à l’abri de rien ! Etc. Le tout en soupirant, en hochant la tête, en levant les yeux au ciel. Vous imaginez, bien entendu, qu’il est question d’une de ces ados rebelles qui sèment la pagaille partout où elles passent et désespèrent la famille. Eh bien, pas du tout, Bethsabée est la demi-sœur de mon père, elle a seize ans de plus que lui. Autrement dit, plus de soixante ans aujourd’hui ». Décor planté. Personnages installés. Nièce et tante vont vivre des aventures en vieux combi VW entre anecdotes pas piquées des hannetons et du bucheronnage de circonstance.
« Ce récit carbure essentiellement à l’humour et plus particulièrement aux attentes déjouées », constate Emmanuelle Moreau. Les ados ont adoré et voté largement pour ce livre. « J’ai bien aimé la tante un peu folle », explique Maxime, 10 ans. C’est vrai que ce personnage excentrique plein de ressources et d’imprévisibilité est l’atout majeur de ce réjouissant récit sorti de la plume de Colin Thibert.
Voilà un livre qui renvoie à un certain obscurantisme ambiant. Il dénonce, en frontal, les dictatures, le pouvoir sans partage, la restriction des libertés. On rentre ainsi dans les appartements du Tyran. On découvre son emblème : une paire de ciseaux. La censure est au bout des lames. Pour préserver son trône, le dictateur interdit des mots, croyant ainsi qu’en effaçant, par exemple, le terme révolution, celle-ci ne surviendra jamais. Sans vouloir divulgâcher la fin de l’histoire, on dira que tout ne se passe pas comme prévu. La résistance s’organise. Préserve les mots. Utilise la langue des signes pour lutter contre le régime oppresseur qui, de coupes en césures, tente de façonner une société où « personne ne parle plus, sinon pour ne rien dire ».
La filiation avec des œuvres comme 1984 de George Orwell ou Fahrenheit 451 de Ray Bradbury est évidente. Elle vient compléter l’éventail des livres qui permettent d’éveiller les consciences sur les dérives autoritaires, l’importance du collectif, l’indispensable défense des libertés et de la solidarité.
La force de l’ouvrage réside aussi dans l’humour absurde déployé autour des attaques faites à la langue. Laurence Leffèbvre pour le comité de prospection du Prix Versele décerne ainsi une « mention spéciale aux jeux avec les mots : les raccourcis, les caviardés, les transformés, les nouveaux (est-ce qu’un daxa est la même chose qu’un zbeul ?) et, cerise sur le gâteau, la révolution des Mots Tus chez Motus, joli clin d’œil ! ». Les Mots Tus étant le nom des rebelles face au Tyran et Motus, le nom de l’éditeur. Bien vu ou, plutôt, bien lu !