Vie pratique
L’ARCHIVE DU MOIS
C’est un courrier apeuré qui arrive dans la boîte aux lettres du Ligueur en ce mois de septembre 1966. « Nous avons deux filles et deux garçons. Ces derniers sont des jumeaux de 12 ans qui deviendront, je le crains, des blousons noirs ». Mais d’où vient ce pressentiment ? « Ils ont déjà été renvoyés deux fois pour indiscipline et ils ont doublé deux fois leur classe. Nous leur en voulons pour leurs mauvais résultats. Ils vont à l’école non pour s’instruire, mais avec l’intention d’y passer, le plus agréablement possible, les heures qu’on les oblige d’y rester ».
Dans sa réponse, Roberte Franck, que nous avons déjà plusieurs fois citée dans ces archives et qui tient de main de fer la rubrique du courrier, appelle la maman à ne pas laisser tomber, elle l’incite à cesser de conforter les frangins dans leur gémellité. « Ne les habillez pas de la même manière, ne les confondez plus, éveillez leurs personnalités. Séparez-les dans votre esprit et votre cœur ». L’objectif ? Casser ce côté « forts à deux », dont les frères semblent abuser. Bon, on ignore si cette recette musclée a fonctionné. Ce qui est sûr, c’est que la crainte du « blouson noir » est là.
Il faut dire que, quelques semaines plus tôt, le Ligueur s’est fait l’écho d’une étude de plus de 230 pages rédigées par le Centre d’étude de la délinquance juvénile sur les blousons noirs. Il n’est pas ici seulement question d’une coquetterie vestimentaire, il est vraiment question de criminels. Sous la loupe, vingt-quatre blousons noirs (les Wild Devils), coupables de 450 délits. Du lourd. On y lit que « l’inadaptation scolaire semble être un relais obligé de toute carrière de blouson noir ». Voilà donc, sans doute, un article qui a dû faire naître chez cette maman de sombres angoisses.
C’est que l’oisiveté est aussi pointée du doigt, elle qui pousse les jeunes à chercher des loisirs où domine l’absence d’intérêts sains. Cette quête facile de l’agréable serait aussi source de délinquance. « Un lieu public a de l’ambiance quand il crée des stimulations agréables, semi-érotiques, sexy, accompagnées de lumières voilées, d’un bain musical tantôt doux et langoureux, tantôt rythmé et hystérogène ». Inutile de dire qu’en lisant cela, notre maman des jumeaux a dû se projeter dans un univers sulfureux prêt à pervertir les frangins.
D’autant que, quelques jours plus tard, le Ligueur approfondissait le sujet de la délinquance juvénile axée autour de la mauvaise utilisation des loisirs et de l’argent nécessaire pour en profiter « qui peut, en outre, pousser les jeunes au vol ou aux relations vénales ». Amusant, sur la même page du Ligueur daté du 23 septembre, on trouve un compte-rendu d’un festival rock qui s’est déroulé à Châtelet.
Antoine en était la tête d’affiche, Johnny s’étant désisté. Là, le Ligueur décrit l’événement avec un regard critique et une certaine bonhommie s’amusant de ces affiches qui vantent la cigarette « des jeunes » ou l’apéritif « au goût du jour », épinglant les mini-jupes en vogue et les tarifs prohibitifs pratiqués sur le festival. On se dit qu’à l’époque, les chemises à fleurs du mouvement hippie semblaient nettement plus fréquentables que la noirceur de certains blousons.
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