Société

Renaud a un grain, un bon grain…

Renaud Keutgen, meunier, devant une de ses machines

L’alimentation, une activité au cœur des familles. Indispensable à la santé, à la croissance, à la vie. Sous nos latitudes et ailleurs, le pain occupe une place centrale sur nos tables. On ne dira jamais assez merci à celles et ceux (dans les champs, les moulins ou les pétrins) qui nous le fournissent. Une chaîne de métiers et de savoir-faire auxquels Renaud Keutgen a décidé de s’intéresser en mettant la main à la pâte.

Nous l’avons rencontré lors de la remise du prix Agri-innovation à divers acteurs et actrices du monde agricole, dont Histoire d’un grain. Un collectif dans lequel Renaud Keutgen est particulièrement actif. Histoire d’un grain est une jeune coopérative agricole et meunière engagée dans la réhabilitation de céréales cultivées en agroécologie, adaptées au terroir, de qualité. Elle promeut la transformation de céréales panifiables bio en farine de haute qualité nutritive sur le plateau de Herve. S’y investissent environ trois cents membres, agriculteurs/agricultrices, meuniers/meunières, artisans-boulangers/boulangères et citoyen·nes consommateurs/consommatrices autour d’un projet concret de vente en circuits courts, dans une offre intégrée « du grain au pain ».

Pérou, Haïti, Madagascar

Avant de s’investir dans cette coopérative, Renaud Keutgen a pas mal bourlingué. « J’ai fait des études de sciences éco, détaille-t-il. La plupart de mes collègues ont choisi le business as usual comme on dit, alors que je me suis orienté vers le Centre d’économie sociale de Liège. J’aime ajouter sociale et… solidaire. »
Renaud décide de compléter sa formation par un deuxième master en gestion du développement, qui lui donne l’opportunité de partir trois mois au Pérou grâce à une bourse. Avec sa compagne Laurence, infirmière accoucheuse de formation, il se retrouve dans le bidonville Villa el Salvador, proche de Lima. « L’idée était de me frotter au terrain, se souvient Renaud. J’ai découvert la pauvreté et rencontré des gens qui ont quitté leur village de montagne pour tenter de trouver un avenir en ville… ».
À leur retour, Laurence reprend son boulot à l’hôpital. Renaud termine son travail de fin d’études. Ils se marient. Mais ils ont attrapé le virus du voyage. « On a cherché à repartir, explique Renaud, mais on s’est vite rendu compte que c’est assez compliqué de partir en couple. Heureusement, nous avons découvert une ONG française, Inter Aide, qui intègre cette dimension dans ses programmes ». Ils aboutissent dans une zone rurale d’Haïti, pour deux ans minimum à la demande de l’ONG. Leur rêve s’accomplit, même si tout n’est pas rose.
« On se retrouve face à face. On est complètement isolés. Il n’y a rien à faire à côté du boulot. Si tu te prends le chou, tu te prends le chou ! On apprend la simplicité, entouré de gens qui n’ont rien, un peu de riz et quelques légumes pour vivre. J’ai aussi appris à dire mes sentiments, ce qui était compliqué pour moi. Finalement, on y a vécu trois ans, mais on en a gagné vingt ! »

En famille

Néanmois, le jeune couple décide de reposer ses bagages en Belgique. « On en profite pour se reproduire », dixit Renaud. Deux filles, deux garçons, en cinq ans et un mois, tout en continuant, elle, son métier d’infirmière, lui, des missions de sensibilisation et d’animation autour du commerce équitable pour l’asbl Miel Maya. Une « pause » de sept ans. « Mais nous nous étions dit que l’on revivrait un jour une expérience à l’étranger avec nos enfants ».
Toujours avec l’ONG Inter Aide, les voilà donc repartis en 2011. À Madagascar et à six cette fois ! « Nous avons été recrutés pour des projets santé. On se complétait assez bien d’autant que Laurence avait suivi une formation en épidémiologie. Il s’agissait de lutter contre la mortalité infantile due à la diarrhée et au paludisme par des programmes de prévention, mais aussi curatifs en formant des agents de santé ». Cinq années qui ne furent pas de tout repos, même s’ils avaient déjà eu l’expérience de régions très pauvres au Pérou et en Haïti.
« Le début a été très rock’n’roll, se souvient Renaud. Nos enfants de 1 à 5 ans ne comprenaient pas nécessairement où ils étaient tombés. Les mamans malgaches étaient très impressionnées de croiser une jeune femme avec quatre petits enfants blancs sur le chemin de l’école. Ils sont allés dans une école malgache, heureusement d’expression française, mais avec des méthodes à l’ancienne, comme les récitations mécaniques de leçons sur un air chantant. Ils apprenaient le français avec l’accent et des expressions malgaches, ce qui faisait rire tout le monde. »

« Réapprendre à cuire son pain, c’est reprendre du pouvoir sur sa vie simplement en mélangeant de la farine, de l’eau, du sel »

Après cinq ans, vient le moment d’un grand déchirement : celui du retour. Mais pourquoi rentrer ? « C’est la grande question. On prend conscience qu’on entre dans la quarantaine et qu’il y a aussi des choses à réaliser chez nous. Il y a la crainte de faire l’année de trop, de devenir aigris. Nous sommes aussi rentrés pour la famille, pour que nos enfants connaissent leurs grands-parents. Mais on a dû s’arracher », confie Renaud.
Comme à l’époque, il ne peut s’empêcher de pleurer en évoquant cette séparation. « Au moment de dire au revoir à nos deux amies les plus proches, ce fut l’enfer. On pleurait tous. Ce moment a été super dur, mais fondateur pour notre famille, car nous l’avons vécu ensemble. Il nous lie à tout jamais ».

Du grain au pain

Au retour, de nouveaux défis les attendent. « On ne savait pas ce qu’on faisait ici, se souvient Renaud. Cela a pris du temps pour nous réancrer. Au début, on décide de ne pas décider, ce qui inquiète l’entourage. Il y a malgré tout une pression sociale pour que l’on retrouve un job ».
Une offre d’emploi du Groupe d’Actions Locales (GAL) Pays de Herve retient l’attention de Renaud. Sa nouvelle vie commence avec une… roulotte, la GALotte. Elle lui permet d’aller de village en village pour mener des réflexions et des actions de citoyenneté autour de… pizzas ! Un food truck totalement gratuit autour de la citoyenneté.
Via un autre mi-temps, il travaille au soutien des circuits courts pour le Réseau alimentaire de la région de Verviers. Parallèlement, il se lance dans des formations de paysan-boulanger et d’artisan-boulanger, organisées par le Mouvement d’Actions Paysannes (MAP), en Wallonie et en Bretagne, notamment avec Nicolas Supiot, paysan-boulanger charismatique. Une révélation pour Renaud. « En pleurant, je me suis dit que j’avais trouvé ma place dans ce monde qui m’oppressait, qu’un jour j’aurais mon atelier de boulangerie. Les mains enfarinées, je me suis retrouvé avec des petits lutins dans la tête ! ».

Au four et au moulin

Les astres s’alignent pour Renaud autour d’une alimentation saine, locale et responsable. Avec d’autres, il fonde en 2018 la coopérative Histoire d’un grain. Après quelques déboires, l’association s’installe dans une petite ferme de Soumagne. Deux moulins en bois de type Astrier avec meules de pierre ont été installés dans une étable pour moudre le grain ont été installés dans une étable. Tout en nous en expliquant le fonctionnement, Renaud précise qu’il a trouvé son mantra dans cette activité.
« Histoire d’un grain ne vend pas que de la farine et du pain, elle cherche à changer le monde. J’y mets beaucoup de moi-même comme volontaire, elle me ressemble. Je souhaite vivre la transition d’abord dans ma vie et ensuite rayonner. Je ne prends plus l’avion, mais je m’éclate. »
Et Renaud ne manque pas de projets ! Avec Laurence, il a acquis une petite ferme dans le village de Charneux et voudrait aménager une étable en boulangerie. Son rêve : ramener des boulangeries dans les villages. « Je suis dans une philosophie post-pétrole, avance-t-il avec conviction. Je voudrais développer des boîtes à pains, en distribuer à vélo, faire les sorties d‘écoles comme je l’ai vu à Madagascar par un homme qui y vendait des petits pains au chocolat... Cela recrée du lien, donne du sens ».
La vie en famille s’en trouve également transformée, car le pain est au cœur de la vie quotidienne. « Nous sommes devenus difficiles pour le pain, concède Renaud. Aujourd’hui, une tartine, une tartine et demi par personne suffit, car le pain n’est pas industriel. Il nourrit vraiment. Je ne dois plus viser le volume. Moins de quantité, plus de qualité, c’est devenu une règle pour tous nos achats, y compris pour un GSM. Réapprendre à cuire son pain, c’est reprendre du pouvoir sur sa vie simplement en mélangeant de la farine, de l’eau, du sel. Mais il m’arrive encore de céder à la facilité », avoue-t-il en souriant. Quand même.

MAIS AUSSI...

Une ouverture au monde

« Voyager avec des enfants ouvre des portes. Ton gamin en bas âge va vers tout le monde, cela brise les barrières. Chaque mardi, une dame lépreuse venait à la maison car nous lui préparions des colis de denrées alimentaires. Notre dernier est allé vers elle en lui faisant un gros câlin. Pour moi, la lèpre, c’était les stylos d’Action Damien, je n’aurais jamais osé faire un câlin. Aujourd’hui, nos enfants ont une ouverture au monde totalement différente, une réflexion, une empathie, une écoute, chacun à leur manière. »